«Ce 21 avril 1822.
«Je n'ai rien de bon à vous mander, aimable amie, quoique j'aie
fait scrupuleusement toutes vos commissions. Le garde des sceaux a
fait tout ce qu'il avait promis, a parlé au roi, a remis la
supplique. Le roi me semble n'avoir pas été plus décidé dans aucune
occasion. Il a dit que son devoir l'obligeait. Il n'a renvoyé
aucune décision ni consultation au conseil et ne m'en a pas parlé à
moi personnellement.
«Je suis triste pour vous, pour cette malheureuse tante que vous
êtes destinée à affliger et à consoler, pour toute cette famille.
Adieu, mille tendres hommages.»
Mme Récamier reçut la plus douloureuse impression de cette cruelle
affaire, et on verra par les lettres de M. de Chateaubriand, combien
elle avait peine à se consoler de n'avoir pas, en sauvant ce jeune
homme, épargné au gouvernement royal une rigueur inutile.
Roger faisait avec Caron partie du complot de Béfort; il fut jugé par la
cour d'assises de la Moselle, et condamné à mort, le 20 février 1823.
Recommandé à la clémence royale, il vit sa peine commuée en vingt années
de travaux forcés.
Il écrivait à Mme Récamier, dont l'active compassion avait beaucoup
contribué à obtenir la commutation de sa peine:
«Madame,
«Mon frère, qui est accouru près de moi pour déplorer mon infortune
et me donner des consolations dont j'ai tant besoin, ne m'a pas
laissé ignorer le vif intérêt que vous avez daigné prendre à mon
terrible sort. Je sais, Madame, que c'est à vos démarches et à
votre persévérante bonté que je dois de n'être pas tombé sous le
couteau fatal; et je serais digne du supplice dont le roi m'a fait
grâce, si je ne conservais dans mon coeur, et tant que je vivrai, la
reconnaissance la plus vive pour ma bienfaitrice.
«En me conservant la vie, le roi m'a condamné à en passer vingt
années, c'est-à-dire le reste, dans l'opprobre et dans l'ignominie,
confondu avec les plus vils fléaux de la société; c'est une
douloureuse et bien longue agonie à laquelle la mort qui ne frappe
qu'un instant serait sans doute préférable. Mais je suis soutenu
par l'espoir consolant que vous daignerez un jour vous souvenir de
votre bienfait, et saisir l'occasion favorable de le couronner d'un
succès complet.»
Roger ne se trompait pas dans son espérance: en 1824, sous le ministère
de M. de Chateaubriand, il lui fut fait remise entière de sa peine.
Pendant le ministère de M. de Montmorency, et dans cette même année
1822, la comtesse de Survilliers, femme de Joseph Bonaparte et soeur de
la reine Désirée de Suède, maria sa fille aînée Zénaïde au fils aîné de
Lucien. Ce jeune homme portait alors le titre de prince de Musignano, et
a été depuis le prince de Canino. Le mariage fut célébré à Bruxelles, le
29 juin 1822.
Les traités de 1815 avaient mis la famille Bonaparte en dehors de toutes
les législations; aucun membre de cette famille ne pouvait voyager,
changer de résidence, être autorisé à séjourner dans aucun État de
l'Europe, sans l'autorisation collective des cinq grandes puissances.
Beaucoup d'entre eux trouvèrent un refuge en Italie, la plupart
s'établirent à Rome, ville d'asile, où, en tous temps, les royautés
déchues ont trouvé, sous la bienveillante protection du chef de
l'Église, une noble hospitalité!
Joseph Bonaparte avait cherché un asile aux États-Unis d'Amérique. Sa
femme, la comtesse de Survilliers, devait conduire le nouveau ménage
auprès de lui dans le courant de l'année suivante. Mais auparavant, elle
désirait garder quelques semaines encore auprès d'elle son gendre et sa
fille; et en même temps elle craignait d'exposer Charles-Napoléon
Bonaparte à quelque désagrément pour rupture de ban, si son séjour à
Bruxelles se prolongeait sans autorisation.
