_Coment le roy Loys rendit à l'empereris Angeberge sa partie du royaume
Lothaire, et puis des messages l'apostoile Adrien à l'empereur Basile de
Constantinoble; et coment Loys fu couronné; et coment Charlemaine le fils
Charles-le-Chauf eut les yeux crevés._
En ce temps manda Loys le roy de Germanie ses deux fils Charlon et Loys
qu'il venissent à luy; car il vouloit mettre paix et concorde entr'eux et
son aultre fils Charlemaine. Et quant il furent venus en sa présence, il
feist faire le serment aux deux parties et leurs hommes meismes; mais il
n'y eut né foy né loyauté, d'une part né d'aultre. Après les requist qu'il
ostoiassent avec Charlemaine leur frère sur les Wandres; mais oncques
accorder ne s'i vouldrent. Et quant il vit qu'il n'en feroient rien pour
luy, si ne laissa-il pas, pour ce, que il n'envoiast Charlemaine sur ses
ennemis à si grant ost comme il put rassembler. Après ce, mut au lieu et au
jour qu'il eust pris à l'empereris Angeberge. La fin fu telle qu'il rendit
sa partie du royaume Lothaire qu'il eut reçue encontre la partie du roy
Charles; si fist cette chose contre le serment qu'il eut fait et contre la
volenté et le sceu des barons du royaume Lothaire, qui à luy estoient
rendus et soubmis; dont fu lié par divers sermens dont l'un estoit jà
menti. Car le serment qu'il eust faict à l'empereris Angeberge fust tout
contraire à celuy qu'il avoit faict devant au roy Charles son frère et aux
barons du royaume. Après manda l'empereris au roy Charles qu'il venist
parler à elle à Saint-Morise de Chablies, si comme elle luy avoit mandé
devant.
Là ne voult pas aller, quand il sceut la besoigne et les convenances qui
avoient esté entre luy et le roy Loys son frère; mais il y envoia messages
qui riens ne firent né nulle certaineté ne luy apportèrent.
En ce temps advint que l'apostoile Adrien envoia messages en Constantinople
à l'empereur Basile et à ses deux fils Léon et Constentin pour la besoigne
que l'apostoile Nicholas son devancier avoit devant ce proposé et ordonné.
Ses messages furent Estienne, évesque de Néphese, Donez, évesque
d'Oiste[63], et Martin, diacre de l'églyse de Rome. Et si fu avecques eulx
Anastaise qui garde estoit des armoires et des écrins du palais[64]. Si
estoit un sage homme en paroles, en grec en latin; là fu grand concile
assemblé et fu appelé le huitiesme concile général. Là fu accordé le
contens et le schisme apaisié qui devant eust esté de la promotion[65]
Ignace et de l'ordonnement Foucin. Cil Foucin feust quassié et excomenié et
Ignace ordenné[66]. En ce concile feust aussi ordenné les images adourer
tout autrement que les anciens pères n'en avoient senti; dont les Grecs
contredirent aucunes choses en leur conseil; et quant à aucunes choses
s'accordèrent pour la faveur et pour la grace l'apostoile Adrien de Rome,
qui à eulx s'accordoit des images adourer.
Note 63: _D'Oiste._ D'Ostie.
Note 64: C'étoit le célèbre _Anastase le bibliothécaire_, auteur de
l'histoire ecclésiastique et du _Liber pontificalis_.
Note 65: _Promotion._ Il faut lire _déposition_.--_Foucin_, Photius.
Note 66: _Ordenné._ C'est-à-dire _restitué_.
A Rome vinst l'empereur Loys la veille de la Penthecouste et le lendemain
fu couronné par la main Adrien l'apostoile, en l'églyse Saint-Père. Et
quant la messe fu chantée, l'apostoile le mena meisme à grand compagnie de
chevaulcheurs jusques au palais de saint Johan de Latren. En grand hayne
avoient l'empereris Angeberge les plus haus hommes d'Ytalie pour son
orgueil. Pour eulx tous envoièrent à l'empereur Loys le comte Ginise[67] et
firent tant vers luy, qu'il luy manda qu'elle ne se meust d'Ytalie et
qu'elle l'attendist tant qu'il feust retourné. Mais elle ne tint guères ce
commandement, ains s'en ala après luy assez tost après ce. Si eust envoié
avant à Charles, le roy de France, l'évesque Guinbode, pour grace et amour
impétrer vers luy ainsi comme s'il ne sceut pas ce qui avoit esté faict
entre luy et Loys, son frère le roy de Germanie. A Pontliaire[68] vint au
roi cil message: il estoit lors alé en Bourgoigne pour aucunes besoignes.
