M. Meurisse demanda qui était Salvatore.

--Mon frère... un sculpteur... un génie!

--Vraiment?

--Oui, un génie! répéta Angelo, avec emphase. Il a étudié avec notre

illustre Gemito qui est fou... Mon frère, seul, pouvait l'intéresser

à quelque chose de la sculpture... _Dio mio!_... cette folie, quel

malheur!...

M. Wallers rappela que Gemito était un grand artiste, le plus original

des sculpteurs italiens, et le plus sincère. Ses figurines, d'après les

types populaires de Naples, ont leurs ancêtres directs dans les petits

bronzes de Pompéi.

--Salvatore n'imite pas Gemito, mais il s'inspire des mêmes traditions,

dit Angelo... C'est une grande misère pour nous qu'il n'ait pas de

santé... Mais c'est un génie!... Et un cœur!... Il m'aime!... C'est

terrible comme il m'aime!... Je suis son enfant...

--Vous demeurez ensemble? dit madame Wallers, émue par cette explosion

d'amour fraternel.

--Toujours ensemble, toujours... L'hiver, dans notre maison de Naples,

et l'été, dans notre villa de Ravello qui est un héritage de famille,

car nous ne sommes pas Napolitains d'origine; nous sommes Amalfitains,

des barons Atranelli...

Il ajouta, modestement:

--Noblesse déchue...

Wallers souriait:

--Le professeur Ercole di Toma ne m'avait pas révélé la haute origine

de votre famille. C'était un homme simple.

--Et un brave homme! fit Angelo avec chaleur... Disons la vérité: il

était honteux de notre décadence et n'en parlait jamais qu'entre nous.

Je le consolais: «Papa, l'art aussi est une noblesse!...»

--Vous avez raison.

--Mon père!... Ah! que de bien il voulait à monsieur Wallers!... Il

parlait de lui à tout le monde: «Le professeur Wallers! quelle science!

quel cœur! quelle génialité!... Dites, je vous prie, y a-t-il en Europe

un savant comparable au professeur Wallers, mon illustre confrère?...

Allons, osez le dire!...» Et tout le monde répondait: «Vous êtes

heureux, monsieur di Toma, d'être l'ami de Guillaume Wallers, et il

est heureux d'avoir en vous un ami si chaud...» Pauvre homme! Il vous

aimait d'une manière extraordinaire!

Angelo prononça cet adjectif en ajoutant plusieurs _r_ et en fixant sur

son hôte un regard menaçant. Mais Guillaume Wallers connaissait cette

mimique napolitaine. Il répondit:

--Moi aussi, cher monsieur, j'ai beaucoup estimé le professeur di Toma

qui était un galant homme et un vrai savant.

Ainsi, tous deux, chacun à sa façon, avaient exprimé exactement la même

pensée.

Angelo continua:

--Quand j'ai entrepris ce voyage, ma mère m'a dit: «Va porter au

professeur Wallers la dernière pensée de ton père.» Et je me suis fait

un devoir de m'arrêter à Pont-sur-Deule... On eût dit que je sentais,

à l'avance, votre bonté... Et, quand vous êtes venu devant moi, dans

la gare, je vous ai dit: «Ah! faites-moi cette faveur!... Que je vous

embrasse!...» Merci à Dieu! moi, pauvre étranger, j'avais deviné en

vous un second père...

La candeur de ce discours désarma l'ironie de Claude. Il pensa que

l'Amalfitain--des barons Atranelli--devait être vaniteux, exubérant,

mais bon diable. Évidemment, il n'avait aucun sentiment du ridicule. Il

étalait ses affections de famille sans fausse honte.

On passa dans la salle à manger. Madame Wallers prit le bras du

filateur et Marie celui d'Angelo.

A table, Claude dut s'asseoir près d'Isabelle, tandis que Marie était à

l'autre bout, entre Wallers et M. di Toma.

A peine assis, il regretta d'être venu, la gorge serrée, l'estomac

contracté, le cœur pesant et douloureux. Il n'avait pas faim. Tout et

tous lui étaient insupportables.

Il regarda Marie avec rancune... Elle répondait par des monosyllabes

aux phrases de son voisin; elle était pensive, triste, pâlie par les

nœuds roses de son corsage, et beaucoup moins belle que sa triomphante

cousine. Claude en fut un peu consolé. Il aurait voulu que Marie devînt

laide, pour que nul homme, excepté lui, ne la désirât.

Le dîner fut copieux, délicat, servi lentement, selon les traditions

sacrées de la province. Wallers était orgueilleux de sa cave et disait

la provenance et l'âge des vins. On parla de cuisine. Angelo montra une

compétence singulière et donna la recette des anchois à la mie de pain

et des aubergines farcies...

Madame Wallers se récria:

--Vous savez faire la cuisine!

--Naturellement... Je sais faire un peu de tout... Je peins, je gratte

la mandoline, j'improvise des chansons, je mène un bateau, j'encadre

mes toiles, et je raccommode, au besoin, mes habits, quand mon

domestique me manque... Je sais aussi faire la femme de chambre...

--Comment?

--Je boutonne les bottines et j'agrafe les corsages, sans me tromper...

Marie et madame Wallers parurent embarrassées. Isabelle éclata de rire.

L'archéologue dit, avec bonhomie:

--Ce sont vos modèles qui vous ont enseigné cet art?

--Eh! certes...

Il riait franchement, de toutes ses dents solides, carrées, brillantes.

Madame Van Coppenolle observa qu'il avait une très belle bouche, fine

aux angles, ironique et voluptueuse. Les yeux splendides n'étaient

pas langoureux bêtement. Ils étaient tour à tour rieurs et tendres,

malicieux et ingénus. Ils exprimaient avec une sincérité amusante

le plaisir qu'avait Angelo à vivre une belle soirée chez un homme

illustre, auprès de jolies femmes.

Le naturel, qualité si rare et presque impossible dans les pays du

Nord, où la religion et les mœurs tendent à comprimer les instincts

et à restreindre leurs manifestations, le naturel était le plus grand

charme d'Angelo. Sans doute, comme tous les Italiens, il devait avoir

de la prudence, de la méfiance même et des arrière-pensées. Mais

personne, vraiment, ne s'en apercevait, et lui même n'en avait plus

conscience. Il vivait le présent avec une merveilleuse facilité. On eût

dit qu'il connaissait les Wallers depuis toujours, tant il leur ouvrait

aisément son âme. Pourtant, il ne disait rien qu'il pût regretter

jamais d'avoir dit.

