«Fossé, ce 2 octobre 1810.
«Je vous ai écrit ce matin une petite lettre par la poste, aimable
amie. Mais la poste arrive et nous en apporte plusieurs de vous. Il
y en avait heureusement une petite tout aimable pour moi; votre
silence m'aurait affecté. Notre amie, tout occupée de son courrier
obligé pour le retour d'Albert, qui doit partir cette nuit par la
diligence, me charge de commencer une lettre à laquelle elle
ajoutera quelques mots. Je crois que tout le monde devra être
content de celle qu'on vous envoie. Il faut actuellement la faire
valoir le mieux possible par l'obligeante ci-devant reine[19], et
tâcher d'obtenir, avant tout, le rendez-vous auquel notre amie
mettrait le plus grand prix, et qui pourrait en effet contribuer à
changer son sort. Pendant qu'on sollicitera, Auguste obtiendra
peut-être quelque prolongation de délai dans une ville à quarante
lieues pour attendre le dernier avis de la censure; et vous ferez
toutes vos gentillesses à Esménard[20], pour qu'elle soit la plus
prompte et la plus raisonnable possible, si elle peut l'être. Voilà
comme je conçois cette campagne d'amitié, dans laquelle, samedi
prochain, sans faute, j'irai vous servir d'aide de camp.
«Je renvoie à nos conversations tout ce qu'il y a d'observations à
faire sur les détails curieux de votre lettre, dans laquelle vous
avez été une parfaite amie et correspondante. Je ne vous répète pas
ce que je vous disais ce matin, de toute votre perfection de soins,
de dévouement, et je reconnais là votre coeur, tout ce que je sais
de vous, tout ce qui vous rend digne des nobles et pures affections
auxquelles vous êtes appelée.»
Mme de Staël ajoute:
«Il n'est point d'expression pour vous peindre ce que me fait
éprouver votre sensibilité pour moi. C'est un affreux malheur de
vous quitter.»
M. de Montmorency était donc encore auprès de Mme de Staël, lorsqu'elle
apprit le nouvel acte de rigueur qui la frappait: ce fut lui qui en
porta la nouvelle à Mme Récamier. Il lui écrit en arrivant à Paris:
«Paris, 8 heures.
«J'arrive sur les sept heures, aimable amie, je vous envoie tout de
suite le billet dont je suis chargé pour vous. J'ai des choses bien
tristes à vous raconter sur notre pauvre amie que j'ai quittée
cette nuit sur les une heure. Mais enfin puisqu'il faut être
séparée d'elle, c'est une consolation d'en parler avec vous.
Voulez-vous faire fermer votre porte à dix heures? Je fais dire à
M. de Constant. à qui j'envoie une lettre, de passer chez vous à
cette heure-là.
«Vous aurez peut-être des nouvelles de Fontainebleau. Adieu.»
Le _billet_ dont M. de Montmorency était porteur pour Mme Récamier était
une longue lettre où Mme de Staël exprimait avec toute l'énergie de sa
noble nature, l'indignation et la douleur que lui faisaient éprouver les
persécutions dont elle était l'objet.
«Chère amie, lui dit-elle, je suis tombée dans un état de tristesse
affreuse. Le départ s'est emparé de mon âme, et pour la première
fois j'ai senti toute la douleur de ce que je croyais facile. Je
complais aussi sur l'effet de mon livre pour me soutenir; voilà six
ans de peines et d'études et de voyages à peu près perdus. Et vous
représentez-vous la bizarrerie de cette affaire? ce sont les deux
premiers volumes déjà _censurés_ qui ont été saisis, et M. Portalis
ne savait pas plus que moi cette aventure. Ainsi, l'on me renvoie
de quarante lieues, parce que j'ai écrit un livre qui a été
approuvé par les censeurs de l'empereur. Ce n'est pas tout, je
pouvais imprimer mon livre en Allemagne: je viens volontairement le
soumettre à la censure; le pis qui pouvait m'arriver, c'était qu'on
défendît mon livre. Mais peut-on punir quelqu'un parce qu'il vient
volontairement se soumettre à ses juges? Chère amie, Mathieu est
là, l'ami de vingt années, l'être le plus parfait que je connaisse,
et il faut le quitter. Vous, cher ange, qui m'avez aimée pour mon
malheur, qui n'avez eu de moi que l'époque de mon adversité, vous
qui rendez la vie si douce, il faut aussi vous quitter. Ah! mon
Dieu! je suis l'Oreste de l'exil et la fatalité me poursuit. Enfin
il faut que la volonté de Dieu soit faite, j'espère qu'il me
soutiendra. Pour la dernière fois j'entends cette musique de
Pertozza qui me rappelle votre douce figure, votre charme qui ne
tient pas même à votre beauté, et tant de joies pures et sereines
cet été. Enfin, je vous serrerai une fois encore contre mon coeur,
et puis l'avenir inconnu commencera. Pardon, chère amie, de vous
écrire une lettre si abattue: je reprendrai du courage; mais mourir
ainsi à tous ses souvenirs, à tous ses sentiments, c'est un
horrible effort. J'ai un tel nuage de douleur autour de moi que je
ne sais plus ce que j'écris. Si je passe, comme je le crois,
l'hiver en Suisse, chère amie... je n'ose achever. Je serais tentée
de vous dire comme M. Dubreuil à Pechméja: _Mon ami, il ne doit y
avoir que toi ici_.»