Là oït nouvelles que Bernart Vitel[69] estoit occis par les hommes Bernart
le fils Bernart meisme. De Bourgoigne se départi et vint à Atigny, là tint
parlement ès kalendes de septembre. Et quant il eust là demouré pour
aucunes besoignes, il s'en ala pour chacier en la forest d'Ardennes. Au
mois d'octobre se meist en navire au fleuve de Meuse et s'en ala
Avau-Terre[70] en la cité du Traict. Là furent à parlement à luy les deux
grands princes des Normans, Roric et Rodulphes. A luy s'accorda Roric et se
départi en paix et en amour; mais Rodulphe s'en partit à contens et à
discorde. Le roy toutesvoies se garni et s'appareilla contre sa malice. De
là s'en retourna en France non pas par eaue si comme il y étoit alé, mais
par terre. Par Atigny[71] s'en vint à Soissons, en l'abbaïe Saint-Marc
célébra la Nativité Nostre-Seigneur. En ce temps trespassa de ce siècle
l'apostoile Adrien. Après luy fu en siège Johan, diacre de l'églyse de
Rome.
Note 67: Le latin est ici mal entendu...«In loco illius inbergæ
filiam Winigisi substituentes, obtinuerunt apud cumdem imperatorem ut
missum suum ad Ingelbergam mitteret, etc.»
Note 68: _Pontliaire._ «Ad Pontem-liudi.» ou _Lieupont_, en
Bourgogne.
Note 69: _Vitel._ «Nunciatur ab hominibus Bernardi filii Bernardi,
Bernardus qui Vitellus cognominabatur, occisus.» Il est bien
difficile aujourd'hui de distinguer ces trois _Bernards_.... Mais le
surnom de la victime étoit sans doute _le viaus_.
Note 70: _En Avau-Terre._ Comme nous disons: _Dans les Pays-Bas_.
Note 71: _Attigny._ Le latin dit: _Gundulfi-villam_.
[72]Maint fil de discorde et ennemi de paix estoient encore au royaume de
France et en autres royaumes, qui s'attendoient que les maulx et
tribulations qui avoient esté faictes à sainte Églyse au royaume de France
et aux autres régions par Charlemaine le fils du roy Charles, feussent
recommanciés par luy-meisme. Pour lesquels cas qui devant estoient advenus
avoit le roy compilées et faictes aucunes loys par le conseil d'aucuns
sages hommes, ainsi comme ses devanciers vouloient faire, qui moult
estoient profitables à garder la paix de saincte Églyse et du royaume, et
avoit moult estroitement commandé que elles feussent moult fermement
gardées et tenues. Après ce, fist assembler les évesques en la cité de
Senlis, où ce Charlon son fils estoit en prison, et leur commanda qu'il le
desordonnassent selon ce que leur saincts canons enseignent à faire de tels
cas; car il estoit clerc et diacre. Ainsi le firent et le desposèrent de
tous les degrés de saincte Églyse; mais toutes-voies ne demoura-il pas
excommenié. Après ce fait se pourpensèrent les desloyaus ennemis de la
paix, qui estoient de sa suite et de son conseil, et leur sembloit que pour
ce qu'il ne portoit mes né nom né habit de clerc, de tant povoit-il plus
légièrement monter à nom et en pouvoir de roy. Alors commencièrent à
assembler et à faire coulpes et machinations plus hardiment que devant, et
à traire compaignons de leur accort non mie tant seulement de France, mais
d'autres régions. Si estoient tels leurs propos qu'il le vouloient traire
hors de prison au plus tost qu'il verroient qu'il auroient temps et lieu
convenable à ce faire. Et après, se il apercevoient que il se voulust tenir
de mal faire, il le couronneroient à roy par dessus son père. Ainsi eust
été fait par adventure sé le conseil n'y eut esté mis: car il fu mestier
qu'il fust traict hors de prison et mené avant par les évesques qui pas ne
l'avoient jugié, et fust atiré que la sentence par quoi il avoit esté jugié
à mort fust relaschiée et assouagiée, par quoi il peust avoir temps de se
repentir; en telle manière toutes-voies qu'il n'eust povoir né licence de
faire les maux qu'il pensoient. Et quant il fut traict hors de prison et
amené devant tous, ceux qui là furent commencièrent à crier que il eust les
iex crevés. Pour ce que tous ceux qui pensoient à mal faire pour couverture
de li feussent du tout hors de leur espérance et que saincte Églyse et le
royaume demourast en paix bonne et seure, et que jamais ne feust troublée
pour luy.