M. MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Vallée-aux-Loups, ce 27 avril 1821.

«J'en étais aux excuses, surtout aux regrets de ne pas vous voir

ces deux jours-ci, aimable amie. J'étais hier, comme je vous en

avais prévenue, livré à une petite fête de proverbes où je

rencontrai un ami de Chateaubriand, qui ne soupçonnait pas même son

arrivée. Pour plus d'extraordinaire, j'étais à cinq heures de

l'après-midi chez Mme de Duras, qui calculait le nombre de jours

après lesquels elle espérait cette même arrivée. Je pars ce matin

pour la Vallée avec mes lettres qu'on venait de me remettre et le

journal que je n'avais pas encore lu.

«Je ne voulais pas croire d'abord à cette nouvelle du _noble ami_

arrivé. Le doute commence, quand je lis une lettre de Berlin qui

avait l'air d'être apportée par lui. Enfin ma mère qui vient

d'arriver pour dîner me donne la certitude et le regret que

j'aurais pu voir ce matin mon illustre voisin chez lui. C'est

vraiment piquant! car on m'ajoute qu'il a été hier au soir chez

vous, où j'aurais été bien étonné de le trouver.

«Dites-lui d'avance, aimable amie, tous mes tendres compliments et

mes regrets de ne le voir que demain: car je reste ici ce soir pour

profiter de mes seuls congés avant les fêtes et le procès.

«Le printemps est ravissant! Mais vous pensez à bien autre chose.

Je voudrais savoir comment vous avez supporté la surprise, la joie,

etc. Il faudra vous voir pour en avoir le récit. Une autre personne

qui aimerait mieux écrire à ses amis m'aurait adressé un petit

billet dès hier au soir. Je vous ferais bien d'autres questions,

mais à demain soir.

«Fauteuil ou chaise, je meurs d'envie d'avoir quelque chose de vous

ici. Adieu, aimable amie.»

On sait quel fut le nombre des procès politiques pendant les années 1821

et 1822. Le fléau du _carbonarisme_ avait envahi la France, et l'armée

était plus particulièrement travaillée par les sociétés secrètes: on ne

compta pas moins de cinq conspirations militaires dans ce court espace

de temps.

Qu'il nous soit permis de condamner avec toute l'énergie de la

conscience les hommes importants, les chefs de l'opposition dans la

chambre qui, manquant de foi dans l'exercice légal des institutions de

leur pays, et emportés par la passion, s'affilièrent à de ténébreuses

associations et contribuèrent à entraîner à leur perte des jeunes gens

obscurs, lesquels, pour la plupart, n'avaient point conscience de leur

crime.

Mais en même temps nous ne saurions assez regretter et déplorer la

rigueur que le gouvernement crut devoir déployer dans ces tristes

circonstances. Mme Récamier, dont le coeur était sympathique à toutes les

infortunes, avait horreur de la peine de mort en matière politique. On

eut recours à elle en faveur des condamnés Roger, Coudert et Sirejean;

elle mit tout en oeuvre pour adoucir leur sort, et elle eut le bonheur de

contribuer à sauver la vie des deux premiers, mais elle échoua pour le

troisième.

Coudert et Sirejean étaient compromis l'un et l'autre dans le premier

complot de Saumur qui éclata au mois de décembre 1821. L'affaire fut

jugée en février 1822 par le second conseil de guerre de la 4e division

militaire siégeant à Tours. Les accusés étaient au nombre de onze: trois

furent condamnés à la peine de mort, les huit autres furent acquittés.

Le principal accusé dans ce procès, celui qui semblait le chef du

complot, Delon, était en fuite. L'accusation reposait principalement sur

les révélations des deux sous-officiers, Duzas et Alix, et sur les aveux

de la plupart des accusés qui déclaraient avoir été initiés par Delon et

Sirejean à un complot destiné à rappeler Napoléon II, et à rétablir la

constitution de 1791. Sirejean lui-même reconnaissait avoir été reçu

_chevalier de la liberté_ par Delon, mais il croyait, ajoutait-il,

n'entrer que dans une société analogue à la franc-maçonnerie. Les deux

maréchaux des logis condamnés à mort se pourvurent en révision, et dans

l'intervalle qui sépara les deux jugements, les familles des condamnés

essayèrent quelques démarches. Coudert fut le premier pour lequel on eut

la pensée d'invoquer l'assistance de Mme Récamier. Dès le commencement

de mars, M. Eugène Coudert, frère aîné du sous-officier compromis, se

présenta à l'Abbaye-au-Bois sans autre recommandation que le malheur de

son frère Charles, et Mme Récamier, émue de la plus sincère pitié, la

fit partager à tous ses amis et usa de leur crédit pour obtenir en

faveur du condamné l'indulgence du conseil de révision. Ces effort

furent couronnés de succès: le conseil, cassant l'arrêt des premiers

juges, condamna seulement Coudert à cinq ans de prison, comme non

révélateur.

Quant au malheureux Sirejean, le plus intéressant sans aucun doute des

deux accusés, et par son extrême jeunesse et par sa candeur, ce ne fut

que beaucoup plus tardivement que ses parents atterrés par sa

condamnation cherchèrent à lui susciter des protecteurs.

