Elle faillit répondre: «Est-ce que je sais?...»

En vérité, elle ne savait pas... Elle n'avait jamais imaginé l'amour

comme cette force qu'elle subissait, emprise du pays, emprise de

l'homme... Déjà, elle appartenait à Angelo; déjà, elle avait dans le

sang ce poison de la volupté qu'elle avait bu dans l'air, dans la

musique, dans les parfums, dans les baisers... Et elle répondit:

--Je t'aime!

Il tressaillit en l'entendant:

--Répète, oh! répète!...

Elle répéta:

--Je t'aime...

Leurs doigts s'entrelaçaient sur la table... Il poussa un long soupir,

comme un gémissement...

Puis il repoussa son assiette. Il n'avait pas faim...

Tirant un carnet et un crayon de sa poche, il se mit à dessiner une

sorte de plan. Isabelle se leva pour regarder.

--Tu vois: ce carré, c'est le palais Atranelli; ta chambre sera là,

sans doute... Voilà le jardin, dans l'ancien cloître... Il est très

long, très étroit; il n'a que la largeur d'une treille, et, d'un côté,

il domine le ravin, à pic, et la mer... Au fond du jardin, il y a une

seconde maison, une ancienne chapelle. Salvatore et moi avons là nos

chambres et notre atelier, mais Salvatore est resté à Naples pour

achever sa statuette. Comprends bien, _cara_: nous arrivons, il est dix

heures; tu te plains de la fatigue et tu te retires dans ta chambre...

A onze heures, tout le monde repose... Tu descends l'escalier. Tu es

sous la pergola... tu vas tout droit, au bout de l'allée, et alors...

alors...

--Angelo!

Il l'étreignit, cachant sa tête dans la mousseline qui se gonflait et

se creusait au rythme de la gorge haletante:

--Attendre?... Oh! non, je ne veux pas attendre... Je meurs de te

désirer... Ne te refuse pas, beauté chérie! Aujourd'hui, les dieux nous

aiment... Demain...

Elle lui ferma la bouche:

--Croyons que demain ne viendra jamais...

Le petit cheval sarde, coiffé d'un plumet rouge, trottait sur la route

en corniche d'Amalfi avec sa _carrozelle_ et son cocher au sourire

complice... La lune, transparente et rose, argentait à peine la mer

laiteuse où brillait, claire dans le crépuscule clair, la torche des

pêcheurs de thons. Les feux de Salerne et de Vietri avaient disparu

derrière le promontoire de l'Ourse... Elle ondulait sans cesse, la

route déserte, blanche de lune, nouée à la montagne en fleur comme une

bandelette à une corbeille d'offrande... Elle traversait des villages

endormis, longeait des escarpements africains, hérissés de cactus aux

raquettes méchantes, d'aloès aux glaives épais. Elle enjambait des

ravins où brillaient les cailloux d'un torrent; elle s'enfonçait dans

des tunnels... Mais les amants ne voyaient qu'eux-mêmes... Ils ne

connaissaient les hasards du chemin que par des sonorités différentes,

par l'alternance de l'aube et de la clarté, par l'arôme des cistes

ou l'âme complexe des vergers... La route est belle entre les belles

routes du monde. Qu'importe à Angelo? Qu'importe à Isabelle?... Tous

les chemins sont beaux qui mènent les amants au seuil désiré...

Ils entrèrent dans le pays des citronniers, dans le nuage d'odeur

qui flotte, mêlé à l'air comme un fluide épais se mêle à l'eau, sur

Majori et Minori. Philtre plus fort que la rose, plus narcotique et

plus doux que le pavot, chant nuptial dans la symphonie des arômes,

parfum d'Italie qui imprègne la mémoire comme un flacon oriental et qui

ressuscite dans le souvenir, dans les sens mêmes des amants vieillis,

le goût de baisers incomparables.

