[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens
d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au
corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._
Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646,
f° 1, r°, 1re colonne.)
En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices
qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux
martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que
nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son
amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons
pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits
de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision
advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence
ainsi:[133]
Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus
gratuito Dei dono, etc.»
«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des
Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité
nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust
endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: «Ton
esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il
verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son
à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy
son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un
luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au
ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist
cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce
de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant
il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel
resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient
plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de
plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les
prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en
grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui
répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx,
et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le
peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes
et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et
nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront
les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et
endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,
estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens,
et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que
il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne
le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par
derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent,
quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les
espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte
montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et
fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens
estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient
plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,
l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en
hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et
rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et
du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les
tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et
en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy
ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent
tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer
plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il
aucuns des princes son père, ses frères et ses soeurs meismes, qui luy
commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre
malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux
que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.»
Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit
accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de
pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui
le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui
si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et
estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.
Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ
glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent
facere cometæ quando apparent.»