Tandis que Mme Récamier était en Touraine avec Mme de Staël, le maréchal
Bernadotte, prince de Ponte Corvo, désigné à l'unanimité le 10 août 1810
par la diète suédoise comme prince héréditaire, était de plus adopté par
le roi Charles XIII comme son fils, et partait pour la Suède le 2
octobre.
Il adressa de Stockholm à Mme Récamier, qu'il n'avait pu voir avant de
quitter Paris, la lettre suivante.
LE PRINCE ROYAL DE SUÈDE À Mme RÉCAMIER.
«Stockholm, le 22 décembre 1810.
«Madame,
«En m'éloignant de France pour toujours, j'ai beaucoup regretté que
votre absence de Paris m'ait privé de l'avantage de prendre vos
ordres et de vous dire adieu. Vous étiez occupée à consoler une
amie d'une séparation prochaine et sans doute éternelle; j'ai cru
devoir ajourner à un autre temps à vous donner de mes nouvelles. M.
de Czernicheff a bien voulu se charger de vous présenter mon
hommage; nous avons longtemps parlé de vous, de vos estimables
qualités et du tendre intérêt que vous inspirez à toutes les
personnes qui vous approchent.
«Adieu, Madame, recevez, je vous prie, l'assurance des sentiments
que je vous ai voués et que le temps ni les glaces du Nord ne
pourront jamais éteindre.
«Charles-Jean.»
Ici nous revenons un peu sur nos pas pour noter l'introduction d'un
élément tout nouveau dans l'existence de Mme Récamier.
Après avoir pris les eaux d'Aix, et en revenant en Touraine rejoindre
Mme de Staël, elle s'était arrêtée deux ou trois jours en Bugey pour y
visiter une des soeurs de son mari qui habitait ordinairement Belley,
petite ville très-voisine de la frontière de Savoie, et qui passait la
belle saison dans ce domaine de Cressin où M. Jacques Récamier était né,
et dont il gardait si religieusement le souvenir. Ce fut à Cressin que,
séduite par la physionomie d'une petite fille de sa belle-soeur, Mme
Récamier eut l'idée d'emmener et d'adopter cette enfant. La proposition
qu'elle en fit aux parents fut d'abord acceptée avec reconnaissance,
puis, au moment du départ, le sacrifice sembla trop cruel à la jeune
mère, et ce projet ne se réalisa pas. Quelques mois plus tard, Mme
Cyvoct ayant succombé à vingt-neuf ans, à une maladie de poitrine, M.
Récamier renouvela au nom de sa femme la proposition de se charger de sa
petite-nièce, et l'enfant, alors âgée de cinq ans, fut envoyée à Paris
au mois d'août 1811. Qu'on nous permette de citer ici une lettre que Mme
Récamier adressait trente et un ans après cette adoption à celle que la
Providence avait daigné choisir pour en faire l'inséparable compagne
d'une destinée dont les apparences furent si brillantes, et que tant
d'épreuves ont traversée.
Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.
Maintenon, 13 août 1842.