Quand on revint dans la bibliothèque, Marie offrit le café. Tous les

hommes fumaient, avec la permission de madame Wallers... Le bel Angelo

roulait une cigarette pour madame Van Coppenolle, M. Guillaume Wallers,

à qui l'on permettait la pipe, s'était installé dans un vaste fauteuil.

Il appela Angelo pour l'interroger sur son voyage.

--Quelle impression vous a faite notre France?

--La France!... Oh! belle, belle, élégante, surtout sympathique...

Quelle finesse dans les nuages des paysages, dans les esprits, dans la

langue même...

On ne put tirer de lui aucune réflexion critique, mais sans doute, il

devait faire des réserves. Bien qu'il fût, chez les Wallers, comme

un familier, il appréhendait que sa franchise ne compromît une amitié

naissante. D'ailleurs cette franchise lui paraissait prématurée,

grossière, inutile. Est-ce que les Wallers, arrivant à Naples, ne

l'eussent pas accablé, lui, Napolitain, des compliments usités,

classiques, sur la beauté de la ville? Se fussent-ils plaints de la

saleté, de la mauvaise odeur, de la friponnerie du peuple?... Non. En

personnes bien élevées, ils eussent attendu que le miel des douceurs

fût épuisé, et que l'orgueil du fils de Naples eût été satisfait par

l'habituel hommage.

--Et le Nord? dit Marie. Il ne vous a pas déplu, avec ses plaines, ses

villes ouvrières, ses charbonnages?

--Oh! très intéressant... J'aime les beffrois et les carillons,

si poétiques! Et les hôtels de ville et les musées... Van Eyck...

Memling...

Il confondait la France et la Belgique, pour mieux louer. Et il dit que

Pont-sur-Deule était une cité charmante.

--Allons donc! fit madame Van Coppenolle, vous ne pouvez pas aimer ces

pays-là sincèrement. Vous faites un grand effort d'imagination pour

vous persuader qu'ils vous plaisent et que vous les comprenez. Cher

monsieur, je ne suis pas bien savante, mais j'ai un peu voyagé, et je

suis absolument sûre que, si le Midi fascine souvent l'homme du Nord,

le Nord n'attire guère l'homme du Midi. Il faut être né en Hollande,

en Allemagne ou en Angleterre pour y vivre avec plaisir, tandis qu'on

voit des gens de toutes races se fixer, par choix, dans les pays

méditerranéens.

Claude s'écria qu'il n'était pas un de ces hommes, et qu'il n'éprouvait

aucun besoin de vivre «sous un ciel toujours bleu» qui incite à la

jouissance et à la paresse. Et comme il était irrité et agacé, et qu'il

commençait à prendre en grippe le bel Angelo di Toma, il ne mesura pas

ses paroles en opposant l'activité disciplinée des gens du Nord à la

misère, à l'incurie, à l'immoralité méridionales.

Angelo ne répondit pas. Il souriait toujours, mais il regardait Claude

comme un gentilhomme peut regarder un rustre incivil, intempestif,

ennuyeux, un _seccatore_. Guillaume Wallers interrompit Claude:

--Je ne suis pas suspect d'ingratitude filiale envers ma bonne Flandre,

dit-il, en secouant la cendre de sa pipe. Et j'ai presque tous les

défauts, sinon toutes les qualités de ma race. Mais j'ai vécu en

Italie... Or, pour tout homme qui a reçu la culture gréco-latine, pour

nous Français, surtout, cette terre est une seconde patrie. Vraiment,

je ne m'y suis pas senti étranger... C'est peut-être, mon cher Claude,

parce que je suis archéologue et non ingénieur, soit dit sans

t'offenser, et sans prétendre établir une hiérarchie professionnelle...

D'ailleurs, tu as le droit de penser que les ingénieurs rendent plus de

service à la société que les archéologues...

--Voyons! monsieur Wallers, vous vous moquez de moi!

--Ces comparaisons me semblent bien vaines. Chaque pays apporte

un élément nécessaire à la civilisation, mais qui nous a donné la

civilisation? Elle est née, comme Vénus, de la Méditerranée, et c'est

aux Grecs que tu dois les mathématiques. Les ingénieurs même sont

tributaires de Pythagore et d'Euclide. Rome et l'Italie ont recueilli

l'héritage grec, et la France après elles...

--Je n'en disconviens pas, dit Claude, mais cet héritage est dispersé

maintenant dans tous les musées et dans toutes les bibliothèques du

monde. Tout homme en peut prendre sa part, sans franchir les Alpes.

Votre amour de l'Italie ne me surprend pas, parce que vous vivez dans

le passé, pour le passé, et que les traces du passé, là-bas, vous

fascinent... Vous ne regardez pas l'Italie de 1909! Elle ne vous

intéresse pas...

--Pardon!... pardon!... Je ne suis pas uniquement attentif au

passé, puisque je peux vivre à Pont-sur-Deule et m'intéresser au

développement industriel de ma ville... J'insiste auprès du conseil

municipal pour qu'on ne démolisse pas les vieilles maisons, pour

qu'on ne débaptise point la rue au Chapel-de-roses, mais je ne suis

pas offusqué par les cheminées des fabriques et les murs--d'ailleurs

affreux--des ateliers. Notre petite ville est une bonne artisane, fière

et laborieuse, qui s'habille de grosse laine, mais qui a du linge dans

son armoire et de l'argent dans sa cassette... Si je vais en Italie, je

peux trouver aussi des villes artisanes, commerçantes, industrieuses,

dans la vallée du Pô... T'avouerai-je, mon cher Claude, que je

préfère leurs sœurs de Grande-Grèce ou de Sicile, déesses mendiantes,

princesses ruinées, ou belles filles toutes nues; celles enfin qui

ressemblent le moins possible à Pont-sur-Deule? Elles me révèlent, ces

païennes, ces voluptueuses, ce que tu n'as jamais senti: la douceur de

vivre.

