Vous voyez, vous qui voulez avoir Dieu pour maître, que je ne cesse de
vous dire une seule chose: écoutez Dieu dans le silence, dans la
méditation, dans la prière, dans le travail de la prière écrite, dans la
lecture. Comme lecture, je ne vous ai encore parlé que d’un seul livre,
l’Évangile. Mais la lecture du livre divin exclura-t-elle les livres
humains? Brûlerons-nous tout pour l’Évangile comme on a tout brûlé pour
le Coran? Non: le livre divin n’exclut pas plus les livres humains que
l’amour de Dieu n’exclut l’amour des hommes. L’amour de Dieu donne
l’amour des hommes; de même on puise dans l’Évangile l’intelligence des
pensées des hommes: on y puise l’esprit philosophique et scientifique le
plus profond; et, il faut dire avec saint Thomas: «La science du Christ
ne détruit pas la science humaine, mais l’illumine.» Un esprit élargi
par l’Évangile, voit dans les livres humains des étendues, des
profondeurs, que l’homme souvent n’y a pas mises, mais qu’il a
rencontrées et laissées au milieu de son œuvre, à son insu. D’ordinaire,
notre étroite pensée ne voit, dans le livre ou la pensée d’autrui, que
ce que les mots et le style expriment à la rigueur. Loin de prêter aux
autres, nous leur ôtons. Nous leur faisons toujours, dans notre
entendement parcimonieux et inhospitalier, un lit de Procuste. Mais
l’esprit dilaté par l’Esprit du Christ a cet incomparable don des
langues, qui comprend les langages divers des différentes natures
d’esprit. Il a cette bienveillance intellectuelle qui transfigure les
accidents de la parole: remonte de la parole à son sens dans l’esprit,
et de ce sens lui-même, tel qu’il est dans l’esprit de nos frères, à
l’éternelle idée qui est en Dieu, et qui porte et inspire ce sens. En
sorte que, parfois, cette clairvoyante charité de l’esprit voit les
choses même à travers une pensée mal conçue et plus mal exprimée, et
elle se sert de ces débris pour reconstruire la vérité, comme la science
reconstruit un être, qui fut vivant, avec un débris de ses os.
On sait qu’il n’y avait pas de livre si détestable dont Leibniz ne tirât
quelque fruit.
Faites de même ou plutôt faites mieux. Puisqu’il est permis de choisir,
ne lisez que les excellents. Il faut peu lire, disait Malebranche. Il ne
faut lire qu’un livre, disait un autre, voulant faire comprendre par là
la puissance toujours considérable de l’unité. Mais que serait-ce si
vous saviez trouver l’unité des esprits du premier ordre, et si vous
pouviez fréquenter comme une seule société, par voie de comparaison
continuelle, Platon et Aristote, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin,
Descartes, Bossuet et Fénelon, Malebranche et Leibniz! Ce sont là, je
crois, les principaux génies du premier ordre. Puissiez-vous parvenir à
en voir l’unité! Puissiez-vous parvenir à comprendre dans quel sens
général et commun Dieu inspire les grands hommes, et ce qu’il veut de
l’esprit humain! Puissiez-vous clairement comprendre, dans Aristote et
dans Platon la grandeur de l’esprit de l’homme et ses bornes, et dans
les autres, l’immensité qu’ajoute à la raison humaine la lumière révélée
de Dieu!