«Tu vas donc recevoir ce mot à Lyon, tu vas revoir cet hôtel de
l'Europe où tu avais bien _la plus triste des tantes_. Je te suis à
Belley jusqu'à la place où tu m'apparus pour la première fois. Je
vois encore la prairie devant la maison de ta grand'mère où j'eus
la première idée de te demander à tes parents. Je voulais par cette
adoption charmer la vieillesse de ton oncle: ce que je croyais
faire pour lui, je l'ai fait pour moi; c'est lui qui t'a donnée à
moi, j'en bénirai toujours sa mémoire. Comme je ne puis écrire
qu'un mot, je te recommande de soigner ta santé que tu négliges
beaucoup trop, c'est notre ancienne querelle, c'est ton seul
défaut; je supplie M. Lenormant de veiller sur toi; ma santé à moi
est détestable. Le duc et la duchesse de Noailles sont si parfaits
dans leurs soins, que je m'aperçois à peine que je ne suis pas chez
moi. M. de Chateaubriand arrive le 20 de ce mois, je ne pense pas
qu'il reste plus d'un jour. Nous retournerons à Paris par
Saint-Vrain où nous trouverons le philosophe Ballanche entre
_Dragoneau_[21] et l'_Âme exilée_[22]. Je ne sais plus ce que je
deviendrai ensuite, ce que je ferai du mois de septembre. Écris-moi
souvent, réponds à tout ce que je voudrais te demander. Je ne sais
encore rien du rapport de M. Lenormant à l'Institut; il m'a écrit
une fort aimable lettre dont je le remercie. M. Brifaut est
toujours aimable et bon; il quittera Maintenon à regret, il est
dans son élément: les beautés de ce royal château, les souvenirs de
Louis XIV et de Mme de Maintenon, mais surtout le plaisir de se
voir entre la duchesse de Noailles et la duchesse de Talleyrand,
sont des jouissances dont il ne se lasse pas. Je lui sais presque
gré d'une faiblesse qui lui donne tant de satisfaction. On aurait
fort désiré vous avoir ici, le duc de Noailles l'espère pour l'été
prochain. Adieu, chère Amélie, ne me laisse pas oublier par tes
enfants. Je suis bien peu de chose pour eux, ils ne peuvent m'aimer
que par toi; j'espère qu'il n'en sera pas toujours ainsi. Adieu
encore, je te presse sur mon coeur.»
Nous touchons a une époque triste et importante de la vie de Mme
Récamier, et il n'est peut-être pas inutile de rappeler à quel point la
situation de l'Europe était alors violente et tendue, puisque le
contre-coup de l'asservissement du monde se faisait sentir même aux
existences privées.
La lutte acharnée que Napoléon avait engagée contre l'Angleterre et qui
amena le blocus continental, avait eu pour premier effet la captivité de
toutes les familles anglaises que des intérêts d'affaires, de santé ou
de plaisir avaient amenées sur le continent, et qui se virent retenues
en France tant que dura le gouvernement de Bonaparte.
La guerre d'Espagne peuplait aussi nos forteresses et quelques-unes de
nos villes de prisonniers, parmi lesquels se distinguaient les plus
illustres noms de la grandesse: ces prisonniers étaient partout entourés
de la sympathie des populations.
Le pape Pie VII, dépouillé de ses États par l'empereur qu'il était venu
sacrer, et amené prisonnier en France, y excitait la plus respectueuse
vénération: il fallut plus d'une fois changer l'itinéraire de sa route,
ou devancer l'heure officielle de son passage, pour le soustraire à
l'empressement enthousiaste dont il était l'objet de la part de tant de
fidèles qui voyaient en lui tout à la fois un martyr et le chef de la
religion. Les cardinaux détenus soit à Vincennes, soit dans quelque
autre prison d'État, y recevaient des secours considérables en argent,
fournis par des souscriptions dont Mathieu de Montmorency était l'âme.
En même temps que les excès de pouvoir froissaient ainsi la conscience
publique, la police devenait de plus en plus ombrageuse. Quiconque était
soupçonné d'opposition était aussitôt l'objet d'une active et minutieuse
surveillance. L'exil avait déjà frappé non-seulement Mme de Staël que
son talent littéraire et ses opinions libérales hautement avouées
plaçaient parmi les ennemis du gouvernement impérial, mais d'autres
femmes sans aucun rôle politique, dont l'importance ou l'action ne
sortait pas du cercle de leur famille et de leurs amis: la jeune et
belle duchesse de Chevreuse et Mme de Nadaillac, plus tard duchesse des
Cars.
Depuis la saisie et la mise au pilon des dix mille exemplaires de son
ouvrage sur l'_Allemagne_, Mme de Staël était à Coppet en proie à de
cruelles anxiétés, résolue à aller demander un asile à la Suède où ses
enfants auraient retrouvé la famille de leur père, et déchirée par la
douleur d'abandonner la France. Mme Récamier voulait absolument revoir
encore, avant qu'elle ne s'éloignât peut-être pour toujours, l'amie à
qui elle s'était liée d'un si tendre dévouement; pour ne point éveiller
les susceptibilités de la police, elle annonça, dès le printemps de 1811
qu'elle irait aux bains d'Aix en Savoie dont sa santé s'était très-bien
trouvée l'année précédente, et elle prit un passe-port pour cette ville.
