Ces conseils ne s’adressent pas à tous: un très petit nombre d’esprits,
dans l’état actuel du monde, en sont ou en voudront être capables.
Ils s’adressent à cet homme de vingt ans, esprit rare et privilégié,
cœur encore plus privilégié, qui, au moment où ses compagnons d’études
ont fini, comprend que son éducation commence; qui, à l’âge où l’amour
du plaisir et de la liberté, du monde, de ses honneurs et de ses
richesses entraîne et précipite la foule, s’arrête, lève les yeux et
cherche, dans l’immense horizon de la vie, au ciel ou sur la terre,
l’objet d’un autre amour.
Je suppose que je m’adresse à cet homme. C’est à lui seul que je parle
ici.
La possession de la sagesse, lui dirai-je d’abord, est à de très sévères
conditions; sachez-le bien. Ces conditions, il est vrai, sont plus
sévères en apparence qu’en vérité. Mais enfin, l’initiation exige
d’austères épreuves. Êtes-vous courageux? Consentez-vous au silence et à
la solitude? Consentez-vous, au sein de votre liberté, à un travail plus
profond, mais aussi régulier que le travail forcé du collège, ce travail
que les hommes imposent aux enfants, mais non pas à eux-mêmes?
Consentez-vous, dans cette voie rude, à voir vos égaux, par une voie
facile, vous dépasser dans la carrière et prendre votre place dans le
monde? Pouvez-vous tout sacrifier sans exception, à la justice et à la
vérité? Alors écoutez.
I
Si vous avez cette extraordinaire décision, et si vous savez vaincre les
innombrables oppositions, déraisonnables et raisonnables, qui vont vous
arrêter, sachez qui vous allez avoir maintenant pour maître. Ce sera
Dieu. Le temps vient où vous avez à pratiquer cette parole du Christ:
«N’appelez personne sur la terre votre maître: car vous n’avez tous
qu’un maître, qui est le Christ, et vous êtes tous frères[1].»
[1] Matth., XXIII, 8.
Oui, il faut que vous ayez maintenant Dieu pour maître.
C’est ce que je vais vous expliquer, en vous donnant les moyens
pratiques d’arriver aux leçons du Maître divin.
Saint Augustin a écrit un livre intitulé: _De Magistro_, où il montre
qu’il n’y a qu’un maître, un seul maître, qui est intérieur. Lisez ce
livre. Malebranche a beaucoup écrit sur ce point, et d’admirables pages,
trop peu connues, et surtout trop peu pratiquées. Il vous sera facile de
les trouver. Lisez-les avec attention et recueillement.
Du reste, vous avez entendu dire vulgairement, et vous l’avez
probablement répété vous-même, que Dieu est la lumière universelle qui
éclaire tout homme venant au monde, Croyez-vous cela?
Si vous le croyez, poursuivez-en les conséquences.
Si vous croyez que vous avez en vous un maître qui veut vous enseigner
la sagesse éternelle, dites à ce maître, aussi résolument, aussi
précisément que vous le diriez à un homme placé en face de vous:
«Maître, parlez-moi. J’écoute.»
Mais, après avoir dit: J’écoute, il vous faut écouter. Voilà qui est
simple assurément, mais capital.
Pour écouter, il faut faire silence. Or, je vous prie, parmi les hommes,
et surtout parmi les penseurs, qui est-ce qui fait silence?
La plupart des hommes, surtout des hommes d’étude, n’ont pas une
demi-heure de silence par jour. Et quand le livre de l’_Apocalypse_ dit
quelque part: «Et il se fit dans le ciel un silence d’une demi-heure,»
je crois que le texte sacré signale un fait bien rare dans le ciel des
âmes.
Pendant tout le jour, l’homme d’étude écoute des hommes qui parlent, ou
il parle lui-même, et quand on le croit seul et silencieux, il fait
parler les livres avec l’extraordinaire volubilité du regard, et il
dévore en peu d’instants de longs discours. Sa solitude est peuplée,
assiégée, encombrée, non seulement des amis de son intelligence et des
grands écrivains dont il recueille les paroles, mais encore d’une
multitude d’inconnus, de parleurs inutiles, et de livres qui sont des
obstacles. De plus, cet homme, qui croit vouloir penser et parvenir à la
lumière, permet à la perturbatrice de tout silence, à la profanatrice de
toutes les solitudes, à la presse quotidienne, de venir, chaque matin,
lui prendre le plus pur de son temps, une heure ou plus, heure enlevée
de la vie par l’emporte-pièce quotidien; heure pendant laquelle la
passion, l’aveuglement, le bavardage et le mensonge, la poussière des
faits inutiles, l’illusion des craintes vaines et des espérances
impossibles vont s’emparer, peut-être pour l’occuper et le ternir
pendant tout le jour, de cet esprit fait pour la science et la
sagesse[2].
[2] On verra plus bas si nous prétendons isoler de la vie
contemporaine l’homme qui veut servir Dieu; mais nous nous élevons
de toutes nos forces contre l’_usage ordinaire_ que l’on fait des
journaux.
Veuillez me croire, quand j’affirme qu’un esprit qui travaille ainsi
n’apprendra rien, ou peu de chose, précisément parce qu’il n’y a qu’un
maître, que ce maître est en nous, qu’il faut l’écouter pour l’entendre,
et faire silence pour l’écouter.
Si donc vous voulez établir un peu de silence autour de vous, lisez
modérément, et chassez de chez vous les profanes. Éloignez-vous, de
toute manière, des paroles inutiles: il en sera demandé compte, dit
l’Évangile. Il en sera demandé compte aux complices aussi bien qu’aux
auteurs.