Claude répondit en riant:

--Elles vous démoralisent!

--Peut-être...

--Mon oncle, dit Isabelle, arrêtez-vous. Je crains des révélations

qui troubleraient ma tante... Elle ne vous permettrait plus d'aller à

Naples, tout seul.

--J'aurai Marie pour me rappeler à la sagesse.

--Tant pis! Ce serait bien amusant que vous fissiez des folies!...

Emmenez-moi. Je vous jure que personne ne saura rien.

Mais Wallers, avec une terreur comique, déclara qu'il ne se chargerait

pas d'Isabelle.

Vers onze heures, le vieux Meurisse dit à Claude qu'ils pourraient bien

reconduire M. di Toma jusqu'à son hôtel.

Le descendant des Atranelli n'avait aucune envie de se retirer. La

politesse l'obligea pourtant d'accepter la compagnie du filateur et

de Claude. Ce furent des adieux touchants. Angelo n'embrassa pas M.

Wallers, mais il lui répéta qu'il le considérait «comme un second

père». Il dit aussi à madame Wallers que la signora di Toma lui serait

à jamais reconnaissante d'avoir accueilli son enfant. Jamais orphelin,

quittant sa famille adoptive pour une expédition dangereuse, ne fut

plus ému qu'Angelo. Pourtant, il devait rester un jour encore à

Pont-sur-Deule afin de visiter Sainte-Ursule, l'hôtel de ville et le

petit musée municipal.

Il baisa la main de l'«Infante» qu'il avait fort peu regardée, et lui

exprima son immense plaisir de lui montrer bientôt la belle Naples. Et

il insinua que madame Van Coppenolle serait aussi la bienvenue.

--Ma mère vous recevra toutes deux comme ses propres filles et vous

aurez des chambres superbes, sur le golfe et sur le Vésuve. Je vous

promènerai partout, je vous ferai voir des choses extraordinaires, la

Naples que les étrangers ne connaissent pas. Et nous irons à Pompéi, à

Salerne, à Ravello... Ah! Ravello, quelle beauté! Notre palais a encore

un petit cloître plein de roses et de citronniers dont le parfum seul

est une sympathie!...

--Eh bien, dit Isabelle, avec un soupir, vous réserverez vos chambres,

votre palais et vos citronniers pour Marie. Moi, je rentre à Courtrai

et je vous souhaite un bon voyage, car je ne vous reverrai plus.

Claude et Marie parlaient tout bas, au seuil de la porte, et l'on

entendait Meurisse et Wallers qui riaient dans le vestibule.

Angelo murmura:

--Qu'est-ce qui vous rappelle à Courtrai?

--Mon mari, mes enfants, ma belle-mère. Je ne suis pas libre, hélas!...

--N'importe! Je vous reverrai... et peut-être... oui, pourquoi pas...

en Italie?... Vous n'avez qu'à dire: «Je veux». Quel homme--même votre

mari que je ne connais pas!--résisterait à un ordre de cette belle

bouche?...

--Allons! ne me détournez pas de mes devoirs!

Elle riait, un peu gênée par le regard d'Angelo.

--Vous ferez la cour à ma cousine, sans succès possible, car elle est

vertueuse et elle n'aime que le bon Dieu!

--Est-ce que je pense à votre cousine? dit-il, avec une sorte de

brutalité qui flatta délicieusement Isabelle...

»Quand on vous a vue...

--Les Napolitains ont la mémoire courte et le cœur changeant.

--Je rêverai de vous... Ma pensée vous attirera. Vous serez forcée de

venir...

--C'est peu probable.

Il reprit le ton câlin:

--A quelle heure partez-vous?... Ne puis-je vous saluer à la gare?

--J'ignore quel train je prendrai...

--J'irai à tous les trains.

--Et vos projets?... le musée, Sainte-Ursule...

--Au diable les vieilleries gothiques!...

--Et mon oncle Wallers?

--Je lui ferai dire que je suis malade...

--C'est ça! vous lui conterez des blagues, à ce brave homme que vous

aimez comme un second père.

--Certes, je l'aime...

--Prenez garde! Voilà Marie...

Et, tout haut:

--Adieu, monsieur di Toma! Charmée de vous connaître.

V

Le lendemain, sur le quai de la gare, pendant que Marie et Claude

choisissaient un compartiment, la bonne madame Wallers employait les

minutes d'attente à faire un petit discours qui résumait bien ses

sermons:

--Que ce soit ta dernière fugue, Isabelle! Nous t'avons toujours

accueillie et défendue, mais nous ne voulons pas t'encourager à la

révolte, et nous te blâmons...

--Je le sais, ma tante, dit Isabelle, qui regardait les «illustrés» de

la librairie.

Elle pensait:

«Devant elle, je n'oserai jamais acheter _la Vie parisienne_... Et il

n'y a que ça d'amusant!»

--Frédéric nous a écrit qu'il te recevrait sans rancune et qu'il

tâcherait d'être plus doux...

--Il dit ça!...

--Pourvu que tu montres de la bonne volonté et que tu cesses de

critiquer les idées et les façons de sa mère...

--Elle ne cesse de critiquer les miennes!

--Avec raison.

--Avec aigreur.

--Il faut reprendre le gouvernement du ménage que tu as abandonné,

par faiblesse et paresse, à madame Van Coppenolle. Ne la supplante

pas, tout d'un coup, mais, peu à peu, remplace-la. Surveille les

domestiques; mets les comptes en état; fais des économies; occupe-toi

des enfants, au lieu de passer des heures à polir tes ongles, à essayer

des robes, et à lire des romans ridicules où des femmes ennuyées

trompent leur mari...

Isabelle soupira. Jamais elle n'aurait le temps d'acheter _la Vie

parisienne_ qui publiait un roman délicieux de Colette Willy et une

nouvelle dialoguée d'Abel Hermant... Résignée, elle promena un regard

distrait sur le quai sale et humide, sur les rames de wagons au garage,

sur les portes des salles d'attente qui battaient lorsqu'un voyageur

retardataire arrivait, chargé de valises.

Le reflet d'une pensée secrète passa dans ses yeux glauques.