Un peu avant Atrani, la voiture, s'éloignant de la mer, prit le chemin

étroit qui s'enroule et se déroule et monte parmi les châtaigniers,

jusqu'à Ravello. Isabelle aperçut une place avec des arbres et une

fontaine, une église aux portes de bronze surmontées d'un aigle de

pierre, un campanile carré en briques roses... La voiture s'engagea

dans une rue bordée de murs et de jardins en terrasses et s'arrêta

devant une porte cintrée, flanquée de colonnettes et gardée par des

lions byzantins. Donna Carmela avait entendu le bruit des roues. Elle

vint accueillir les voyageurs et demanda où était Marie...

Isabelle avait complètement oublié l'existence de sa cousine! Elle

allégua une extrême fatigue et laissa Angelo raconter l'indisposition

de Wallers.

... Une heure plus tard, elle était seule dans sa chambre au plafond

peint, aux vieux meubles de marqueterie, si vaste que l'ombre palpitait

autour du petit cercle jaune de la lampe. Trempant un linge dans l'eau

parfumée de la cuvette, elle rafraîchit tout son corps brûlant, puis

elle chaussa ses pieds nus de mignonnes sandales rouges, revêtit un

peignoir en soie blanche et s'enroula étroitement dans une mousseline

violette... Enfin, elle étudia, une dernière fois, le petit plan

dessiné par Angelo.

A onze heures, elle éteignit la lampe et sortit sur le vaste palier de

marbre. L'escalier splendide brillait sous la lune. Tout dormait dans

le palais délabré, et la jeune femme n'entendait que son souffle et le

glissement de ses sandales. Ce bruit, grossi par la peur, emplissait

ses oreilles... Elle eut envie de regagner sa chambre, mais l'odeur

des orangers, par le vestibule ouvert, vint jusqu'à elle, lui rappela

l'auberge de Vietri, la route marine, les baisers d'Angelo... Elle

songea qu'il l'attendait et que, si elle n'allait pas à lui, il avait

juré, lui, d'aller à elle, malgré serrures et verrous...

Son âme et ses sens combattaient. Elle descendit cinq ou six marches,

s'arrêta, descendit encore et s'arrêta encore... Elle n'évoquait pas

les images sacrées de ses enfants qui, dans sa pensée, demeuraient

lointains, étrangers à cette folie qu'ils devraient ignorer toujours.

Elle n'évoqua pas l'image morose de Frédéric. Elle luttait seule,

contre elle seule. La crainte instinctive de l'homme que son corps

ignorait, un reste de préjugés sinon de vertu, le sentiment d'une

trahison commise envers toutes les honnêtes femmes de sa famille,

paralysaient obscurément son désir.

Pourtant, elle descendit, elle descendit encore, elle descendit

jusqu'au doux enfer du jardin. Et, là, elle se sentit perdue et

consentante au péché. A sa gauche, elle apercevait les arcades d'un

petit cloître; les colonnes de la pergola, à sa droite, supportaient un

plafond de feuillage et, dans leurs intervalles, Isabelle devinait les

montagnes de Minori, le ciel et la mer. A l'extrémité de la pergola,

une porte, percée dans une façade indistincte, découpait un cintre

moresque sur la lumière intérieure d'une chambre. Une guirlande,

suspendue, barrait d'un sombre feston l'ouverture lumineuse.

Attirée, comme une phalène, la femme alla vers cette lueur et, soudain,

elle s'aperçut qu'elle marchait sur des roses. Celui qui avait fleuri

la porte de la chambre d'amour avait dépouillé le jardin pour tracer un

chemin vermeil à la bien-aimée attendue.

Les rossignols de mai chantaient. Des lucioles phosphorescentes

rayaient les ténèbres. Devant la porte éclairée, Angelo se dressa,

tandis qu'Isabelle jetait un faible cri. Mais, tout de suite

agenouillé, il baisa ses pieds nus.

Il balbutiait:

--Fiancée! amante! épouse!

Puis il la saisit, il souleva sans effort le grand corps pâmé dont les

cheveux balayèrent le tapis de roses et, répétant le geste rituel de

ses ancêtres, il franchit le seuil nuptial.

La douceur de vivre · 第 47 / 63 题