«Berlin, 14 avril 1821.
«J'ai reçu les deux petites lettres retardées n° 13 et 14. Elles
sont de vieille date, l'une est du 15, l'autre du 22 mars; elles
ont été évidemment gardées, surtout votre n° 13 qui est
passablement indiscret pour vos amis les libéraux. Vous nommez
Benjamin[50] en toutes lettres, et vous dites qu'il vous avait dit
six semaines auparavant que le Piémont se soulèverait. Je le crois
bien; il était prophète à coup sûr! Le prince de la C*** était à
Paris où il faisait imprimer ses proclamations et machinait toute
son affaire. Il voyait Benjamin et compagnie. Et ce vaillant
conspirateur, ce prince qui voulait l'indépendance de l'Italie, a
été le premier à fuir et à laisser ceux qu'il avait séduits dans
l'abîme, lors même que ceux-ci n'étaient pas dispersés et se
battaient encore. Tout cela est d'une canaillerie abominable, et
les libéraux sont désormais déshonorés. L'indépendance de l'Italie
peut être un rêve généreux, mais c'est un rêve, et je ne vois pas
ce que les Italiens gagneraient à tomber sous le poignard souverain
d'un carbonaro. Le fer de la liberté n'est pas un poignard, c'est
une épée. Les vertus militaires qui oppriment souvent la liberté
sont pourtant nécessaires pour la défendre; et il n'y a qu'un béat
comme Benjamin et un fou comme le noble pair qui ouvre votre
porte[51], qui aient pu compter sur les exploits du polichinelle
lacédémonien. Qu'ont fait vos incorrigibles amis? Ils ont attiré
120 mille Autrichiens et 100 mille Russes dans le pays qu'ils
prétendaient délivrer, c'est-à-dire _livrer_ à toutes les horreurs
révolutionnaires. Croyez-moi, voyez si je vous ai jamais trompée,
si je ne vous ai pas constamment dit que tout ce bruit n'était
rien, lors même qu'à Paris tout semblait perdu à mes pauvres amis.
Ah! ceux-ci sont bien pauvres, j'en conviens, bien faibles, mais au
moins ce sont d'honnêtes gens.
«Voilà une terrible lettre politique. Je l'ai écrite de colère.»