Madame Wallers demanda:

--Tu cherches quelqu'un?

--Non, ma tante... Je vous écoute...

--Tu suivras mes conseils?

--Oui. Dès demain, je vérifierai le livre de la cuisinière, je

promènerai les enfants, je tricoterai des gilets pour les pauvres, et

je jouerai des valses, le soir, après dîner, pour distraire madame Van

Coppenolle et son fils... Après ça, si je ne suis pas heureuse, c'est

que votre recette ne convient pas à mon tempérament.

--Tu seras heureuse, dit avec candeur madame Wallers.

Placide et reposée, le menton gras bien au chaud dans les brides de sa

capote, elle vanta la félicité des ménages unis, loua son vieil époux

qu'elle adorait, et s'attrista en parlant de sa fille.

--Vois, Belle, notre pauvre Marie!... Sa vie est brisée... Et pourtant

elle a eu de la patience. Elle a pardonné une fois... Si elle avait été

mère, elle aurait pardonné toujours, même en sacrifiant sa fierté de

femme... Tu n'as pas connu ces humiliations. Frédéric est incapable de

te tromper...

Isabelle eut un sourire aigu.

--Incapable, certainement!

Claude l'appelait. Elle embrassa madame Wallers et remonta dans le

wagon. La portière fermée, elle baissa la glace et pencha au dehors son

buste serré dans une jaquette de loutre, sa tête coiffée d'une martre

fauve comme ses cheveux.

Le train s'ébranla.

--Adieu!... Adieu!

Isabelle agita son mouchoir et madame Wallers répondit par de petits

signes. Soudain, la porte d'une salle d'attente s'ouvrit. Un homme,

essoufflé, parut, qui avait un pardessus clair, des souliers jaunes, un

feutre grisâtre. Il agitait un bouquet de violettes, avec un geste de

fureur et de désespoir, comme pour arrêter le train qui filait et dont

on ne voyait plus que le fourgon d'arrière...

Alors, Isabelle se rassit, contente...

Les villes se succédaient, pareilles, et continuées l'une par l'autre:

des murs gris après des murs gris, des toits de zinc, des toits de

verre, des toits de larges tuiles d'un vilain rouge. Le long de la

voie, il y avait des petites cours de maisons pauvres, des jardinets où

séchait du linge.

Et les murs, les toits, les jardins, le linge, étaient salis par la

poussière de charbon, par l'impondérable suie suspendue dans cet air

tout barbouillé de fumée.

La fumée qui sortait des mille cheminées industrielles ou ménagères

ne pouvait monter. Tout de suite rabattue par le ciel lourd, elle

s'étalait, stagnante et diffuse.

--Quel affreux pays! dit Isabelle. La laideur des choses s'accorde avec

la laideur des gens. Toutes ces figures lymphatiques et blondasses me

font penser à des lapins albinos roulés dans le charbon.

Elle montrait les groupes d'ouvriers qui regardaient passer le train.

--Vraiment, la race n'est pas belle... Voyez, Claude, ces traits

grossiers, ces corps massifs.

--La race n'est pas fine, mais elle est puissante lorsqu'elle ne

dégénère pas par l'effet du travail prématuré ou de l'alcool.

Isabelle reprit:

--Il y a beaucoup d'alcooliques parmi nos ouvriers. Mon mari est très

dur pour eux. Moi, je les excuse. Ces gens trouvent à l'estaminet ce

que le pays ne leur offre pas: la chaleur, le bruit, la gaieté... une

bruyante et brutale gaieté...

--C'est vrai, dit Claude. Le Nord, triste, gris et mouillé, incite aux

réactions violentes, et la sensualité populaire, la fureur populaire,

sont plus animales ici que partout ailleurs. Le Flamand, lent à

s'émouvoir, est, quand il s'émeut, une brute redoutable! Livré à

l'instinct, c'est l'homme des kermesses de Teniers, c'est le gréviste

de _Germinal_... Il boit jusqu'au vomissement; il tape jusqu'à la

mort de l'adversaire... Et comme il est, au fond, un primitif, encore

près du barbare, il est sincère et point comédien. C'est pourquoi il

manque de finesse et d'élégance... Tandis que les gens du Midi, plus

civilisés, je vous l'accorde, mêlent du cabotinage à toutes leurs

émotions... Rappelez-vous le descendant des barons Atranelli qui

trouvait en mon oncle Wallers «un second père».

--Il est tout de même gentil, dit Isabelle. Et elle revoyait Angelo

haletant, désolé, brandissant ses violettes inutiles.

Marie fit observer que les mêmes causes peuvent produire des effets

contraires et que la Flandre des kermesses est aussi la Flandre des

béguinages. Les âmes qui ne s'épanchent pas au dehors, qui trouvent

autour d'elles la monotonie, la platitude, la laideur utilitaire et la

jouissance brutale, se réfugient dans la paix domestique ou dans la

mysticité. Et elle cita la vieille madame Vervins qui édifiait par ses

vertus les béguines de Courtrai et qui écrivait ses rêveries et ses

visions comme Lydwine ou Ruysbrœck l'admirable.

Isabelle croyait madame Vervins un peu folle.

--J'ai cessé d'aller la voir. Elle m'ennuie et je la scandalise.

Mais Marie et Claude vénéraient madame Vervins qui était une amie des

Wallers et une sainte. Ils se promettaient bien de lui rendre visite le

jour même.

Après le défilé dans les salles de la douane et le changement de train

à la frontière, Isabelle devint songeuse. Sa figure, toute riante de

jeunesse et de belle humeur, ressembla tout à coup à la figure d'une

enfant grondée.

Elle regardait d'un œil hostile le paysage qui continue le paysage

français et qui paraît différent, comme si la ligne de frontière

séparait vraiment deux morceaux du monde. De ce côté belge, un peu

avant Courtrai, il y a encore des cheminées, des usines et des hangars,

et des écriteaux bleus, et des «réclames», mais, par endroits, c'est

tout à fait la campagne, avec des fermes, des pâturages et la verte Lys

indolente parmi les bouquets de saules et les champs de lin. Des canaux

portent des péniches, gigognes dont la cotte rouge et noire abrite un

tas d'enfants barbouillés. Et, surplombant les canaux, des chaussées

emmènent vers l'horizon une double file inclinée de peupliers grêles,

tremblants, dorés et mêlés de ciel.

