Et, après tout cela, les amis de l’humanité, les cœurs altérés de
justice, ceux qui contemplent la charité humaine, et qui, comme
Jésus-Christ lui-même, pleurent à la vue de ses souffrances, ces âmes
généreuses, lumineuses entre toutes, ne soupçonneraient pas que là
aussi, je veux dire dans l’ordre social, d’innombrables biens sont
donnés, et que de puissantes et saintes lois vivent et travaillent pour
le riche développement de ces biens! Ils ne soupçonneraient pas que le
mal, que l’obstacle, c’est notre aveugle ingratitude qui ne voit pas les
biens, n’en comprend pas les germes, et foule aux pieds les lois! Ils
n’auraient pas la joie de découvrir que notre tâche est simple: anéantir
l’obstacle de l’injustice, c’est-à-dire pratiquer simplement, d’homme à
homme, de peuple à peuple, de gouvernant à gouverné, les grandes lois
morales nécessaires, éternellement connues, sensibles à toute
conscience, visibles à toute raison! Ils ne comprendraient pas enfin
qu’en cherchant la justice toute seule, tout est donné ou vous sera
donné!
O ami! entendez donc bien, avec la sainte et pleine logique du cœur,
avec la sainte raison de la nature non mutilée, que, puisque vous avez
trouvé dans ce monde, en y venant, cette merveilleuse création de Dieu,
la famille, et, par l’amour paternel et la providence maternelle, la vie
donnée à ce qui n’était pas, entretenue et suppléée en ce qui ne pouvait
pas, par cela seul il est certain qu’il y a une éternelle et
toute-puissante paternité, pour tous les hommes unis, aussi bien que
pour l’homme isolé.
Il y a une paternité, une famille, une patrie invisible qui veille sur
nous, nous, c’est-à-dire toute l’humanité; famille qui d’abord nous
donne tout, sans nous, et qui développe tout ensuite, avec nous et par
nous, si nous n’y mettons pas d’obstacle et si nous voulons travailler.
V
Espérons, ô mon frère, que cette sérénité de regard qui voit ces choses
va se joindre à votre zèle et à votre courage. L’homme et le monde, en
s’élevant, marchent de la terreur à la confiance, en même temps que de
l’aveuglement à la lumière. La lumière montre la beauté des choses que
cachaient les ténèbres. Un des vices trop peu remarqués de la nature
humaine, c’est l’esprit de blasphème, cet esprit qui dénigre, qui voit
noir et qui parle noir. «Si vous avez la vie nouvelle, dit saint Paul
aux chrétiens, déposez l’aigre levain de la vieille forme: colère,
indignation, malignité, blasphème.» Oui, à mesure que l’homme se
renouvelle en Dieu, le blasphème cesse et la reconnaissance vient avec
la lumière. L’homme cesse de voir en noir ce jardin de la terre, de
blasphémer la vie et son auteur. Peu à peu il découvre l’immense beauté
des choses, et dans les biens présents la magnificence des promesses.
Gardons-nous de nos impatiences idéales vers la perfection absolue, et
du mépris des biens présents et relatifs. Que d’hommes se tuent
corporellement par la recherche d’une santé parfaite, par le mépris et
par la stagnation des forces suffisantes qu’ils ont, mais qu’ils
n’emploient pas! Et, dans la vie des âmes, que d’âmes, au moment où Dieu
les inspire, s’éloignent de Dieu, par je ne sais quelle froideur
chagrine, sous prétexte d’indignité, en attendant un temps meilleur! Et
quand on a perdu, dans l’ingrate inertie, ses forces d’âme ou de corps,
on sent qu’alors, avant cette perte, on possédait la vie assez pour
conquérir la vie plus abondante. Quant à moi, je sais, par une longue
expérience, qu’un des plus grands obstacles de ma vie a été l’ignorance
et le dédain du bien présent. On attend un présent meilleur pour
l’exploiter, et ce présent meilleur ne peut venir que du présent réel et
actuel que l’on délaisse et que l’on détruit. Et les méchants, par leur
noir et sinistre esprit, et les bons, par leur impatience exaltée ou par
leur inquiétude ingrate, conspirent dans ce dédain.
La vraie sagesse, dans la sérénité, voit autrement. Elle voit dans
l’homme et dans le monde trois choses: des germes magnifiques, des lois
qui développent les germes, et l’obstacle moral qui les arrête. Elle
voit que, en tout, l’état du monde, des peuples et de chaque homme,
d’ordinaire, est tout ce que comporte la vie morale qu’on a. Vous parlez
d’esclavage! Êtes-vous capables de liberté? Soyez capables de liberté,
et dites: Que la liberté soit; la liberté sera, et tout le reste ainsi.
Il n’y a donc pas lieu à la sombre violence qui brise et tue pour
arriver à vivifier. Il n’y a pas lieu à détruire la société
contemporaine pour la refaire sur un plan meilleur. Il n’y a pas lieu à
ces risibles et impuissants efforts de génie fou, d’héroïsme effaré
qu’on dépense à créer l’organisation sociale véritable. L’organisation
sociale véritable, ô mon frère, bien avant que vous fussiez né, est,
depuis l’origine, créée de Dieu et donnée de Dieu dans ses bases
essentielles et dans les lois qui la développent; tout aussi bien que
l’organisation de votre corps était créée de Dieu, dans le sein
maternel, bien avant qu’il vous fût possible de le savoir et de le
vouloir.
Encore une fois, comprenez-le. Ce qui se fait en nous et dans le monde,
sans nous ou malgré nous, par la bonté de Dieu et par ses lois
providentielles, est toujours beaucoup plus de la moitié de l’œuvre.
Nous, nous avons à saisir, à comprendre, à suivre, à obéir et à
continuer. Mais surtout,--là est notre grandeur et notre royauté,--nous
avons à connaître et à vaincre, par la raison et par la liberté, et par
d’héroïques entreprises, quand il le faut, l’obstacle, l’obstacle moral,
qui s’interpose entre l’homme et les dons de Dieu.
Donc la morale, la morale absolue, nécessaire, évidente, la justice, en
un mot; voilà, dans tous les ordres de choses, la sainte et simple
condition de tout progrès et de tout bien.