Ami, quand j’étais jeune et ignorant, mais déjà décidé à travailler pour
la justice, j’ai eu d’abord aussi ce zèle amer, sombre et stérile, qui
veut tout arracher et qui blasphème le bien présent, faute d’en
comprendre la grandeur.
Écoutez: voici un mystère que j’ai bien longtemps ignoré, aveuglé que
j’étais par la folie du siècle. Ce beau mystère, je n’en vois la
splendide clarté, je vous l’avoue, que depuis peu de jours.
Le voici: c’est qu’en toutes choses, Dieu a beaucoup plus fait pour nous
que nous ne le savons.
Nous sommes plus près de tous les biens que nous ne pouvons le
soupçonner! Nous ne sommes séparés du ciel et de la terre promise que
par un obstacle moral que la liberté peut briser.
Tout est donné, mais l’homme ne sait pas encore prendre.
Notre aveugle ignorance, notre tristesse ingrate ne savent pas voir que,
dans tous les ordres de choses, même dans l’ordre social, Dieu nous
donne tout.
«Si vous saviez le don de Dieu[51]!» dit l’Évangile: parole universelle,
vraie toujours et partout.
[51] Si scires donum Dei. (Joan., IV, 10.)
«Cette terre est sainte,» s’écrie le patriarche dans sa vision, «et moi,
je l’ignorais[52]!» Oui, nous ignorons presque tous ce qu’il y a de
saint et de sacré dans le monde présent tel qu’il est.
[52] Locus iste sanctus est, et ego nesciebam. (Gen., XXVIII, 16.)
La vie des hommes sur terre n’est pas plus livrée au hasard que celle de
la nature, ou que la vie des astres.
La bonté de Dieu donne tout germe, et ses saintes lois providentielles
travaillent à tout développer.
Que manque-t-il donc? où est le mal? où est l’obstacle? Le voici: c’est
notre aveuglement et notre iniquité! l’aveugle iniquité! Il n’y a que
cet obstacle unique, que ce seul ennemi à combattre pour que tout bien
se développe.
Tout le travail humain se résume dans cette divine et merveilleuse
parole: «Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et le reste
vous sera donné par surcroît.»
Oui, tout le reste sera donné, ou plutôt tout n’est-il pas déjà donné?