Le ciel de Flandre! Ce n'est pas l'écran bien tendu où les rochers,

les villes, les phares, les bateaux, se découpent en masses ou en

silhouettes, belles de leur propre beauté. C'est un fluide vivant,

une âme éthérée qui joue sur le pays sans relief, sans couleur et

sans caractère et lui fait, avec des ombres et des reflets, un visage

expressif et changeant comme les heures. Les vieux peintres qui lui

donnaient presque toute la place dans leurs tableaux, qui le faisaient

si vaste, si tourmenté, si tendre, au-dessus des pâturages et des dunes

grises, ces peintres savaient bien qu'on ne regarde la terre mouillée,

la mer livide, et l'arbre tordu, et le moulin, qu'à cause de lui, le

ciel!

Par ce jour d'automne, il semblait immense. Sa large courbure, ne

trouvant pas de colline où s'appuyer, tombait derrière l'horizon,

enveloppant toute la campagne et se confondant avec elle. A la limite

de son cercle, il absorbait les formes lointaines des cités, beffrois,

clochers, vaisseaux d'église, et les fûts des cheminées colossales,

et les croix tournantes des moulins. Parfois, une goutte de bleu

trouait sa blancheur uniforme et se diluait aussitôt dans l'épaisseur

vaporeuse. Et l'on sentait la présence du soleil languissant à une

espèce de clarté transfuse, à un insensible frisson pâle qui se

propageait avec lenteur dans les couches superposées de la brume.

Et, passé midi, quand le train fut à Courtrai, le soleil, plus fort,

glissa un rayon amorti comme un sourire de religieuse. Claude, voyant

Isabelle inquiète, lui dit:

--Le soleil vous salue. C'est un bon présage.

Elle descendit la dernière, embarrassée de sa fourrure et de son sac.

Frédéric Van Coppenolle s'approcha d'elle.

Il était grand, non pas gros, mais empâté par la quarantaine. Ses

cheveux cendrés, ses yeux gris, son allure lourde, son apparence

lymphatique, lui donnaient, au premier examen, l'air bonhomme et

même bonasse... Dès qu'on lui parlait en face, le regard coupant, la

voix brève, déconcertaient l'interlocuteur... Et peu de personnes

s'avisaient de le contredire sans nécessité.

Une seule y trouvait quelquefois du plaisir: c'était Isabelle, dans ses

mauvais jours de rancune et de caprice.

Les deux époux se tendirent la main d'un geste simultané. Ils ne

s'embrassèrent pas. La curiosité de la foule était odieuse à M. Van

Coppenolle.

Il demanda:

--Tu vas bien?... Pas fatiguée?...

--Non, pas fatiguée du tout... Et toi?... les enfants?... ta mère?

Isabelle prononça ce dernier mot avec effort.

--Moi, je vais bien, comme toujours... Je n'ai pas le temps d'être

malade. Jacques est enrhumé... Ma mère le soigne...

Isabelle rougit.

--Elle pourra se reposer, maintenant. Je me chargerai du petit... C'est

bien naturel.

--Très naturel, en effet.

Ensuite, M. Van Coppenolle remercia Claude et Marie d'être venus. Il

était poli, peut-être sincère, car la présence des deux jeunes gens

rendait plus facile la rentrée d'Isabelle au bercail. Les explications

délicates étaient retardées ou empêchées. Et cela valait mieux pour

tout le monde.

Les Van Coppenolle habitaient, rue des Grandes-Halles, un hôtel tout

neuf, en style moderne allemand qui était une chose hideuse. M.

Guillaume Wallers l'ayant visité, une seule fois, en conservait un

souvenir vivace comme d'une injure personnelle. Bien qu'il estimât

Van Coppenolle, il ne pouvait lui pardonner la façade boursouflée et

bariolée, la porte en «crapaud bâillant», la véranda ronde comme un œil

de cyclope et le dévergondage du toit qui mariait indécemment le pignon

gothique au dôme byzantin, et la mansarde française à des ornements de

faïence et de brique vernissée!

Frédéric Van Coppenolle, exprimant en pierre, en plâtre et en stuc, sa

théorie la plus chère, avait élevé ce monument à la Modernité!

--C'est une infirmité spirituelle et un signe d'impuissance et de

vieillissement que de vouer aux reliques du passé une adoration

superstitieuse, disait-il. Je ne m'habille pas, je ne me nourris pas,

je ne me soigne pas, je ne pense pas comme mon grand-père. Pourquoi

me servirais-je de sa vieille maison et de ses vieux meubles qui ne

correspondent plus à mes goûts et à mes besoins? Est-ce qu'il s'est

gêné, lui, pour démolir la bicoque de son aïeul et remplacer le

mobilier du dix-septième siècle par un solide palissandre dans le goût

de la Restauration?... Mes petits-enfants jetteront bas l'hôtel que je

construis, et, d'avance, je les approuve...

Cette doctrine audacieuse n'appartenait pas au seul Frédéric Van

Coppenolle. D'excellents artistes la proclamaient en France et

en Allemagne, et, quelquefois, leurs tentatives de rénovation

artistique prenaient un air de mystifications. Mais certains--non pas

tous--certains, parmi les Français, avaient un goût naturel, un sens

héréditaire de l'ordre et de l'élégance, une éducation esthétique

qui manquaient à M. Van Coppenolle. Ce filateur n'avait pas eu le

loisir de se cultiver. Il aimait les arts avec une ingénuité et une

intransigeance terribles.

Très germanophile, ayant le respect de la force matérielle et du

succès, ses préférences allaient aux décorateurs allemands. Il

acceptait, en bloc, le pire et le meilleur de cet art pénible,

volontaire, dont la richesse agressive flatte la vanité d'un peuple

parvenu. Cependant, il achetait des tableaux à Paris, au Salon

d'automne.

Pour édifier l'hôtel et pour l'aménager, il n'avait pas tenu compte du

sentiment d'Isabelle, qui protestait comme femme et comme Française.