Cependant elle ne manqua point d'être avertie des dangers d'un voyage
dont le but se devinait aisément.
Esménard, que Mme Récamier recevait quelquefois et qui professait pour
elle une très-vive admiration, prêt à partir lui-même pour l'Italie où
il devait trouver la mort, vint prendre congé d'elle, et voulut remplir
ce qu'il appelait le devoir de lui montrer _où l'entraînait son extrême
bonté_: il fit de grands efforts pour la dissuader d'une imprudence
_inutile_ à son amie, et qui pouvait avoir les plus déplorables
conséquences sur sa propre destinée. À ces conseils timides, Mme
Récamier répondait que la visite d'une femme inoffensive à une amie
malheureuse, prête à quitter la France, était une démarche tellement
innocente et naturelle, qu'il lui était impossible d'admettre que le
gouvernement pût en prendre de l'ombrage. Mais quelles que dussent en
être les suites, elle était bien décidée à ne pas refuser ce témoignage
de son respect et de sa tendresse à une personne persécutée. Mme
Récamier partit donc pour Coppet le 23 août 1811. M. de Montmorency
l'avait précédée en Suisse, et venait de visiter avec Mme de Staël les
Trappistes établis dans le canton de Fribourg. Mais ici je retrouve le
texte des _Dix années d'exil_, et je transcris le récit de Mme de Staël.
«M. de Montmorency vint passer quelques jours avec moi à Coppet, et
la méchanceté de détail du maître d'un si grand empire est si bien
calculée, qu'au retour du courrier qui annonçait son arrivée chez
moi, il reçut sa lettre d'exil. L'empereur n'eût pas été content,
si cet ordre ne lui avait pas été signifié chez moi et s'il n'y
avait pas eu dans la lettre même un mot qui indiquât que j'étais la
cause de cet exil... Je poussai des cris de douleur en apprenant
l'infortune que j'avais attirée sur la tête de mon généreux ami. M.
de Montmorency, calme et religieux, m'invitait à suivre son
exemple, mais la conscience du dévouement qu'il avait daigné
montrer le soutenait, et moi, je m'accusais des cruelles suites de
ce dévouement, qui le séparaient de sa famille et de ses amis.
«Dans cet état, il m'arrive une lettre de Mme Récamier, de cette
belle personne qui a reçu les hommages de l'Europe entière, et qui
n'a jamais délaissé un ami malheureux. Elle m'annonçait qu'en se
rendant aux eaux d'Aix en Savoie, elle avait l'intention de
s'arrêter chez moi, et qu'elle y serait dans deux jours. Je frémis
que le sort de M. de Montmorency ne l'atteignît. Quelque
invraisemblable que cela fût, il m'était ordonné de tout craindre
d'une haine si barbare et si minutieuse tout ensemble, et j'envoyai
un courrier au-devant de Mme Récamier pour la supplier de ne pas
venir à Coppet. Il fallait la savoir à quelques lieues, elle qui
m'avait constamment consolée par les soins les plus aimables; il
fallait la savoir là, si près de ma demeure, et qu'il ne me fût pas
permis de la voir encore, peut-être pour la dernière fois! Je la
conjurais de ne pas s'arrêter à Coppet; elle ne voulut pas céder à
ma prière: elle ne put passer sous mes fenêtres sans rester
quelques heures avec moi, et c'est avec des convulsions de larmes
que je la vis entrer dans ce château où son arrivée était toujours
une fête. Elle partit le lendemain et se rendit chez une de ses
parentes à cinquante lieues de la Suisse. Ce fut en vain: le
funeste exil la frappa. Les revers de fortune qu'elle avait
éprouvés lui rendaient très-pénible la destruction de son
établissement naturel. Séparée de tous ses amis, elle a passé des
mois entiers dans une petite ville de province, livrée à tout ce
que la solitude peut avoir de plus monotone et de plus triste.
Voilà le sort que j'ai valu à la personne la plus brillante de son
temps.»
