ANNEEE: 877.

[132]_De l'avision qu'il vit; et coment il fu ravy en esprit ès tourmens

d'enfer, si comme il meisme raconte; et coment l'esprit retourna puis au

corps; si lui advint tout ce, avant qu'il trespassast._

Note 132: _Visio K. Calvi._ (Manuscrit de Saint-Germain, n° 646,

f° 1, r°, 1re colonne.)

En cet endroit nous convient retraire les grans dons et les grans bénéfices

qu'il fist à l'églyse en son vivant pour l'onneur et l'amour des glorieux

martyrs. Mais, avant, nous estuet mettre une merveilleuse aventure que

nostre Seigneur, puissant de tout, voult qu'il eust en sa vie pour son

amendement, si comme il meisme conte de sa propre bouche. Si ne la devons

pas oublier, jà soit que nous la déussions avoir mise en l'ordre des faits

de sa vie. Si parle par première personne, comme cil à qui l'avision

advint. Mais nous la conterons par la tierce personne, et commence

ainsi:[133]

Note 133: Cette légende commence effectivement ainsi: «Ego Karolus

gratuito Dei dono, etc.»

«Charles, par le don de nostre Seigneur, roy de Germanie, patrice des

Romains, empereur de France, après le service des matines de la Nativité

nostre Seigneur, s'estoit couchié pour reposer. En ce point qu'il se deust

endormir descendit à luy une voix moult horriblement, si luy dist: «Ton

esprit s'en partira maintenant de ton corps et sera mené en tel lieu où il

verra les jugemens de nostre Seigneur, et aucuns signes de choses qui son

à advenir; mais après un peu de heure retournera au corps.» Tantost fu ravy

son esprit, et cil qui le ravit estoit une chose très-blanche. Si tenoit un

luissel de fil aussi resplendissant comme la trace que nous véons au

ciel,[134] que aucunes gens cuident que ce soit estoile. Lors luy dist

cette chose blanche: «Prens le chief de ce fil et le lie forment au pouce

de ta main destre, car je te menerai au lieu des paines d'enfer.» Et quant

il eut ce dist, il s'en ala devant luy en distordant le fil de ce luissel

resplendissant, et le mena en très-parfondes vallées de feu qui estoient

plaines de puis ardens; et ces puis estoient plains de pois, de souffre, de

plomb et de cire. En ces puis trouva les évesques, les patriarches et les

prélats qui furent du temps son père et ses aïeulx. Lors leur demanda en

grant paour pourquoi il souffroient si griefs tourmens, et il lui

répondirent: «Nous feumes,» distrent-il, «évesques ton père et tes aïeulx,

et quant nous deumes amonester paix et concorde entre les princes et le

peuple, nous semasmes et espandismes guerres et discordes, et feumes causes

et émouvemens de maulx. Et pour ce ardons-nous à ces tourmens d'enfer et

nous et ceux qui aimions omicides et rapines; et si saches que cy vendront

les évesques et ta gent qui orendroit font faire tels maulx.» Et

endementiers que il les escoutoit en grant paour et en grant engoisse,

estoient des deables tous noirs qui avoloient à grans cros de fer ardens,

et s'efforçoient moult durement de sachier et de traire à eulx le fil que

il tenoit. Mais il ressortissoient et chéoient arrière, né adeser[135] ne

le pouvoient pour la grande clarté qu'il rendoit. Lors li couroient par

derrière et le vouloient sachier à cros et tresbuchier ès puis ardent,

quant cil qui le conduisoit li jetta le fil en doublant par dessus les

espaulles et le sachia fortement après li. Lors montèrent une haulte

montaigne de feu; au-dessoubs du pic de ces montaignes sourdoient palus et

fleuves tous boillans de toutes manières de métaux. En ces tourmens

estoient ames sans nombre des princes son père et ses frères, qui estoient

plungiés dedans, l'un jusques aux cheveux, l'autre jusques au menton,

l'autre jusques au nombril. Lors luy commencièrent à dire en criant et en

hurlant: «Charles pour ce que nous amasmes à faire omicides et guerres et

rapines, par convoitise terrienne, au temps de ton père, de tes frères et

du tien meisme, pour ce sommes-nous en ces fleuves bollans punis par les

tourmens de plusieurs métaulx.» Tandis comme il entendoit en grant paour et

en grant tribulation d'esprit ce qu'il luy contoient, il vit derrière luy

ames qui très-horriblement crioient: «Puissans puissamment sueffrent

tourmens.» Lors se retourna et vit vers la rive du fleuve fournaises de fer

plaines de dragons, de serpens, de pois et de souffre, et là cognut-il

aucuns des princes son père, ses frères et ses soeurs meismes, qui luy

commencièrent à crier: «Ha! Charles, vois-tu coment nous sommes, pour nostre

malice et pour nostre orgueil, et pour les mauvais conseils et desloiaux

que nous donnions au roy et à toy meisme par desloyauté et par convoitise.»

Et ainsi comme il escoutoit en grans pleurs et en graus gémissemens, il vit

accoure contre luy grans dragons les goulles ouvertes, plaines de feu, de

pois et de souffre pour luy engloutir. Lors fu en grant paour quand cil qui

le conduisoit luy jetta le tiers ploy du fil par dessus les espaules, qui

si cler et si resplendissant estoit, que les dragons feurent surmontés et

estains par la clarté; et le commença forment à sachier après luy.

Note 134: _Un luissel_, etc., ou peloton. «Tenuitque in manu suâ

glomerem lineum clarissimè emittentem jubar luminis, sicut solent

facere cometæ quando apparent.»

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 43 / 369 题