Elle avait aussi, à sa manière, et pour d'autres raisons, le snobisme

de la modernité et ne se souciait pas de ressembler moralement à

son arrière-grand-père, bien qu'elle n'hésitât point à se meubler,

à s'habiller et à se coiffer dans le style du premier Empire, quand

la mode souveraine l'ordonnait ainsi. Tandis que M. Van Coppenolle,

novateur passionné dans l'ordre industriel, économique et artistique,

conservait sur la femme, le mariage et l'amour, des opinions

énergiquement réactionnaires.

En rentrant dans sa maison, Isabelle, pour la centième fois, eut

l'impression qu'elle n'était pas chez elle, mais chez son mari,

chez l'homme qu'elle n'aimait pas, qu'elle raillait par bravade et

qu'elle craignait, sans avouer cette crainte. Elle reconnaissait en

lui une force--un maître!--le maître de ce logis fastueux et bourru,

confortable et triste. Rien ne révélait l'influence de la femme, rien

ne reflétait son âme souple et légère et tendrement sensuelle dans

ces salons bleu de nuit ou vert émeraude, dont les boiseries sombres

et luisantes rappelaient les fumoirs des paquebots. Par des couloirs

ripolinés, peints de nénuphars en frise, Isabelle s'en fut, avec sa

cousine, dans la chambre des enfants. Elle était bien émue, et Marie

pensa qu'elle affectait à tort, par gaminerie, une indifférence aux

devoirs maternels dont certaines gens lui faisaient un crime.

En réalité, Isabelle aimait ses enfants, et elle les eût aimés beaucoup

plus s'ils n'avaient pas été la cause innocente ou l'occasion de

presque toutes les querelles conjugales. L'esprit autoritaire de

Frédéric intervenait dans ces détails d'élevage qui, partout, relèvent

du pouvoir féminin. Aussi, les enfants et les scènes de ménage étaient

malheureusement associés dans la mémoire d'Isabelle, et l'absence

des enfants évoquait, au contraire, pour elle des images de loisir

et de paix. Cependant, l'instinct naturel, forcé et gêné par les

circonstances, demeurait vivace et se réveillait parfois spontanément.

Isabelle, en apercevant son fils, eut un élan sincère et joyeux:

--Mon gros Jacques!

Il était dans son petit lit, et il tailladait des gravures.

--Maman, tu es revenue!...

Et tout de suite:

--Qu'est-ce que tu m'apportes?

Elle n'apportait rien.

Le mioche fut déçu. Fatigué d'être embrassé, il reprit ses ciseaux

pendant que madame Van Coppenolle mère racontait sa maladie avec une

abondance d'explications qui agacèrent Isabelle comme un reproche.

Elle dut écouter jusqu'au bout la vieille dame, qui ressemblait à

Frédéric, et elle se souvint des conseils de la bonne tante Wallers...

«Ne la supplante pas. Remplace-la!» Madame Van Coppenolle mère n'était

pas de ces personnes qui se laissent remplacer. Ses mains masculines

avaient une façon de tenir les moindres choses qui était une prise de

propriété, et, assise dans son fauteuil, elle y semblait installée,

soudée, pour la vie!

La nurse anglaise amena la petite fille, paquet de broderies, de rubans

roses et de cheveux blonds. Elle avait trois ans et, déjà, par tous

ses traits, par tout son caractère, elle était une Van Coppenolle. Sa

mère la caressa sans obtenir des caresses, et l'aïeule dit que l'enfant

était excusable, puisqu'elle était déshabituée.

--A cet âge, on oublie si vite!

Alors, Isabelle passa dans sa chambre et se mit à pleurer.

--Tu vois, disait-elle à Marie, ils n'ont pas besoin de moi, ni

Frédéric, ni les enfants, et, si je n'étais pas revenue, leur vie

aurait continué, tranquille et toujours pareille. Je ne les aime pas

comme je voudrais les aimer,--mais eux, ils n'ont pas même le désir de

m'aimer! Je leur suis étrangère.

Marie la consola.

--Tu oublies que les enfants sont légers, égoïstes, variables. Ils

aiment ceux qui sont là, tant qu'ils sont là... Mais, en grandissant,

ils s'attachent... Fais-leur crédit de quelques années.

--Oh! Marie, je vais être malheureuse. Tout m'oppresse ici, tout, cette

maison, ces meubles, et le pays, et le climat, et les discours de

Frédéric et les silences de ma belle-mère, et ces carillons si tristes

que j'entends, la nuit, quand je ne dors pas, auprès de mon mari qui

dort... J'arrive à peine et le froid m'entre dans l'âme. Je t'en prie,

parle à Frédéric, dis-lui que je suis malade, que tu veux me soigner,

me garder... Emmène-moi, là-bas, en Italie...

Elle s'obstinait, puérilement, dans ce désir de voyage qui démentait

ses résolutions et ses promesses et Marie eut grand'peine à la calmer.

L'attitude de madame Van Coppenolle mère donna au déjeuner une

froideur cérémonieuse. Frédéric affectait de ne pas voir les yeux

rougis de sa femme et il était, avec elle, ni plus ni moins aimable

qu'à l'ordinaire. Il parla du voyage de M. Wallers à Pompéi, et, à

ce propos, il renouvela la querelle des anciens et des modernes.

La prétendue beauté antique le laissait indifférent, lui, homme du

vingtième siècle; il regardait du côté de l'avenir, vers les créateurs

de formes et de rythmes nouveaux, vers les édifices de fer et de

cristal, de faïence et de brique aux couleurs gaies qui composeraient

les cités futures. Le gris linceul vésuvien pouvait ensevelir Pompéi,

Frédéric Van Coppenolle n'irait pas troubler dans son repos ce pauvre

squelette de ville!

--Je ne donnerais pas un sou aux archéologues, mais je paierais

largement les artisans et les artistes qui renouvelleraient les cadres

usés de la vie.

Sa voix sonnait durement dans la salle à manger aux boiseries d'obscur

palissandre, aux tentures d'un vert exaspéré, au lustre de cuivre

étincelant, pareil à la couronne de Charlemagne, et il expliquait

ses théories avec un ton d'autorité et de certitude qui les rendait

insupportables comme un défi.