Mme Récamier fut invoquée: elle reçut, à deux jours de distance, une
lettre d'Aix-la-Chapelle où la reine Désirée avait été voir son fils, le
prince Oscar qui maintenant règne en Suède, et la communication d'une
autre lettre, sur le même sujet, écrite par l'ex-reine d'Espagne.
Je donne ces deux lettres, et je consigne ici le succès de la
négociation dont on priait Mme Récamier de se charger, non point pour
enregistrer un acte d'obligeance de plus de la part d'une personne dont
la bonté était sans limites, mais parce que ces lettres et les
circonstances qui les motivèrent sont curieuses par les noms des
personnes intéressées, et comme détail de moeurs. Dans la sorte
d'_interdit_ que les souverains de l'Europe faisaient peser sur les
Bonaparte, ces lettres constatent que la maison de Bourbon et les hommes
d'État qui se succédèrent dans les conseils de ces princes, mirent
toujours de l'empressement à adoucir, vis-à-vis des membres de la
famille de Napoléon, la rigueur des traités. À cet égard, M. de
Montmorency, quand il arriva aux affaires, ne fut pas moins facile que
ne se montra plus tard M. de Chateaubriand.
LA REINE DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.
«Aix-la-Chapelle, le 28 juin 1822.
«Madame,
«C'est avec bien du regret que j'ai dû quitter Paris sans vous
voir, mais je reçus un courrier de mon fils qui me prévenait de sa
prochaine arrivée à Aix-la-Chapelle, et je n'eus que le temps de me
préparer au départ. Depuis ce moment, je suis occupée des chagrins
des autres: c'est un délassement qui n'est pas trop salutaire à la
santé, aussi je suis très-souffrante depuis quelques jours. Je suis
bien fâchée que le hasard ne vous ait pas amenée ici cette année;
quel plaisir j'aurais eu de vous y voir et de vous présenter mon
fils qui réunit quelques avantages d'esprit et de caractère, et qui
aurait été bien charmé de faire votre connaissance! Quant à sa
figure et à sa tournure, c'est son père à vingt-trois ans; il n'a
rien voulu de moi, il a bien fait, car il n'y aurait pas gagné
grand'chose. En venant ici, j'ai passé quelques jours à Bruxelles,
et j'ai trouvé ma soeur dans un état de santé effrayant et dans un
chagrin qui, je le crains bien, la mènera au tombeau. L'idée de
quitter sa fille la tue, et elle est dans un état de faiblesse tel
qu'elle ne pourrait certainement pas atteindre Rome sans danger.
Jugez de mon désespoir d'être forcée de la quitter dans ce moment,
de ne pouvoir même pas assister au mariage de sa fille. Dans cette
anxiété, je viens vers vous; comme tous ceux qui souffrent sont
toujours sûrs d'y trouver des consolations, je vous prie de faire
en sorte que ma soeur jouisse tranquillement de ses enfants jusqu'au
moment où ils doivent se rendre à Rome, et ce sera pour les
premiers jours d'août, à cause des neiges du Tyrol qu'ils doivent
traverser pour se rendre en Italie.
«Ce terme, si court pour l'amitié, doit l'être aussi pour la
politique, et il me semble que M. de Montmorency pourrait bien
prendre sur lui de fermer les yeux là-dessus: car ce ne serait pas
la peine d'assembler le grand congrès pour un si petit séjour. Le
roi de Hollande ne dira rien si on ne le presse pas, et je voudrais
du moins pouvoir être auprès de ma soeur et tâcher d'adoucir sa
douleur, si c'est possible, au moment d'une séparation si cruelle;
c'est ce qui me serait impossible en ce moment, étant retenue
auprès de mon fils. Je me repose entièrement sur votre amitié et
sur la bonté aimable que M. le vicomte de Montmorency a bien voulu
me témoigner quelquefois. Je réclamerais aussi l'intérêt de M. le
duc de Laval qu'il a eu la grâce de m'offrir, et je vous prie de
lui dire mille choses aimables.
