ANNEES: 872/873.

_Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume

Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de

Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils

Charles-le-Chauf eut les yeux crevés._

En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys

qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et

son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il

feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il

n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il

ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques

accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour

luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses

ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au

jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit

sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy

Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la

volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient

rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà

menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout

contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux

barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist

parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé

devant.

Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui

avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages

qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.

En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople

à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne

que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné.

Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque

d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx

Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si

estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile

assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le

contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65]

Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et

Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer

tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs

contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses

s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,

qui à eulx s'accordoit des images adourer.

Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie.

Note 64: C'étoit le célèbre _Anastase le bibliothécaire_, auteur de

l'histoire ecclésiastique et du _Liber pontificalis_.

Note 65: _Promotion._ Il faut lire _déposition_.--_Foucin_, Photius.

Note 66: _Ordenné._ C'est-à-dire _restitué_.

A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain

fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et

quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de

chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne

avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son

orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et

firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et

qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce

commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié

avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour

impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict

entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au

roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes.

Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart

le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint

parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour

aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au

mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala

Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux

grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se

départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à

discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De

là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais

par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc

célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle

l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de

Rome.

Note 67: Le latin est ici mal entendu...«In loco illius inbergæ

filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut

missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.»

Note 68: _Pontliaire._ «Ad Pontem-liudi.» ou _Lieupont_, en

Bourgogne.

Note 69: _Vitel._ «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,

Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien

difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le

surnom de la victime étoit sans doute _le viaus_.

Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_.

Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_.

[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de

France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et

tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France

et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent

recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus

avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns

sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult

estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et

avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement

gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de

Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le

desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels

cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de

tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas

excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la

paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour

ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus

légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à

assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et

à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais

d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire

hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu

convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir

de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust

été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier

qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne

l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié

à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se

repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de

faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et

amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les

iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture

de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le

royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée

pour luy.

Les grandes chroniques de France (3/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis · 第 21 / 369 题