IV

Reste donc un point dont personne ne s’occupe.

Nous étudions aujourd’hui les mathématiques soit pour passer un examen,

soit pour apprendre aux autres à le passer, mais non pas pour savoir,

pour posséder la science. Quand donc nous savons démontrer un théorème,

c’est tout. Mais que fait-on de ce théorème démontré? Que fait notre

esprit de cette vérité dévoilée? Quand est-ce qu’il la médite, la

contemple en elle-même, et s’en nourrit? Quel est le sens de cette

géométrie et de ces formes? Ces formes sont des caractères que nous

avons appris à distinguer, à désigner, à reproduire, à comparer. Mais

que veulent dire ces caractères? S’il est vrai que les caractères

mathématiques sont des vérités absolues, éternelles, elles sont en Dieu,

elles sont la loi de toute chose. Nous commençons à le comprendre pour

la nature inanimée: mais que sont-elles dans l’ordre vivant? Que

sont-elles dans l’âme? Que sont-elles en Dieu? Et quelle est la

philosophie de ces formes? Questions étranges pour les mathématiciens

purs, aussi bien que pour les philosophes purs, mais questions que l’on

posera, et que peut-être on résoudra un jour, quand les mathématiques se

répandront dans l’ensemble de la science comparée.

Du reste, si vous avez lu et compris le quatrième livre de notre

Logique, intitulé l’_induction ou procédé infinitésimal_, vous y avez vu

un exemple de la comparaison de la philosophie et des mathématiques:

exemple qui me paraît jeter une vive lumière sur le point capital de la

Logique, lequel, étant demeuré obscur jusqu’à présent, quoique vaguement

entrevu de tout temps, était une vraie pierre d’achoppement pour la

philosophie.

V

Nul n’est juge dans sa propre cause. J’ose pourtant exhorter nos jeunes

lecteurs à travailler, avec plus d’attention qu’on ne l’a su faire

jusqu’ici, ce chapitre de la Logique, tel que je l’ai écrit. Il y a

bientôt huit ans que j’ai publié la théorie du _Procédé de

transcendance_. Depuis, cette théorie a été publiée en Allemagne par un

auteur qui, de son côté, arrivait au même résultat. Nulle objection

sérieuse ne nous a été faite, et j’ai d’ailleurs démontré ma pensée une

dernière fois dans une introduction[19] qui me semble ne pouvoir plus

être attaquée, du moins dans sa thèse principale. Voici cette thèse: _La

raison a deux procédés, déduction, induction, procédé de CONTINUITÉ et

procédé de TRANSCENDANCE. Ces deux procédés nécessaires, de déduction et

de transcendance, sont les deux procédés logiques fondamentaux de la

géométrie, comme de toute autre science. En géométrie, comme partout, le

procédé de transcendance ou l’induction est le procédé d’invention par

excellence._

[19] Logique: introduction. Cette introduction ne se trouve pas dans

la première édition, mais dans les suivantes.

Or, si j’ai raison, il s’ensuit que le chapitre principal de la Logique,

_la logique d’invention_, disait Leibniz, ce chapitre, oublié par la

philosophie contemporaine, est remis en lumière. Il s’ensuit encore

selon moi, que le secret, la formule générale de ces jugements prompts,

rapides et sûrs que pose le sens commun, formule que cherchait ou

regrettait Jouffroy[20] et qu’il croyait possible de _déterminer_, se

trouve maintenant en effet déterminée. Les obstacles logiques, élevés

contre l’instinct des âmes et le mouvement spontané des esprits, sont

scientifiquement renversés.

[20] _Nouveaux Mélanges_, p. 94.

Cela mérite d’être vérifié.

Pascal a dit: «Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas.» Eh

bien! je suis très fier d’avoir écrit des volumes de logique qui

démontrent, entre autres choses, que les raisons du cœur sont bonnes.

Mais quittons brusquement ce sujet, pour qu’il ne nous mène pas trop

loin.

Passons à la principale application des mathématiques, l’astronomie.

Les Sources · 第 33 / 138 题