Mais je ne m’arrêterai pas aux généralités, je veux en venir au détail.
Voici pour arriver à ce grand but,--qui est précisément ce que Dieu veut
de l’esprit humain;--voici encore, si vous ne vous lassez pas de me
suivre, un conseil pratique qui, du reste, est indispensable au
développement de vos facultés et au progrès de la lumière dans votre
esprit.
Voici ce conseil: _Travaillez la science comparée._ Ceci demande
explication.
Travailler la science comparée, c’est prendre pour devise, dans vos
études, cette parole de Leibniz: «Il y a de l’harmonie, de la
métaphysique, de la géométrie, de la morale partout.» C’est ajouter
encore à cette immense et profonde parole deux mots que Leibniz ne
désavouera pas, et dire: «Il y a de l’harmonie, de la métaphysique, _de
la théologie, de la physique_, de la géométrie, de la morale partout.»
C’est y ajouter encore une autre parole que nous citons sans cesse et
que nous voudrions pouvoir écrire partout en lettres d’or, et que voici:
«Il faut savoir qu’il y a trois sortes de sciences: la première est
purement humaine; la seconde, divine simplement; la troisième est
humaine et divine tout ensemble; c’est proprement la vraie science des
chrétiens[12].»
[12] _Vie de M. Olier_, t. II, p. 277.
Si vous voulez aujourd’hui travailler utilement, contribuer au retour du
siècle vers la lumière, à la renaissance de la foi, à la restauration de
la raison publique, c’est dans ce sens qu’il vous faut travailler.
Rappelez-vous les paroles du grand Joseph de Maistre, ce demi-prophète:
«Attendez que l’affinité naturelle de la religion et de la science les
réunisse dans la tête d’un seul homme de génie: l’apparition de cet
homme ne saurait être éloignée, et peut-être même existe-t-il déjà.
Celui-là sera fameux et mettra fin au dix-huitième siècle, qui dure
toujours[13].»
[13] _Soirées de Saint-Pétersbourg_. Onzième entretien.
Remarquez toutefois que si l’homme de génie était né avant 1810, ou même
avant 1820, il aurait bien probablement déjà donné signe de vie.
Considérez de plus que l’œuvre est tellement immense qu’Aristote ou
Leibniz n’y suffirait pas. Aristote a trop peu d’élan; Leibniz a trop de
singularités. Peut-être saint Thomas d’Aquin pourrait-il entreprendre la
Somme du dix-neuvième siècle: génie d’un élan prodigieux, sans aucune
singularité, sublime et rigoureux, aussi étendu tout au moins
qu’Aristote ou Leibniz, on n’ose lui tracer de limites ni dire ce qu’il
ne pourrait pas.
Mais où est saint Thomas d’Aquin? Où est la plus haute sainteté, unie au
plus haut génie? Où est l’absolue chasteté d’une vie entière, unie à la
richesse d’une nature méridionale? Où sont la solitude, le silence, le
cloître, et ces douze frères écrivains, qui déchiffrent, copient,
cherchent pour saint Thomas, et sont prêts nuit et jour à écrire ces
dictées que Dieu inspire?
Que faire donc? Il faut, en attendant, que quelque coup de génie nous
réveille et entraîne l’esprit européen dans cette féconde et magnifique
carrière, il faut, vous qui entrevoyez ces vérités, vous y donner
d’abord et tout entier. Qui sait si l’on ne fera pas, par le nombre et
l’union, ce que Joseph de Maistre attend de l’unité et de la solitude du
génie?
Peut-être, en effet, le temps est-il venu où il n’y aura plus d’écoles,
où l’on ne donnera plus à aucun homme particulier le nom de maître, où
l’on pratiquera en un certain sens élevé ce mot du Christ: «N’appelez
personne sur la terre votre maître, parce que vous n’avez qu’un maître,
qui est le Christ, et que vous êtes tous frères.» Peut-être que
plusieurs humbles disciples du Christ, unissant leurs intelligences dans
l’humilité fraternelle, et méritant, dans l’ordre de la science, cette
bénédiction du vrai maître: «Lorsque deux ou trois d’entre vous
s’unissent en mon nom sur la terre, je suis au milieu d’eux;» peut-être,
dis-je, que plusieurs humbles frères, unis en Dieu, feront plus qu’un
grand homme.
Peut-être que plusieurs bons ouvriers, décidés, courageux, laborieux, et
poussés par un architecte invisible, construiront l’édifice comme des
abeilles construisent une ruche.
Mais je suis seul, me direz-vous. Alors soyez du moins aussi courageux
que Bacon, mais plus modeste. Ne dites pas comme lui: _Viam aut inventam
aut faciam_; mais travaillez pourtant, et si vous êtes persévérant et
convaincu, peut-être, plus heureux que Bacon, qui cherchait à briser une
porte déjà ouverte par de plus forts que lui, peut-être vous sera-t-il
donné d’ouvrir modestement à d’autres plus forts que vous, qui sauront
conquérir la place, une porte qu’ils n’apercevaient pas.