Mme Récamier, après trente-six heures de séjour à Coppet, se rendit en
effet à Richecour dans la Haute-Saône chez sa cousine la baronne de
Dalmassy, mais elle ne s'y arrêta point et reprit en toute hâte la route
de Paris. Elle ignorait encore que l'ordre d'exil qui la frappait avait
été signifié le 3 septembre à M. Récamier, mais, dans la cruelle
perspective de se voir arrachée à sa famille, à ses amis, elle sentait
la nécessité de mettre ordre à tous les intérêts de son existence; elle
voulait revoir son père, si elle devait en être séparée pour longtemps;
elle avait d'ailleurs besoin de se concerter avec les siens sur le choix
de la ville où, en cas d'exil, elle fixerait son séjour.
En arrivant à Dijon, elle y trouva M. Récamier, qui l'y avait précédée
de quelques heures et qui lui apportait la confirmation du sort dont on
l'avait menacée: elle était exilée à quarante lieues de Paris. Elle
continua cependant sa route et vint passer deux jours au milieu de sa
famille dans le plus strict incognito. Mme Récamier, après un peu
d'hésitation, se décida à s'établir à Châlons-sur-Marne, et elle partit
pour ce lieu de bannissement dans la compagnie de l'enfant que, depuis
quelques semaines, elle avait attachée à sa destinée.
Châlons était assurément une assez triste résidence, mais le séjour en
offrait cependant quelques avantages, et d'abord, celui d'être
précisément à quarante lieues de Paris; en second lieu, d'être
administrée par un préfet, homme aimable, spirituel, du caractère le
plus honorable et le plus sûr, et qui, grâce à une modération toujours
accompagnée de prudence et de loyauté, sut rester plus de quarante ans
préfet de la Marne, avec la confiance de tous les gouvernements et
l'estime de tous les partis.
Enfin Châlons n'était distant que de douze lieues du château de
Montmirail, magnifique habitation des La Rochefoucauld de Doudeauville,
qui exerçaient de là sur tout le département la juste et considérable
influence que leur assuraient un grand nom, une grande fortune et de
rares vertus. La duchesse et surtout le duc de Doudeauville étaient au
nombre des personnes que Mme Récamier voyait le plus intimement. Leur
fils Sosthènes de La Rochefoucauld avait épousé la fille unique de
Mathieu de Montmorency, et il était lui-même profondément attaché à
celle dont tous les siens avaient éprouvé le charme.
Mathieu de Montmorency faisait chaque année un séjour assez long chez
son respectable ami le duc de Doudeauville, et, en quittant la Suisse
après que l'exil lui eut été signifié, il demanda à être autorisé à se
rendre à Montmirail où il se trouva réuni à sa fille et à une bonne
partie de sa famille.
L'espérance de pouvoir communiquer de Châlons plus facilement avec
quelques amis bien chers avait donc déterminé le choix de Mme Récamier;
mais combien les conditions de l'exil ne pesaient-elles pas durement sur
une jeune femme, condamnée à la vie d'auberge et à l'isolement, avec une
fortune désormais étroite qui lui rendait les déplacements plus
incommodes et plus onéreux? Ces amis eux-mêmes dont le voisinage lui
semblait protéger sa solitude, il n'était ni prudent ni sage, pour ceux
d'entre eux qui n'avaient point encouru la disgrâce du gouvernement,
d'entretenir des relations trop fréquentes avec une exilée. Cependant
Sosthènes de La Rochefoucauld vint à plusieurs reprises à Châlons où ses
visites étaient toujours accueillies de la part du préfet, M. de
Jessaint, avec la bienveillance la plus empressée. Quant à M. de
Montmorency, malgré le bon vouloir du premier administrateur du
département, il fut trois mois sans oser demander et sans obtenir la
permission de quitter Montmirail et d'aller passer quelques jours auprès
de son amie proscrite comme lui.
Mme Récamier, en arrivant à Châlons, s'était établie à l'auberge de _la
Pomme d'or_: bien peu de jours après elle, on y vit arriver une
généreuse amie, la marquise de Catellan. Profondément touchée du malheur
qui frappait Mme Récamier, elle abandonnait dans un premier mouvement
d'émotion sa fille, ses habitudes et la vie de Paris hors de laquelle
elle ne sut jamais vivre. Mme de Catellan ne passa que quelques semaines
auprès de son amie, et fut bientôt rappelée par sa fille la comtesse de
Gramont; mais ce dévouement que les circonstances rendirent passager
n'en laissa pas moins à Mme Récamier une reconnaissance ineffaçable.
