M. DE CHATEAUBRIAND AU VICOMTE MATHIEU DE MONTMORENCY.

«11 juin 1822.

«Je viens vous demander, noble vicomte, ce qui est le but de mon

ambition diplomatique, et ce que j'aimerais à obtenir de vous.

«Je désire aller au congrès. Je pense qu'il est bon pour vous et

pour moi que vous me mettiez en rapport direct avec les souverains

de l'Europe; vous compléterez ainsi ma carrière, et vous m'aurez

toujours sous la main pour vous faire des amis et pour repousser

vos ennemis. Voici mes raisons plus générales.

«Vous devez savoir maintenant par l'examen des cartons de votre

ministère que toute la diplomatie de vos prédécesseurs est

_ennemie_. M. de Caraman est un des membres les moins bienveillants

de l'ancien corps diplomatique, et à ce grand inconvénient il en

joint un autre, celui d'être l'instrument de M. de Metternich. La

Ferronnays, excellent d'ailleurs, n'a pas du tout réussi au

congrès, et il avait surtout déplu à son empereur. Des trois

plénipotentiaires français à Laybach, il n'y a que M. de Blacas qui

ait été agréable aux souverains, et si le congrès a lieu en Italie,

il est naturel que M. de Blacas s'y trouve. Si je suis auprès de

lui, je l'empêcherai de tomber dans la politique _obséquieuse_ où

il avait été entraîné.

«Vous savez peut-être que vos prédécesseurs m'auraient eux-mêmes

envoyé à Laybach, si l'obstination et en même temps l'hésitation du

roi de Prusse à rester ou à ne pas rester à Berlin, n'avaient fait

perdre un temps qui amena la fin du congrès. Je vous demande de

faire pour moi ce que vos prédécesseurs auraient fait, et ma

position pour obtenir cette faveur est bien meilleure aujourd'hui

qu'elle ne l'était alors.

«Je suis _ambassadeur_ auprès de la première puissance de l'Europe;

j'ai acquis une prépondérance que je n'avais pas, lorsque je

n'étais que _ministre_ à Berlin. Il est très-utile pour vous que

vous ayez au congrès un homme qui connaisse la politique anglaise,

et qui puisse découvrir quelle est enfin l'espèce de relation

secrète qui existe entre la cour de Vienne et la cour de Londres.

Pendant le congrès, je vous serai en Angleterre d'une parfaite

inutilité. Tous les rapports arriveront à Paris avant d'arriver à

Londres, et la cour de Londres ne m'apportera pas les dépêches

officielles à lire et à extraire, comme le faisait la cour de

Berlin. Dans un mois, vous savez que toutes les affaires cessent à

Londres; les ministres mêmes s'en vont à la campagne, on ne peut

plus les joindre. Cet état de mort dure presque huit mois; aussi à

cette époque, presque tous les ambassadeurs s'en vont en congé sur

le continent, ou voyagent en Angleterre. On ne peut pas m'objecter

l'éloignement des lieux et la longueur du chemin. Vienne pour M. de

Caraman est aussi loin de Florence que Londres l'est de cette

ville, et quant à M. de La Ferronnays, aller de Pétersbourg à

Florence, c'est aller d'un bout de l'Europe à l'autre.

«Je ne vois donc, noble vicomte, aucune objection raisonnable. Nous

pouvons et nous devons avoir trois ambassadeurs au moins au congrès

de Florence, comme nous en avions trois au congrès de Laybach. On y

agitera les plus grandes questions du monde, et un seul ambassadeur

n'oserait prendre sur lui de les décider. Alors pourquoi ne

serais-je pas un de ces trois ambassadeurs? Pourquoi donneriez-vous

la préférence sur moi à M. de Caraman? Ne suis-je pas votre ami, le

représentant au dehors de votre ministère, l'homme qui connaît

votre politique, et qui peut vous faire des amis au congrès, comme

je vous en fais à Londres? Peut-être penserez-vous au duc de Laval?

Eh bien, je vous demande d'y aller avec lui, et de remettre ainsi

en rapport d'amitié deux hommes entre lesquels un nuage politique

s'est si malheureusement élevé. Voici mon calcul: pour le roi, M.

de Blacas, pour vous, le duc de Laval, et pour votre opinion et

votre ministère, moi. Si vous jugiez qu'on peut être quatre, je

vous demanderais Rayneval, comme sachant bien le _matériel_ et

répondant à une autre partie de l'opinion. Pour ma nomination au

congrès, vous aurez un antécédent remarquable: le prince

d'Esterhazy y va; il est ambassadeur comme moi à Londres.

«Noble vicomte, j'agis toujours avec franchise: quand on vous a dit

que je _n'étais pas bien pour vous_ et que je _voulais votre

place_, je vous ai écrit pour vous dire que c'était un ignoble

mensonge. Je n'abandonne point mes amis dans la disgrâce, et je ne

les envie jamais dans la prospérité. Restez où vous êtes; je suis

heureux et fier de servir sous vous. Avec la même loyauté, je vous

demande d'aller au congrès, et je ne vous cache point une

prétention raisonnable. Vous devez chercher à m'élever; je dois

être votre bras droit. Il n'y a point d'arrière-pensée dans ma

demande. Je veux aller au congrès pour revenir plus fort en

Angleterre, où je me plais et où j'ai réussi au delà de mes

espérances.

«Si un jour vous jugez que je vous suis utile dans l'intérieur,

vous trouverez toujours bien où me placer; mais, quant à présent,

je ne demande qu'à suivre et parcourir ma carrière diplomatique.

J'ai détruit à Berlin et à Londres les préjugés qu'on nourrissait

contre nous; vous ne pouvez pas m'envoyer passer trois mois dans

toutes les cours; il faut donc saisir l'occasion d'un congrès, pour

me faire faire d'un seul coup, pour notre cause, ce que je n'ai pu

faire que séparément et imparfaitement. Enfin, il importe que vos

représentants au congrès ne soient pas ceux du vieux ministère.

«En voilà bien long, noble vicomte, et j'en aurais encore bien plus

à dire. J'ai examiné à fond la chose, parce que je l'ai très à coeur

et la désire vivement. Je me suis fait toutes les objections

possibles, et je vous l'avouerai, pas une ne m'a paru raisonnable.

Si le roi d'Angleterre allait sur le continent, raison de plus: je

le suivrais comme MM. de Caraman et de La Ferronnays ont suivi les

empereurs d'Autriche et de Russie.

«J'attends, noble vicomte, votre décision. Vous ne me refuserez pas

ce que je vous demande au nom de l'amitié et de la politique.»

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 114 / 142 题