Et quant Charlemaine oï dire d'autre part, par un message qui lui menti,
que l'empereur et l'apostoile venoient sus luy à grand gent, il s'enfui
arrière isnellement par cette meisme voie qu'il estoit venu, et ainsi
départirent à cette fois les uns et les autres sans bataille, par la
volenté du Seigneur.
En ce retour que l'empereur faisoit luy prit une fièvre. De luy estoit
moult privé et moult acointié un juif qui Sedechias avoitnom. Une poudre
luy envoia pour boire et luy fist accroire que il guariroit par cette
poudre. Cil en but, mais elle fu plus cause de sa mort que de sa santé. Car
tantost comme il eut bu le venin dont elle estoit faicte et confite, il fu
si abattu qu'il convint que ses gens l'emportassent entre bras. En telle
manière passa les mons de Montcenis jusques à un lieu qui est appelé Brios.
A l'empereris Richeut qui estoit à Morienne manda qu'elle venist à luy, et
elle si fist. Toujours engregea sa maladie et fu mort en onze jours qu'il
ot beu le venin, le jour devant la seconde nonne d'octobre; ses gens
fendirent le corps et ostèrent les entrailles, et quant il l'orent bien
lavé si l'enoindrent de basme et d'autres oingnemens aromatiques, et puis
le mistrent en un escrin pour le porter en l'églyse Saint-Denis en France,
où il avoit esleue sa sépulture. Mais pour ce qu'il commença si durement à
flairer qu'il ne le pussent pas longuement porter pour la flaireur qui
toujours croissoit, si l'enterrèrent en la cité de Verziaux, en l'églyse
Saint-Eusèbe le martyr. Là fu le corps sept ans entiers, puis fu-il porté
en l'églyse Saint-Denis de France, où il avoit tousjours désiré à gésir
pour une advision qui advint laiens, dont nous parlerons ci-après[130]. Et
Charlemaine son neveu, qui d'autre part s'en fu fui en son pays, si comme
vous l'avez oy, cheï en une maladie ainsi comment il s'enfuyoit et convint
qu'il feust porté jusqu'en son pays en littière. En langor fu un an entier
et fu en tel point qu'il cuida qu'il dust mourir de cette maladie.
Note 130: Cette dernière phrase me paraît une interpolation faite
pour ôter les doutes que pouvoit exciter le récit de la vision de
Charles-le-Chauve. Aimoin et le manuscrit du roi portent bien:
«Sepelierunt eum in Basilicâ B. Eusebii martyris in civitate
Vercellis, ubi requievit annis septem. Post hæc autem, per visionem
delatum est corpus ejus in Franciam, et honorificè sepultum in
basilicâ beati Dionysii martyris Parisius.» Mais les manuscrits de
l'abbaye de Saint-Bertin et de Saint-Germain-des-Prés, n° 646, sont
bien plus croyables: «Coeperunt ferre versus monasterium sancti
Dyonisii, ubi sepeiiri se postulaverat. Quem pro foetore non valentes
portare, miserunt eum in tonnâ interius exteriusque picatâ, quam
coriis involverunt, quod nihil ad tollendum foetorem profecit. Unde ad
cellam monachorum Lugdunensis episcopii, quæ Nantoadis (Nantua)
dicitur, vix pervenientes, illud corpus cum ipsâ tonnâ terræ
mandaverunt.»