21 mars.

«J'obéis, Madame, à vos ordres, et j'envoie mille francs à vos trop

heureuses pupilles. Mais j'observerais que vous m'avez taxé comme

un fermier général, si le bonheur de faire quelque chose qui vous

est agréable n'effaçait pas le sentiment de ce léger sacrifice.

«Je mets à vos pieds mes hommages et ma personne.

«DECRÈS».

Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint

trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait

méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de

circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et

financier de l'Espagne et de ses colonies, sa puissante maison de banque

éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir être que

momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à

avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle

on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent

leur cours heureux et régulier; mais si ce prêt d'un million n'était pas

autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit heures

après le moment où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu de sa

situation, on serait contraint de suspendre les paiements.

Dans cette terrible alternative, tout l'optimisme de M. Récamier l'avait

abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne et lui

demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le

lendemain dimanche les honneurs d'un grand dîner qu'il importait de ne

pas contremander afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on

se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la

campagne où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'empereur fût

connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne l'était

point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première

explosion de la surprise et de la malveillance.

Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce

genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance, Juliette

avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe: mariée encore

enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait

jamais non-seulement _demandé_, mais jamais _permis_ de s'occuper d'un

détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes

oeuvres formaient sa seule comptabilité: grâce à la simplicité extrême

qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ses charités

étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque

mois à sa disposition.

Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la

nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et

envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à

M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de

l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes

dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son

excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter; il était

anéanti. M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de

l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui

environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse

que cachait son sourire et sur quel abîme était placée la maison dont

elle faisait les honneurs avec une si complète apparence de

tranquillité. Mme Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé

pendant toute cette soirée de se croire la proie d'un horrible rêve, et

que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les objets

matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un

aspect étrange et fantastique.

Le prêt d'un million qui semblait une chose si naturelle fut durement

refusé, et le lundi matin les bureaux de la maison de banque ne

s'ouvrirent point aux paiements.

Mme Récamier ne se dissimula point que la malveillance et le

ressentiment personnel de l'empereur à son égard avaient contribué au

refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle accepta

sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté le

bouleversement de sa fortune, et montra dans cette cruelle circonstance

une promptitude et une résolution qui ne se démentirent dans aucune des

épreuves de sa vie.

Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand nombre de

maisons secondaires se trouvèrent entraînées dans la chute de la

puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M. Récamier

fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait, et reçut

d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur estime: il

fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa noble et

courageuse femme fit vendre jusqu'à son dernier bijou. On se défit de

l'argenterie, l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente; et comme

il pouvait ne pas se présenter immédiatement un acquéreur pour un

immeuble de cette importance, Mme Récamier quitta son appartement et ne

se réserva qu'un petit salon au rez-de-chaussée dont les fenêtres

ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut loué meublé au prince

Pignatelli, puis au comte Palffy, et enfin vendu le 1er septembre 1808 à

M. Mosselmann.

Il faut faire honneur à la société française en rappelant de quels

hommages elle entoura une infortune si peu méritée. Mme Récamier se vit

l'objet de l'intérêt et du respect universels; on assiégeait sa porte,

et chacun, en s'y inscrivant, voulait s'honorer de sa sympathie pour un

revers éclatant noblement supporté. Mme de Staël écrivait à Mme Récamier

dans cette circonstance:

Genève, 17 novembre 1806.

«Ah! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée par l'affreuse

nouvelle que je reçois! que je maudis l'exil qui ne me permet pas

d'être auprès de vous, de vous serrer contre mon coeur!

«Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l'agrément de

la vie, mais s'il était possible d'être plus aimée, plus

intéressante que vous ne l'étiez, c'est ce qui vous serait arrivé.

Je vais écrire à M. Récamier que je plains et que je respecte. Mais

dites-moi, serait-ce un rêve que l'espérance de vous recevoir ici

cet hiver? si vous vouliez, trois mois passés dans un cercle étroit

où vous seriez passionnément soignée... Mais à Paris aussi vous

inspirez ce sentiment. Enfin, au moins, à Lyon ou jusqu'à mes

_quarante lieues_, j'irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour

vous dire que je me suis senti pour vous plus de tendresse que pour

aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire

comme consolation, si ce n'est que vous serez aimée et considérée

plus que jamais et que les admirables traits de votre générosité et

de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur,

comme ils ne l'auraient jamais été sans lui.