Il appartenait à une très-honorable famille de la bourgeoisie de

Châlons, famille royaliste, et c'est avec une lettre de Mme de Jessaint,

femme de l'inamovible et respectable préfet de la Marne, que Mme Chenet,

tante du jeune sous-officier condamné à mort, vint implorer l'appui et

la sympathie de Mme Récamier. L'avocat du prévenu écrivait à Mme Chenet,

le 3 avril:

«Je vous ai laissée jusqu'ici dans l'incertitude du jour où le 1er

conseil statuerait sur le sort de M. Sirejean; maintenant je crois

pouvoir vous assurer que le conseil sera convoqué le 15 de ce mois.

Hier, M. le rapporteur est parti pour Saumur où il doit faire une

nouvelle information. Les élèves de l'école licenciée qui doivent

être entendus comme témoins, ont reçu l'ordre de séjourner à Tours

indéfiniment. S'il était possible de faire savoir aux juges qui

composent le conseil que le gouvernement ne tient pas à avoir une

condamnation capitale, cela nous aiderait beaucoup, mais il

faudrait que cet avis fût donné d'une manière semi-officielle. Il

me semble que maintenant vous pourriez borner vos sollicitations à

engager messieurs les ministres dans une démarche de ce genre.

«M. Julien et moi, nous sommes toujours convaincus qu'il serait bon

que les accusés fussent entourés de quelques personnes de leurs

familles. Nous n'assurons pas que cette démarche aura quelque

résultat, mais il suffit que nous pensions qu'elle pourrait en

avoir, pour que nous ayons dû en faire part aux familles de nos

malheureux clients.

«M. Coudert s'est déterminé à se rendre ici pour assister au

jugement. Je ne puis que vous réitérer les observations que je vous

ai adressées: vous verrez si la présence de M. Coudert au jugement

n'est pas un motif de plus pour vaincre les répugnances bien

fondées que vous éprouvez à l'imiter.

«Recevez, Madame, etc.

«FAUCHEUX,

«Avocat.»

Le malheureux enfant qu'un entraînement irréfléchi avait fait entrer

dans le complot, Sirejean, à son tour, écrivait à Mme Récamier le 8

avril:

«Madame,

«Comment trouver des termes assez significatifs pour vous exprimer

le vif sentiment de reconnaissance que je ressens pour l'intérêt

que vous avez bien voulu prendre à un malheureux qui n'est pour

vous qu'un étranger, et qui s'est rendu coupable d'un crime que la

confiance du vil Delon m'avait fait considérer comme un devoir. Mon

âge, mon inexpérience ont été cause que je n'ai pas aperçu le piége

qui m'était tendu, et je suis tombé dans un abîme d'où je ne

pourrai jamais me retirer.

«Ce qui me console et m'aide à soutenir mes remords, c'est de

savoir qu'il y a encore des âmes comme la vôtre, Madame, qui

connaît ma faute involontaire et qui ne doute pas de mon repentir.

«SIREJEAN.

«Prison de Tours, ce 8 avril.»

«_P. S._ Le conseil s'assemblera lundi prochain.»

Je n'ai pas besoin de dire avec quel zèle, quel actif dévouement Mme

Récamier s'employa à sauver cette tête de vingt et un ans, et en même

temps à soutenir le courage d'une famille anéantie sous le coup qui la

frappait. Sirejean avait deux soeurs à peine sorties de l'enfance; son

père et sa mère étaient vivants, et leur désespoir était tel qu'il leur

avait enlevé même la faculté de faire les démarches nécessaires au salut

de leur fils. Mais on avait déjà épuisé en faveur de Coudert tous les

moyens d'influence dont on disposait, et peut-être était-il impossible

de réussir pour les deux condamnés. Le conseil de révision, réuni le 18

avril, confirma l'arrêt de mort de Sirejean.

Le pauvre jeune homme écrivit encore, après sa seconde condamnation, une

lettre à sa protectrice. Malgré la fermeté dont il fit preuve,

l'écriture de cette lettre est visiblement altérée. Il annonce qu'il

vient de signer un pourvoi en cassation fondé sur l'adhérence qu'il y

avait entre son affaire et celle de l'apparition de Berton et Delon qui

devait se juger à Poitiers; il implore un sursis afin qu'on ait le temps

de former un recours en grâce; il termine en disant: «Le frère de

Coudert va se rendre à Paris, il sera porteur de la demande en grâce

qu'il remettra à ma tante. Veuillez, je vous prie, faire ce qui dépendra

de vous pour qu'elle ne soit pas infructueuse. Je vous supplie encore

d'avoir la tâche pénible d'apprendre à ma malheureuse tante mon arrêt

fatal.

«Je suis soutenu par mon courage, par un espoir (pas très-grand à

la vérité), et par les démarches et les sollicitations que vous

voulez bien faire pour un malheureux qui vous devra une éternelle

reconnaissance.

«Agréez l'assurance de mon respectueux hommage.

«SIREJEAN.

«Ce 20, à 10 heures du soir.»

Le sursis promis à Mme Chenet avant son départ de Paris, dans les

bureaux de la guerre, ne fut pas expédié, et le 2 mai 1822, à quatre

heures et demie du matin, Sirejean terminait courageusement et

religieusement sa courte vie.

Mme Récamier, confiante dans le sursis promis à la famille, s'occupait

encore de cet infortuné jeune homme quand déjà il avait cessé de vivre.

M. de Montmorency avait fait le 20 une démarche personnelle auprès du

garde des sceaux. Il rendait compte en ces termes de l'inutilité de ses

efforts:

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 89 / 142 题