«Berlin, 10 février 1821.
«Voilà que je suis obligé de vous trouver légère et un peu
_étourdie_. Je reçois ce matin votre n° 5 (c'est toujours un numéro
de perdu). Dans ce n° 5, vous grondez dans une page, et vous faites
amende honorable dans une autre, parce que vous venez de recevoir
une lettre de moi; et puis vous dites que vous ne pouvez pas tout
lire. Cependant mon écriture est belle comme vous voyez, et quoique
ma dernière encre fût pâle, vous auriez dû pourtant avec vos beaux
et bons yeux me lire à merveille. Autre chicane: vous me dites que
vous recevez une lettre de moi, mais vous ne me dites pas de quelle
date; de sorte que je ne puis juger s'il vous manque une lettre. Je
vous répète pour la dernière fois que je vous ai écrit et que je
continuerai à vous écrire chaque courrier. Ainsi, en comptant ma
lettre d'aujourd'hui 10 février, voilà dix lettres de Berlin:
seriez-vous capable de cela?
«Passons à autre chose: je viens d'écrire vivement au ministre au
sujet de cette chicane dont vous me parlez, ainsi que mes autres
amis. Je n'ai pas écrit un mot au prince de Hardenberg, et je ne
sais ce que signifie cette tracasserie. J'ai déjà de tout ceci cent
pieds sur la tête. On ne m'a pas tenu une seule des paroles qu'on
m'avait données. On n'a rien fait pour les royalistes. On n'a pas
voulu m'envoyer à Laybach, où nos grands diplomates ont fait de
belles oeuvres; le ministère d'État qui devait me suivre ici s'est
perdu en chemin. Comme toute la loyauté a été de mon côté, comme
j'ai fait tous les sacrifices personnels et amené les royalistes au
ministère, je suis dans la position la plus noble pour me retirer.
Tous les royalistes et même tous les _libéraux_ m'appellent. Qu'on
me fasse encore une tracasserie, et vous me verrez quinze jours
après. Je suis d'ailleurs très-inquiet de Mme de Chateaubriand:
elle vient de m'apprendre par une lettre fort triste qu'elle a été
très-malade. Elle l'est peut-être encore. Ah! il n'y a de bon que
de vivre dans sa patrie au milieu de ses amis. Si je suis quelque
chose, une ambassade n'ajoute rien à ce que je suis.
«Voilà une lettre pour Mathieu. Je vous en ai envoyé une de M.
d'Alopéus.»
Des devoirs et des intérêts de famille ayant obligé la marquise de
Catellan, cette amie qui la première avait visité Mme Récamier à Châlons
lors de son exil, à passer l'hiver à la campagne, celle-ci s'était
résolue à lui consacrer le mois de février: elle le passa en effet avec
Mme de Catellan à sa terre d'Angervilliers. C'est là que lui fut
adressée la lettre de M. de Montmorency qu'on va lire; il ne redoutait
pas moins que M. de Chateaubriand que Mme Récamier y prolongeât son
séjour.