Claude et Marie respirèrent quand ils furent seuls dans la rue, seuls

ensemble. Tout le bien qu'ils avaient dit de M. Van Coppenolle, leur

revenait à la mémoire, et ils étaient un peu confus, un peu déçus, et

bien plus indulgents pour l'épouse révoltée.

--Comme Frédéric est devenu sec et tranchant! dit la jeune femme.

--Dès qu'il se range à mon opinion, j'ai envie de le contredire, fit

Claude... Ah! son regard, sa voix, ses doctrines, ses meubles, sa

maison!... Pauvre Isabelle!

--Vous la plaignez, et, pourtant, vous l'avez ramenée à la prison

conjugale! Mais l'avenir montrera bien si le ménage Van Coppenolle peut

durer... Maintenant, oublions-le... Allons voir de très vieilles choses

et des gens bien inutiles. Ça nous changera...

Marie Laubespin sourit. Elle sentait Claude plus doux et plus gai

que la veille, heureux de cette faveur innocente qu'elle lui avait

accordée, et, résigné, croyait-elle, à la séparation inéluctable.

Elle-même avait épuisé toute sa force de sévérité, et, protégée par la

pensée du départ prochain, elle goûtait sans remords le plaisir d'être

seule avec l'ami de son enfance.

«Je l'aime vraiment beaucoup, se disait-elle en le regardant. Il

ne soupçonne pas que j'ai pleuré, hier, sur le chagrin que je lui

faisais... Ah! qu'il soit enfin raisonnable, qu'il sente le prix de ma

tendresse de sœur, qu'il ne souffre plus, jamais plus!»

Elle le comparait à Van Coppenolle et lui trouvait les mêmes

qualités pratiques, la même froide énergie, avec plus de souplesse

intellectuelle et une chaleur d'âme qui manquait à Frédéric. Elle lui

savait gré de n'être pas toujours et uniquement l'homme des chiffres,

d'aimer, comme elle, les vieilles choses émouvantes.

Quant aux «gens inutiles», elle doutait que Claude les aimât autrement

que par boutade et pour réagir contre les Van Coppenolle. Encore

fallait-il définir ce qu'on appelle «inutilité»...

Côte à côte, du même pas, ils marchaient sur les petits pavés ronds

qui fatiguaient un peu Marie; Claude, tous les cent mètres, devait

ralentir le pas. Alors, il souriait à sa compagne et il songeait qu'il

la porterait bien, dans ses bras solides et contre son ferme cœur, tout

le long du chemin et tout le long de la vie.

Mais elle ne voulait pas être portée. Elle voulait marcher seule sur

les durs cailloux et se meurtrir les pieds, sans avouer qu'elle était

faible et qu'elle avait mal. Et Claude ne pouvait rien, que la suivre.

Il la suivait, caressant des yeux la robe grise et la toque de

chinchilla douce sur les cheveux blonds comme une peluche argentée où

resterait un peu de neige.

Les jeunes gens traversèrent la grande place où l'hôtel des postes,

tout neuf et gothique, élève un beffroi doré en face du vieil hôtel de

ville. Isolée dans un square, une tour de briques porte cinq clochetons

d'ardoises et une draperie haillonneuse de feuillage automnal mi-parti

rouge et vert. Et, partout, dans les maisons, dans les églises, dans

les jardins, la volonté des hommes et la fantaisie de la nature

reproduisent cet accord joyeux du rouge et du vert, atténué par le gris

ambiant de l'atmosphère.

Rouges sont les péniches sur la verte Lys qu'enjambe un pont de pierre;

rouges, avec des croisées vertes, les maisons des petites rues autour

de l'église Saint-Martin et du Béguinage. Et le Béguinage même, où

Claude et Marie pénétrèrent librement, a la fraîcheur d'une aquarelle

humide.

Une cour triangulaire, une pelouse, une statue de sainte sous un

acacia, des géraniums dans le gazon; des deux côtés de la cour, des

maisonnettes basses d'un blanc pur, avec des fenêtres vieillottes à

tout petits carreaux, peintes en vert, ce même vert qu'ont les jeunes

feuilles des tulipes... Les grands toits rouges, aux pentes inégales,

semblent adossés à l'église Saint-Martin, et c'est d'eux que le beau

clocher paraît sortir, gris comme un ramier, moiré de mauve par le

crépuscule, enjolivé de boules, de pointes ouvragées, de girouettes

d'or sur ses clochetons bulbeux.

Avec trois couleurs, on pourrait peindre ce lieu, humble et puéril

ainsi qu'un pensionnat pour de vieilles enfants très sages. Un peu de

rouge, un peu de vert, un peu de gris pour les fonds, les blancs mêmes

du papier. On n'aurait pas besoin de placer, devant la chapelle, à

gauche, sous le porche de brique, une béguine noire et blanche comme

une hirondelle fatiguée. L'âme du Béguinage s'exprimerait par la

simplicité de la composition, par la crudité enfantine des couleurs,

par la tranquille tristesse du ciel sur le clocher d'ardoise...

Claude et Marie ne s'attardent pas à regarder derrière la vitre, sous

le porche aux colonnes torsadées, le Christ espagnol vêtu de pourpre

et qui saigne horriblement, entre deux anges suaves, bleu tendre et

rose tendre, dont l'un tient un grand mouchoir. Les jeunes gens vont,

par les ruelles tournantes, où l'herbe croît entre les maisonnettes

blanches, vertes et rouges. Des noms latins sont inscrits sur les

portes. Dans un enclos gazonné, des linges étendus rappellent les

lits chastes et les cercueils. Et voici l'huis Sainte-Genovèfe où loge

madame Vervins...

C'est encore un souvenir d'enfance qui réunit Claude et Marie: ce

Béguinage, cette ruelle, cette maison rouge que précède un jardinet

humide, pleins d'asters mauves et de gros dahlias couleur de sang

séché. Un soir de grandes vacances, madame Wallers les amena, tous

deux, chez la dame fluette et noire qu'on appelait déjà la «sainte».

Les deux mioches avaient grand'peur de cette dame qui leur parut très

vieille, avec sa voix faible, ses yeux fiévreux, ses mains décharnées.

