Il faut donc écouter Dieu. Il faut faire silence pour l’entendre. Mais
le silence suffit-il?
Oui, on peut dire que le silence suffit, car, dit saint Augustin, la
Sagesse éternelle ne cesse de parler à la créature raisonnable, et la
raison ne cesse de fermenter en nous. Seulement, il n’est pas facile
d’obtenir le silence.
Faites taire les hommes, faites taire les livres, soyez véritablement
seul, avez-vous pour cela le silence? Qu’est-ce que cette loquacité
intérieure des vaines pensées, des désirs inquiets, des passions, des
préjugés particuliers de votre éducation, des préjugés plus redoutables
du siècle qui vous porte et vous inspire à votre insu? Avant d’arriver
au silence sacré du sanctuaire, il y a de grandes victoires à remporter.
Il faut ces surnaturelles victoires dont l’esprit de Dieu dit: «Celui
qui sera vainqueur, je lui donnerai pouvoir sur les nations.» (_Qui
vicerit, dabo ei potestatem super gentes._)
Il faut cesser d’être esclave de soi-même et esclave de son siècle. Je
ne dis pas que la lutte doit avoir cessé; je dis qu’elle doit avoir
commencé. La passion, en vous, doit avoir senti la puissance de la
raison. Il faut avoir rompu avec le siècle, et avoir dit au torrent du
jour: Tu ne m’emporteras pas. Il faut avoir échappé à ce côté faux de
l’esprit du siècle, à cet entraînement aveugle et pervers par lequel
chaque époque menace d’échapper au vrai plan de l’histoire universelle,
et en retarde l’accomplissement. _Corrumpere et corrumpi sæculum
vocatur_, disait Tacite. Ce siècle-là, ce corrupteur avec ses préjugés,
ses doctrines, sa philosophie s’il en a, il faut s’élever, et se tenir
élevé, au-dessus de lui, pour le juger, le juger pour le vaincre, et
pour le diriger au nom de Dieu. C’est le sens du mot cité plus haut:
«Celui qui sera vainqueur, je lui donnerai pouvoir sur les nations.»
Je n’insiste pas davantage sur ce point capital, ni sur l’extrême
difficulté de cette victoire, ni sur l’espèce de terreur profonde
qu’éprouve une âme qui vivait naïvement de la vie de son siècle, et qui
maintenant entre en lutte et en contradiction avec cette immense vie et
ses puissants mouvements, et commence à sentir sa faiblesse, sa
petitesse, son isolement, en face de ces grands flots. Tout ceci nous
entraînerait trop loin. J’indique seulement ici à quelles conditions
l’âme obtient le silence pour écouter Dieu.