I
J’ai dit un mot de la lecture. Il en faut parler plus au long. Après la
prière et tout ce qui s’y rapporte, après la méditation personnelle,
vient la lecture comme source de lumière.
Comment user de la lecture pour le progrès de la Logique vivante, le
développement du Verbe en vous?
Il y a un livre qu’on appelle, entre tous les autres, le livre
proprement dit, la Bible. Lisez ce livre.
Et d’abord, croyez-vous qu’il ne puisse y avoir, sur la terre, de parole
de Dieu actuellement écrite?
Il y a des penseurs qui soutiennent que tous les livres sont sacrés, que
toute pensée est inspirée, que toute parole est parole de Dieu. Car,
disent-ils, s’il est vrai, comme le croient les chrétiens, que l’homme
n’est raisonnable, qu’il ne pense et ne parle que par une participation
actuelle à la lumière de Dieu, ou plutôt si, comme nous le soutenons,
disent-ils, l’homme est Dieu même pensant, comment expliquez-vous que
l’homme puisse parler quelque chose qui ne soit pas parole de Dieu?
J’espère que vous n’adhérez pas à tout ce panthéisme. Mais du moins, si
l’on vous enseigne qu’il y a, dans la mémoire des hommes et dans la
tradition, des paroles pures et vraiment inspirées de Dieu, je suis
certain que vous n’avez aucune solide raison de le nier.
Voici que, depuis plus de trois mille ans, une grande partie du genre
humain, la plus vivante, la partie civilisatrice du monde, qui forme le
courant principal de l’histoire universelle, et qu’anime l’Église
catholique, voici dis-je, que ce côté lumineux de l’humanité, par des
motifs considérables, qu’il vous est facile de connaître, tient comme
étant tout pur, comme certainement saint et divinement inspiré, ce texte
écrit qu’on nomme la Bible. Pourquoi ne le pas croire, si vous croyez en
Dieu? Pourquoi ne pas croire d’avance que la bonté du Père a su parfois
inspirer ses enfants?
Vous lirez donc la Bible.
Du reste, comment comprendre qu’un homme, quel qu’il soit, croyant ou
autre, ne médite pas, avant toute autre chose, les paroles du Christ?
Comment comprendre que l’Évangile ne soit pas toujours, pour tout homme
de cœur et tout homme qui pense, le premier des livres?
Vous donc, qui voulez être disciple de Dieu et qui avez en vous le sens
divin, vous lirez chaque jour l’Évangile. Et quand vous en aurez quelque
usage et que vous y lirez ceci: «Si vous pratiquez ma parole, vous
connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres;» quand vous
aurez, en effet, entrevu l’insondable lumière du texte et pressenti les
forces libératrices que sa pratique vous donnerait, vous verrez bien
qu’après la pratique même de l’Évangile et la prière, la méditation des
paroles du Christ doit être la grande source philosophique, l’aliment
principal du développement du Verbe en vous.
Quand vous commencerez à comprendre, et à vous douter enfin de cet
Évangile éternel, incarné dans cet Évangile historique que vous voyez,
vous direz avec Origène: «Il s’agit donc maintenant de traduire
l’Évangile sensible en Évangile intelligible et spirituel.» Et vous
ajouterez avec son commentateur, Thomassin: «Oui, il faut traduire
l’Évangile temporel et sensible en Évangile intelligible et éternel, si
nous voulons enfin quitter l’enfance et parvenir à la puberté de
l’esprit[8].»
[8] «Et enim hunc nobis propositum est,» dit Origène, «ut Evangelium
sensibile transmutemus in intelligible et spiritale.» Et Thomassin
ajoute: «Ubi perspicue duplex discriminat Evangelium, et sensibile
in intelligibile, temporale in æternum traduci debere demonstrat, si
modo pueritia aliquando excuti et adolescere intelligentia debet.»
(Thomassinus, _De Incarnatione Verbi_, lib. I, cap. X.)
Voici comment vous lirez.
Lisez le texte ou la Vulgate. D’ordinaire, mettez une heure à lire un ou
deux chapitres. Quelquefois, une lecture suivie de l’un des quatre
Évangiles est d’un grand fruit. Dans ce cas, il faut lire tantôt dans
une langue, tantôt dans une autre, français, allemand, anglais, etc.
Dans tous les cas, efforcez-vous de vous appliquer à vous-même tout ce
que vous lisez. Priez Dieu ardemment de vous faire entrer dans le fond
du sens. Efforcez-vous, et ceci est très important, de trouver dans les
discours du Christ, qui d’ordinaire semblent passer brusquement d’un
objet à un autre, l’unité puissante et vivante qui les caractérise. A
mes yeux, une des plus fortes preuves intrinsèques de la divinité de ces
discours, c’est leur saisissante unité jointe à leur étonnante variété.
Quand on est parvenu au fond du sens, on aperçoit une sorte de lumière
éternelle, immense et simple, dans laquelle vivent et se touchent tous
les objets de la création, les plus divers, les plus lointains, comme en
Dieu même. Si jamais il vous est donné, une seule fois, de voir les mots
évangéliques que Jésus-Christ lui-même compare à des grains de blé, s’il
vous est donné de voir ces germes éclater et s’ouvrir, développer leurs
tiges, leur beauté, leurs parfums, leurs trésors, vous n’oublierez pas
ce spectacle. Et quand vous vous serez nourri de leur substance, qui est
à la fois vigne et froment, et plus encore, ou plutôt qui est je ne sais
quelle substance universelle impliquant tout, vous comprendrez pourquoi,
le Christ ayant prononcé sur le monde ce peu de mots que nous
recueillons en dix pages, ces quelques mots ont produit dans l’histoire,
je ne dis pas la plus grande, je dis la seule révolution morale,
religieuse et intellectuelle qu’ait vue le genre humain.
Plus vous aurez de cœur, d’esprit, de science, de bonne volonté, de
courage, de pénétration, d’expérience, surtout d’amour des hommes, plus
vous verrez le texte évangélique s’ouvrir pour vous. Mais sachez bien
que vous n’aurez saisi le sens dernier des mots du Christ que lorsque
vous apercevrez leur incomparable unité, et quand vous pourrez dire de
chacun d’eux: _Patuit Deus._