Elle leur parla, cependant, comme une dame ordinaire, comme une bonne

amie de leurs mamans, et ils remportèrent de cette visite deux petites

croix émaillées et une rose de Jéricho... Marie conserve la croix

émaillée. Claude a perdu la sienne, depuis longtemps.

Plus tard, ils revinrent au Béguinage et ils comprirent ce qu'était

madame Vervins. Veuve à cinquante ans et très riche, elle avait quitté

le monde après la mort de ses enfants et de son mari, et, ne se

croyant pas digne d'entrer au couvent, parmi les vierges consacrées,

elle était devenue la pensionnaire des béguines. Là, réalisant un

rêve ancien, elle étudia les mystiques et les imita par sa ferveur,

par ses austérités, par son goût de la plus haute théologie. Et ses

directeurs virent renaître en elle l'âme des grandes abbesses du Moyen

âge. On prétendit même qu'elle était favorisée de Dieu, qu'elle avait

des visions et des extases et qu'elle les racontait en des poèmes

mystérieux dont l'ardeur éclatante et sombre rappelait Catherine

Emmerich. Mais elle cachait à tous ces œuvres connues seulement de

quelques prêtres et qu'on publierait sans doute lorsque madame Vervins

dormirait dans le cimetière du Béguinage.

Elle était très âgée, maintenant, et personne n'était admis près

d'elle, sauf les Wallers, ses vieux amis, et Claude, fils de sa

filleule qu'elle avait beaucoup aimée.

Sœur Joanna, la béguine qui soignait madame Vervins, ouvrit le judas de

la porte verte, et, reconnaissant Marie et Claude, les fit entrer dans

le jardinet.

--Sœur Joanna, je repars tout à l'heure. Puis-je saluer madame Vervins?

La béguine secoua sa tête grosse et rougeaude que la coiffe

ennoblissait. Et elle expliqua que la chère sainte était tombée en

faiblesse, dimanche dernier, qu'elle ne prenait plus de nourriture et

que son âme, tirant sur les liens corporels, s'était à demi libérée...

Madame Vervins habitait déjà le paradis...

Claude voulut se retirer. Alors, sœur Joanna déclara qu'il pouvait

bien revoir la «sainte» encore vivante et que, peut-être, elle lui

parlerait... Marie insista:

--Nous ne ferons qu'entrer et sortir, dans le plus grand silence.

Elle persuada son ami et ils montèrent le petit escalier, derrière sœur

Joanna.

La petite chambre de madame Vervins, basse de plafond, avait deux

fenêtres sous des stores empesés. Des rideaux en calicot blanc

dissimulaient la couchette de l'alcôve. Un Christ d'ivoire et d'ébène

dominait le prie-Dieu et, sur la cheminée, il y avait une Vierge en

plâtre.

Réverbérée par ces blancheurs, la froide lumière se concentrait sur

le fauteuil garni d'un oreiller blanc. Madame Vervins, renversée dans

l'oreiller, était rigide, immobile et diaphane. La cloison des narines

semblait traversée par le jour; les paupières baissées étaient fines

comme des pétales flétris; et cette tête de vieille femme, sertie

d'argent par deux minces bandeaux, était déjà une chose précieuse et

digne du reliquaire.

Marie s'agenouilla près du fauteuil et baisa la main délicate et

desséchée. Elle parla tout bas, comme à l'église.

--Je vais partir très loin, avec mon père... J'ai désiré vous revoir et

vous demander une pensée, une prière pour moi...

Et plus bas encore:

--Pour moi et pour ceux que j'aime. Vous que Dieu écoute, obtenez pour

moi... pour eux... la paix!

Elle prononça ce mot avec une gravité douloureuse, parce que les êtres

jeunes préfèrent le bonheur à la paix, et que Marie n'osait demander le

bonheur.

Madame Vervins regarda les beaux yeux tristes qui la suppliaient et

elle répondit:

--Je prierai pour toi.

Une douceur indéfinissable se répandit comme une onde sur le visage

ciselé par la mort prochaine.

Claude, à son tour, s'avança et mit un genou sur le carreau glacé. Il

était au niveau de Marie:

--Et moi, dit-il, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis le fils de

Madeleine, votre filleule...

Madame Vervins ne parut pas l'entendre. Elle le regarda, profondément,

puis elle revint à la jeune femme.

--Ton fiancé!... Tu es venue avec ton fiancé!... Ta mère m'avait dit

que tu te marierais bientôt, petite!... Mais tu es trop jeune... et

lui... et lui...

Le passé, le présent, se confondaient dans sa mémoire expirante. Elle

croyait être au jour ancien où Marie lui avait annoncé ses fiançailles.

La jeune femme balbutia:

--Ce n'est pas mon fiancé, madame, c'est Claude... Claude Delannoy...

Madame Vervins répéta:

--C'est Claude, ton fiancé!

Sa figure retrouvait peu à peu la pâleur et la rigidité du cadavre.

Ses paupières s'abaissèrent; ses mains glissèrent, et sa voix, plus

lointaine, dit encore:

«Allez en paix, pauvres enfants! Je prierai pour tous deux.»

Sœur Joanna fit un signe. Claude se releva, entraînant son amie qui

défaillait...

Dehors, dans la ruelle brumeuse où le soir violaçait les murs de

briques, sur les pavés luisants, ils marchèrent, Claude tenant toujours

le bras de Marie. Des lampes s'allumaient derrière les petits carreaux

voilés, et la cloche sonnait, lente, lente...

Claude dit enfin:

--Marie, ceux qui meurent en Dieu voient peut-être l'avenir... Une

sainte nous a fiancés... Dans ce monde ou dans l'autre, vous serez

mienne... Ne protestez pas! Ne parlez même pas... J'ai peur des mots

que vous diriez, par scrupule, et qui ne seraient pas sincères,

peut-être... Ne gâtez pas cette minute merveilleuse... Ou bien que

votre cœur réponde, s'il a compris?

Il sentit qu'elle s'appuyait à son épaule:

--Claude!... Votre cœur à vous ne comprendra-t-il pas?... Il faut que

je vous fuie, parce que... parce que...

Elle gémissait, Claude se pencha et baisa le reflet du ciel dans ses

yeux en larmes...

La douceur de vivre · 第 17 / 63 题