Il faut, en effet, avoir passé par la situation que crée aux personnes
qui ont encouru la disgrâce d'un gouvernement absolu l'avilissement des
caractères et la faiblesse des hommes, pour se rendre bien compte de la
variété et des mille nuances que peut présenter la platitude. Mme
Récamier en fit la triste expérience: j'ai sous les yeux une
correspondance nombreuse dans laquelle une foule d'amis _sages_ répétait
cet éternel refrain que toutes les victimes de la générosité et de
l'indépendance ont entendu: _Que n'avez-vous suivi mes conseils!_
Je ne ferai qu'une seule citation, et je ne nommerai pas la personne
dont la lettre me paraît donner une idée de l'état commun des esprits.
Cette lettre est écrite par un parent de M. Récamier, haut placé dans la
magistrature, homme d'intelligence pourtant, et qui avait une sincère
affection pour sa belle cousine.
«Septembre 1811.
«La position où vous vous trouvez maintenant est assez peu faite
pour vous; il ne faut pas qu'elle dure, il ne faut pas surtout
qu'elle s'aggrave. C'est par cette raison que je tremble de vous
voir voyager. Il est telle rencontre que vous pourriez faire qui
pourrait vous faire perdre la liberté, surtout d'après les
circonstances politiques où il paraît que nous allons bientôt nous
trouver. Ne perdez jamais de vue que vos pas seront comptés, et
qu'il y a tant de gens qui aiment à faire les bons valets, que,
changeant tous les jours et de domicile et de société, il serait
bien difficile qu'il ne se trouvât quelqu'un qui voulût faire sa
cour à vos dépens.
«D'ailleurs le monde pour vous va se composer de deux espèces de
personnes, les unes qui dépendent du gouvernement et qui
s'éloigneront de vous, les autres qui y sont opposées, et qui, par
l'accueil distingué qu'elles vous feront, satisferont leur haine et
auront l'air de vouloir vous dédommager; ceux-là, il faut les fuir:
ils vous feraient plus de mal que les indifférents.
«Avez-vous bien réfléchi à ce que c'est que la vie qu'on mène sur
les grands chemins et dans les auberges? Si je ne me trompe, elle
doit être bien éloignée de vous plaire; rien n'est à la fois plus
insipide, plus ennuyeux et plus coûteux.
«Voici la vie que j'aurais indiquée pour vous, si j'eusse été
appelé au conseil.
«Vous avez en vous-même assez de ressources pour fuir l'ennui
pendant un petit nombre de mois. Ce temps, vous l'auriez passé dans
quelque ville du deuxième arrondissement de police; vous auriez vu
peu de monde, surtout point de gens ayant trop d'esprit. Vous
auriez bientôt vu autour de vous une petite société choisie dans le
sens de ma lettre; les rapports qui seraient venus auraient été
comme il faudrait qu'ils soient, et bientôt on ne se serait plus
souvenu des jours de la tempête, et j'aurais pu vous faire bientôt
tout à mon aise les visites, rares mais affectueuses, dont la
suppression me prive plus que je ne puis dire.»
Mme Récamier s'imposa, pendant toute la durée de son exil, une réserve
que commandaient assez son isolement et sa jeunesse; mais, résolue à ne
point solliciter son rappel, elle n'avait aucune raison de suivre une
ligne de conduite à laquelle la hauteur de son âme n'eût pas su se
plier. Aussi son exil ne fut-il jamais révoqué; elle avait demandé à
ceux de ses amis qui, comme Junot, approchaient familièrement de
l'empereur, de ne pas même prononcer son nom devant lui.
Si la plupart des fonctionnaires, ainsi que l'annonçait le parent dont
nous avons cité la lettre, s'éloignèrent d'une _exilée_, il en fut, et
j'aime à mettre le duc d'Abrantès au premier rang, qui restèrent fidèles
à une amie que l'adversité avait visitée, et j'ajoute que leur fidélité
ne leur nuisit point.
Après le départ de Mme de Catellan, Mme Récamier abandonna la
_Pomme-d'Or_ et prit, rue du Cloître, un petit appartement, qui avait au
moins le mérite d'être commode et silencieux.
Dans la vie monotone et triste d'une petite ville où aucune des
distractions des arts, du théâtre ou de la société n'était possible, Mme
Récamier, qui avait fait connaissance avec l'organiste de la paroisse,
trouvait une sorte de délassement, que son goût pour la musique peut
expliquer, à aller chaque dimanche jouer de l'orgue à la grand'messe.