Quelle est depuis trois siècles, en France, et plus ou moins dans toute
l’Europe, et par conséquent dans le monde, la marche de l’esprit humain
sous le rapport de la foi? Je vois un grand siècle de foi, le
dix-septième; je vois un siècle d’incrédulité, le dix-huitième; je vois
un siècle de lutte entre la foi et l’incrédulité, c’est le nôtre.
Qu’est-ce qui l’emportera? C’est là, dis-je, ce qui dépend de nous.
Qu’était le dix-septième siècle? Un docteur en théologie, d’abord; et en
outre, sous le rapport intellectuel, le point le plus lumineux de
l’histoire. Le dix-septième siècle, lui seul, est le père des sciences,
le créateur de cette grande science moderne dont nous sommes si fiers
aujourd’hui. On a, depuis, perfectionné, déduit et appliqué; mais il a
tout créé, et, si l’on ose ainsi parler, tout dans l’ordre scientifique,
a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait jusqu’à présent n’a été
fait sans lui. Il y a eu là comme une inspiration du Verbe pour
l’avènement des sciences. Ce siècle, du reste, était le plus précis, le
plus complet des siècles théologiques; le plus grand sans comparaison
des siècles philosophiques, et le plus grand des siècles littéraires.
Mais après cet immense élan, l’esprit humain, semblable à ce docteur qui
avait cessé d’étudier, cessa aussi de travailler, non la physique, non
les mathématiques, mais la théologie et la philosophie, la science de
Dieu et celle de l’homme.
Et alors la foi se perdit.
Je dis qu’on a cessé de travailler la théologie et la philosophie. La
théologie, cela est visible; et l’œuvre du dix-huitième siècle a
précisément consisté à chasser la théologie de toutes les directions de
l’esprit humain. On la chassait au nom de la philosophie. On proclamait
le règne de la philosophie, et, pendant ce temps, on chassait la
philosophie à tel point que je ne connais aucun siècle qui en ait eu
moins. C’est ce que j’ai quelque part clairement démontré par une
citation de Voltaire, suivie d’une citation de Condillac. Je dis donc
qu’après l’immense lumière du siècle précédent, l’ignorance
philosophique du dix-huitième siècle est un prodige qui ne saurait être
expliqué que par la dépravation générale des mœurs, la paresse et
l’abâtardissement qui en résultent. Je ne connais qu’un seul phénomène
analogue: c’est l’histoire, du reste trop fréquente, de ce pauvre
enfant, d’abord brillant et admirable dans ses études, tant qu’il est
pur et pieux; mais le vice et l’impiété le font descendre, d’une année à
l’autre, aux derniers rangs.
On cessa donc de s’occuper de théologie et de philosophie, et on perdit
la foi, ou plutôt le tout vint ensemble: il y a là une cause et un effet
mêlés, qui se produisent réciproquement: immoralité, incrédulité et
paresse, font cercle. Le commencement est où l’on veut.
Je n’ajoute qu’un mot sur le dix-huitième siècle. Sa ressource devant
Dieu, et ce pour quoi, peut-être, il n’a pas absolument rompu avec le
cours providentiel de l’histoire, c’est qu’il a parlé de justice et
d’amour des hommes, parfois sincèrement, et que, pendant qu’il s’égarait
d’ailleurs, il y avait, au fond du siècle, je ne sais quel mouvement du
cœur universel des bons, qui cherchait, par une adoration plus profonde,
à devenir plus semblable au cœur sacré du Christ; et le siècle
superficiel lui-même, à travers ses débauches et ses folies, bénissait
saint Vincent de Paul, et le prenait pour son patron.
Mais revenons. La question est aujourd’hui de savoir lequel des deux
mouvements sera le nôtre. A qui voulons-nous ressembler, à nos pères ou
à nos aïeux? Il est clair que ces deux mouvements, parmi nous, luttent
encore et que nous hésitons. Laisserons-nous courir la décadence, qui
court toujours, ou remonterons-nous vers la lumière?
Je le répète, cela dépend de nous.
Vous avez vu la décadence simultanée de la philosophie et de la foi.
Relevez l’une et l’autre en même temps, et l’une par l’autre. Est-ce que
vous ne comprenez pas que votre philosophie stérile, nulle, épuisée, et
dont ne s’occupe plus que la lignée des professeurs, n’est telle que
parce qu’elle est vide de foi? Et ne voyez-vous pas de vos yeux que la
foi est chassée de l’esprit de tous les demi-savants, et même des
ignorants, par le préjugé séculaire que la philosophie et la raison sont
contraires à la foi?
Travaillez donc à les réunir, et vous travaillerez au salut du siècle.