IV

Et, après tout cela, les amis de l’humanité, les cœurs altérés de

justice, ceux qui contemplent la charité humaine, et qui, comme

Jésus-Christ lui-même, pleurent à la vue de ses souffrances, ces âmes

généreuses, lumineuses entre toutes, ne soupçonneraient pas que là

aussi, je veux dire dans l’ordre social, d’innombrables biens sont

donnés, et que de puissantes et saintes lois vivent et travaillent pour

le riche développement de ces biens! Ils ne soupçonneraient pas que le

mal, que l’obstacle, c’est notre aveugle ingratitude qui ne voit pas les

biens, n’en comprend pas les germes, et foule aux pieds les lois! Ils

n’auraient pas la joie de découvrir que notre tâche est simple: anéantir

l’obstacle de l’injustice, c’est-à-dire pratiquer simplement, d’homme à

homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné, les grandes lois

morales nécessaires, éternellement connues, sensibles à toute

conscience, visibles à toute raison! Ils ne comprendraient pas enfin

qu’en cherchant la justice toute seule, tout est donné ou vous sera

donné!

O ami! entendez donc bien, avec la sainte et pleine logique du cœur,

avec la sainte raison de la nature non mutilée, que, puisque vous avez

trouvé dans ce monde, en y venant, cette merveilleuse création de Dieu,

la famille, et, par l’amour paternel et la providence maternelle, la vie

donnée à ce qui n’était pas, entretenue et suppléée en ce qui ne pouvait

pas, par cela seul il est certain qu’il y a une éternelle et

toute-puissante paternité, pour tous les hommes unis, aussi bien que

pour l’homme isolé.

Il y a une paternité, une famille, une patrie invisible qui veille sur

nous, nous, c’est-à-dire toute l’humanité; famille qui d’abord nous

donne tout, sans nous, et qui développe tout ensuite, avec nous et par

nous, si nous n’y mettons pas d’obstacle et si nous voulons travailler.

V

Espérons, ô mon frère, que cette sérénité de regard qui voit ces choses

va se joindre à votre zèle et à votre courage. L’homme et le monde, en

s’élevant, marchent de la terreur à la confiance, en même temps que de

l’aveuglement à la lumière. La lumière montre la beauté des choses que

cachaient les ténèbres. Un des vices trop peu remarqués de la nature

humaine, c’est l’esprit de blasphème, cet esprit qui dénigre, qui voit

noir et qui parle noir. «Si vous avez la vie nouvelle, dit saint Paul

aux chrétiens, déposez l’aigre levain de la vieille forme: colère,

indignation, malignité, blasphème.» Oui, à mesure que l’homme se

renouvelle en Dieu, le blasphème cesse et la reconnaissance vient avec

la lumière. L’homme cesse de voir en noir ce jardin de la terre, de

blasphémer la vie et son auteur. Peu à peu il découvre l’immense beauté

des choses, et dans les biens présents la magnificence des promesses.

Gardons-nous de nos impatiences idéales vers la perfection absolue, et

du mépris des biens présents et relatifs. Que d’hommes se tuent

corporellement par la recherche d’une santé parfaite, par le mépris et

par la stagnation des forces suffisantes qu’ils ont, mais qu’ils

n’emploient pas! Et, dans la vie des âmes, que d’âmes, au moment où Dieu

les inspire, s’éloignent de Dieu, par je ne sais quelle froideur

chagrine, sous prétexte d’indignité, en attendant un temps meilleur! Et

quand on a perdu, dans l’ingrate inertie, ses forces d’âme ou de corps,

on sent qu’alors, avant cette perte, on possédait la vie assez pour

conquérir la vie plus abondante. Quant à moi, je sais, par une longue

expérience, qu’un des plus grands obstacles de ma vie a été l’ignorance

et le dédain du bien présent. On attend un présent meilleur pour

l’exploiter, et ce présent meilleur ne peut venir que du présent réel et

actuel que l’on délaisse et que l’on détruit. Et les méchants, par leur

noir et sinistre esprit, et les bons, par leur impatience exaltée ou par

leur inquiétude ingrate, conspirent dans ce dédain.

La vraie sagesse, dans la sérénité, voit autrement. Elle voit dans

l’homme et dans le monde trois choses: des germes magnifiques, des lois

qui développent les germes, et l’obstacle moral qui les arrête. Elle

voit que, en tout, l’état du monde, des peuples et de chaque homme,

d’ordinaire, est tout ce que comporte la vie morale qu’on a. Vous parlez

d’esclavage! Êtes-vous capables de liberté? Soyez capables de liberté,

et dites: Que la liberté soit; la liberté sera, et tout le reste ainsi.

Il n’y a donc pas lieu à la sombre violence qui brise et tue pour

arriver à vivifier. Il n’y a pas lieu à détruire la société

contemporaine pour la refaire sur un plan meilleur. Il n’y a pas lieu à

ces risibles et impuissants efforts de génie fou, d’héroïsme effaré

qu’on dépense à créer l’organisation sociale véritable. L’organisation

sociale véritable, ô mon frère, bien avant que vous fussiez né, est,

depuis l’origine, créée de Dieu et donnée de Dieu dans ses bases

essentielles et dans les lois qui la développent; tout aussi bien que

l’organisation de votre corps était créée de Dieu, dans le sein

maternel, bien avant qu’il vous fût possible de le savoir et de le

vouloir.

Encore une fois, comprenez-le. Ce qui se fait en nous et dans le monde,

sans nous ou malgré nous, par la bonté de Dieu et par ses lois

providentielles, est toujours beaucoup plus de la moitié de l’œuvre.

Nous, nous avons à saisir, à comprendre, à suivre, à obéir et à

continuer. Mais surtout,--là est notre grandeur et notre royauté,--nous

avons à connaître et à vaincre, par la raison et par la liberté, et par

d’héroïques entreprises, quand il le faut, l’obstacle, l’obstacle moral,

qui s’interpose entre l’homme et les dons de Dieu.

Donc la morale, la morale absolue, nécessaire, évidente, la justice, en

un mot; voilà, dans tous les ordres de choses, la sainte et simple

condition de tout progrès et de tout bien.

Les Sources · 第 76 / 138 题