«Certainement en comparant votre situation à ce qu'elle était, vous

avez perdu; mais s'il m'était possible d'envier ce que j'aime, je

donnerais bien tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans

égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux,

quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l'on

marche si dépouillé! Chère Juliette, que notre amitié se resserre,

que ce ne soit plus simplement des services généreux qui sont tous

venus de vous, mais une correspondance suivie, un besoin réciproque

de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c'est

vous qui me ferez revenir à Paris, car vous serez toujours une

personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours, et

comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et

mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes

larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait,

c'est nous qui en avons joui, votre fortune a été la nôtre, et je

me sens ruinée parce que vous n'êtes plus riche. Croyez-moi, il

reste du bonheur quand on sait se faire aimer ainsi. Benjamin veut

vous écrire, il est bien ému. Mathieu m'écrit sur vous une lettre

bien touchante. Chère amie, que votre coeur soit calme au milieu de

ces douleurs; hélas! ni la mort ni l'indifférence de vos amis ne

vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange,

adieu. J'embrasse avec respect votre visage charmant.

«NECKER DE STAËL-HOLSTEIN[11].»

Junot, duc d'Abrantès, qui professait pour la belle Juliette une amitié

très-exaltée, vint peu de temps après passer quelques jours à Paris.

Témoin de la catastrophe qui frappait une victime si inoffensive, et en

même temps de la sympathie vive et respectueuse qu'elle excitait, il

rejoignit l'empereur en Allemagne. Encore ému de ce qu'il avait vu et de

ce qu'il ressentait lui-même, il en parla à Napoléon avec détail;

celui-ci l'interrompant d'un ton d'humeur: «On ne rendrait pas tant

d'hommages, dit-il, à la veuve d'un maréchal de France, mort sur le

champ de bataille!»

Bernadotte était aussi en Allemagne au moment où ces revers de fortune

atteignirent Mme Récamier; il lui écrivait:

LE MARÉCHAL BERNADOTTE À Mme RÉCAMIER.

«Une foulure à la main droite m'a d'abord empêché de répondre à

votre lettre. À peine étais-je remis que les opérations ont

recommencé; j'ai été frappé d'une balle à la tête; cette blessure

m'a retenu un mois dans mon lit.

«Je suis loin de mériter les reproches que vous me faites; le

général Junot peut être mon témoin. J'appris le commencement de vos

malheurs par lui, la veille de la bataille d'Austerlitz[12]; je le

quittai à onze heures du soir en l'assurant qu'en rentrant à mon

bivouac j'allais vous écrire; il me chargea de mille choses pour

vous: la tête et le coeur remplis de votre position, je vous peignis

toute la peine que me causait le renversement de votre fortune. En

vous parlant, en m'occupant de vous, je pensais que je devais

contribuer, au crépuscule du jour, à décider du sort du monde; ma

lettre fut recommandée à la poste, elle a dû vous être remise.

Quand l'amitié, la tendresse et la sensibilité enflamment une âme

aimante, tout ce qu'elle exprime est profondément senti. Je n'ai

pas cessé depuis de vous adresser mes voeux et mes souhaits, et,

quoique né pour vous aimer toujours, je n'ai pas dû hasarder de

vous fatiguer par mes lettres. Adieu; si vous pensez encore à moi,

songez que vous êtes ma principale idée et que rien n'égale les

tendres et doux sentiments que je vous ai voués.

«BERNADOTTE.»

C'est aussi à dater de ce renversement de sa fortune que la liaison

très-agréable, mais sans intimité, qui existait entre Mme Récamier et

Mme la comtesse de Boigne devint pour l'une et pour l'autre une

affection véritable. Mme de Boigne, plus jeune de quelques années, était

depuis trois ou quatre ans seulement fixée à Paris avec son père et sa

mère, le marquis et la marquise d'Osmond; elle avait épousé, en

Angleterre où ses parents avaient émigré, le général de Boigne qui

revenait des Indes où il avait acquis une fortune colossale. Mme de

Boigne avait une beauté éminemment distinguée; elle était blonde, et sa

soyeuse chevelure de la plus belle nuance cendrée eût enveloppé

jusqu'aux pieds sa délicate personne. Elle était excellente musicienne;

sa voix était si étendue et si brillante que j'ai entendu Mme Récamier

la comparer à celle de Mme Catalani.

Malgré les grandes qualités qui se rencontrèrent dans le caractère du

général de Boigne et qui ont fait de lui le bienfaiteur généreux et

intelligent de Chambéry, sa ville natale, la rudesse des moeurs et la

vulgarité des habitudes de ce nabab ne devaient guère convenir à la

compagne qu'il s'était donnée et qu'il avait choisie d'un sang et d'un

rang trop différents du sien. D'un commun consentement, Mme de Boigne

vivait à Paris avec ses parents et ne passait en Savoie que quelques

semaines chaque année. Sa naissance, ses relations, ses goûts, les

traditions de sa famille la plaçaient tout naturellement et beaucoup

plus exclusivement que Mme Récamier dans la société de l'opposition.