«Adieu, Madame, donnez-moi de vos nouvelles, conservez-moi votre
amitié: j'en attends une bien grande preuve en ce moment. Je vous
prie de croire que je me trouverais heureuse de vous prouver la
mienne dans toutes les occasions.
«DÉSIRÉE.»
LA COMTESSE DE SURVILLIERS (Mme JOSEPH BONAPARTE) À SA SOEUR LA COMTESSE
DE VILLENEUFRE.
«Bruxelles, ce 30 juin 1822.
«Ma chère soeur, le mariage de Zénaïde a eu lieu hier; tu conçois
que j'ai eu une journée qui a été pour mon coeur toute d'émotion et
d'anxiété en pensant à la séparation prochaine de ma fille. Son
départ sera le 15 d'août. Elle ne peut l'entreprendre plus tard,
voulant passer les Alpes avant les neiges; cette époque est si
rapprochée qu'il me semble inutile de faire des démarches à Paris
pour qu'on autorise Charles à passer ce peu de temps près de moi.
Cependant comme je tiens beaucoup à le conserver jusqu'au 15 août,
je voudrais savoir s'il ne sera pas inquiété jusqu'à cette époque.
Dans le cas contraire, je suis disposée à faire ce qu'on me
conseillera. Rends-moi le service, ma chère soeur, d'entretenir les
personnes qui peuvent par leur avis me diriger dans cette
circonstance: j'aime à croire qu'elles jugeront comme moi que, pour
si peu de semaines, il est inutile d'occuper de nous les ministres
des cinq puissances à Paris. Je désirerais me ménager leur intérêt
pour le printemps prochain, époque à laquelle Charles et Zénaïde
doivent venir me prendre pour nous embarquer tous les trois pour
les États-Unis. Si tu pouvais me donner la certitude qu'on ne s'y
opposera pas, je passerais l'hiver plus calme, puisque je serais
assurée de revoir mes enfants au commencement du printemps prochain
pour les conduire à mon mari.
«Je crois inutile de te recommander ces deux affaires, connaissant
l'intérêt que tu prends à tout ce qui a rapport à moi; tu dois
sentir le prix que j'attache à posséder encore mes enfants pendant
quelques semaines et à conserver l'espérance de les revoir après
l'hiver.
«La reine[52] m'écrit d'Aix-la-Chapelle; elle me paraît fort
contente d'être auprès de son fils qu'elle a trouvé à merveille
sous tous les rapports.
«Embrasse pour moi l'aimable Juliette[53]. Zénaïde lui a écrit il y
a deux jours. Adieu, ma chère soeur, tu connais mes sentiments pour
toi, ils sont inaltérables.
«JULIE.»
Le prince Charles-Napoléon Bonaparte, dont il est ici question, est le
même qui périt dans l'insurrection de la Romagne en 1831. Il était frère
aîné du prince Louis-Napoléon, aujourd'hui empereur des Français.
Les détails dans lesquels nous avons cru nécessaire d'entrer sur les
circonstances où le généreux intérêt de Mme Récamier trouva à s'exercer,
nous ont fait devancer le temps; il faut revenir à l'époque du retour de
M. de Chateaubriand à Paris, après son ambassade à Berlin.
Un nouveau changement de ministère amenait définitivement les royalistes
au pouvoir.
Une ordonnance du 15 décembre 1821 donnait à M. de Villèle les finances,
l'intérieur à M. de Corbière, la justice à M. de Peyronnet, les affaires
étrangères à M. Mathieu de Montmorency.
M. de Chateaubriand, nommé, dans le courant de janvier, ambassadeur à
Londres en remplacement du duc Decazes, partit pour son poste le 2 avril
1822.
Ici commence une nouvelle série de ses lettres.
LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Mardi matin, 2 avril.
«Vous trouverez ce mot à votre réveil, comme de coutume. Vous
verrez que rien ne changera, si vous ne changez pas.
«Je monte en voiture à l'instant: il est huit heures et demie.
«À bientôt; j'écrirai de Calais.»