Gare d'Arras, 10 décembre.
Marie bien-aimée, vous êtes partie! Le train vous a emportée, et il
me semble qu'il a passé sur ma poitrine. J'ai regardé la lanterne
d'arrière s'évanouir dans la nuit, et je suis rentré au café de la
gare où je vous écris sur ce mauvais papier. La plume tremble, et
voilà que l'encre s'étale... Personne ne me regarde. J'ai mis ma
main gauche sur mes yeux. Vous seule saurez que je pleure...
Je n'ai pas honte, Marie. Ma douleur est en moi, telle une compagne
intérieure qui va vivre de ma vie et qui me parlera de vous. Je
l'accueille courageusement, mais je ne suis pas encore accoutumé
à elle... Demain, je souffrirai autant que ce soir, mais je ne
pleurerai plus.
O Marie, Marie, qui êtes mienne et qui vous refuserez toujours,
Marie lointaine, Marie trop prudente, souvenez-vous de Courtrai!
Jamais, depuis ce soir divin, vous n'avez consenti à répéter l'aveu
que j'avais cueilli sur vos lèvres... Vous voulez que notre amour
demeure enveloppé de silence, et votre âme scrupuleuse redoute les
paroles comme si c'étaient des baisers. Mais, quand vous serez
bien loin de moi, rassurée par la distance, devenez moins sévère;
faites-moi la charité d'un mot tendre. Je vivrai huit jours de ce
mot-là.
Au revoir, Marie! Puissiez-vous n'être pas trop fatiguée! Vous
trouverez à Naples cette lettre qui va vous suivre et qui vous
dépassera, puisque vous perdrez une journée à Rome. Écrivez-moi.
Racontez-moi _tout_. Faites-moi voir le pays, les choses, les gens.
Aidez mon imagination amoureuse et inquiète à me représenter votre
vie, là-bas... Et n'oubliez pas Courtrai!
Je baise vos chères mains.