Avant de se lier avec elle d'une amitié qui devint étroite, Mme Récamier

avait pour sa personne et pour sa société un goût réel: elle aimait cet

esprit solide et charmant, cette malice pleine de raison, la parfaite

distinction de ses manières et jusqu'à cette légère nuance de dédain qui

rendaient sa bienveillance un peu exclusive et son suffrage plus

flatteur.

La dignité sans ostentation, le courage simple que dans des

circonstances pénibles montrait une personne que tant d'hommages avaient

environnée sans la gâter, firent sur Mme de Boigne une impression

profonde; elle se rapprocha de plus en plus de Mme Récamier, et le coeur

de celle-ci, vivement touché d'un intérêt aussi délicat, y répondit par

un sentiment très-affectueux. La nature de Mme de Boigne était moins

tendre, mais elle était aussi fidèle que celle de sa nouvelle amie, et

la mort seule a rompu le lien d'affection qui tant d'années les unit

l'une à l'autre.

Une autre amitié, non moins chère, non moins constante, datait aussi,

pour Mme Récamier, de cette pénible époque des revers de fortune. Un

jeune auditeur au conseil d'État, devenu depuis un de nos plus célèbres

historiens, M. Prosper de Barante, n'avait point été jusque-là présenté

à la belle et brillante personne dont il entendait vanter partout

l'irrésistible séduction. Tant d'éclat et de bruit, loin de l'attirer,

lui causait un peu d'effroi; et ce ne fut qu'après la perte de la

fortune de Mme Récamier qu'il sollicita de la connaître. Admis dans le

cercle intime et choisi dont elle s'entourait au sein de la retraite que

lui imposaient ces douloureuses circonstances, M. de Barante put

apprécier, non-seulement sa beauté tant célébrée, mais la grâce de son

esprit et la candeur de son âme.

Mme Récamier, accoutumée à vivre avec des intelligences supérieures et

juge fort délicat de l'agrément de la conversation, fut extrêmement

frappée de celle de M. de Barante. La droiture et la noblesse des

sentiments de ce jeune homme, le mouvement plein de chaleur, de naturel

et de finesse de son esprit, lui inspirèrent une sympathie très-vive.

Elle aimait à se rappeler cette apparition dans sa société de celui qui

devait y tenir une place importante, et dont l'amitié fut aussi tendre

que durable.

La perte d'une grande position de fortune n'était pas le seul et ne fut

pas le plus cruel chagrin dont Mme Récamier devait être frappée dans

l'espace de quelques mois. Déjà depuis près d'une année la santé de Mme

Bernard était gravement atteinte; une douloureuse maladie la retenait

étendue, et réclamait des soins de tous les moments, surtout un calme

d'esprit absolu. Juliette aimait sa mère avec idolâtrie, mais sa

tendresse même contribuait à lui faire illusion sur le danger de

souffrances qui la préoccupaient sans cesse. Mme Bernard mettait

d'ailleurs une force d'âme singulière à entretenir des illusions et des

espérances que peut-être elle n'avait plus. Chaque jour elle se faisait

habiller et parer, et on la portait de son lit sur une chaise longue où,

pour quelques heures, elle recevait encore un certain nombre de visites.

La ruine de M. Récamier porta le coup mortel à Mme Bernard: elle

succomba le 20 janvier 1807, trois mois après la catastrophe qui avait

détruit la brillante existence de sa fille.

M. de Montmorency adressait, dans ce triste moment, le billet suivant à

Mme Récamier.

«Ce jeudi, 22 janvier.

«Mon premier mouvement a été de passer hier chez vous. Je n'ai pas

osé insister à la porte. J'ai respecté le besoin de solitude

qu'avait votre douleur. Je sais comme elle a été vive, je sens

comme elle est naturelle. Vous êtes bien sûre que je la partage,

que je m'y associe du fond de l'âme; mais ne rejetez pas une

consolation digne de vous, une de ces consolations qui restent

encore après les premiers moments: c'est le touchant exemple de

piété que nous a donné celle que vous pleurez, et qui permet tant

d'espérance sur son bonheur.

«Croyez bien dans cette triste occasion à mon vrai et profond

sentiment. J'irai encore ce soir essayer de vous l'exprimer, si

vous voulez me recevoir, et si je ne suis pas assez enroué pour ne

pas pouvoir parler.

«Il serait bien bon de me faire donner un mot de vos nouvelles.

«MATHIEU.»

Elle recevait aussi de Mme de Staël ce mot plein d'émotion.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 30 / 142 题