«J'obéis, Madame, à vos ordres, et j'envoie mille francs à vos trop
heureuses pupilles. Mais j'observerais que vous m'avez taxé comme
un fermier général, si le bonheur de faire quelque chose qui vous
est agréable n'effaçait pas le sentiment de ce léger sacrifice.
«Je mets à vos pieds mes hommages et ma personne.
«DECRÈS».
Un samedi de l'automne de cette même année 1806, M. Récamier vint
trouver sa jeune femme; sa figure était bouleversée, et il semblait
méconnaissable. Il lui apprit que, par suite d'une série de
circonstances, au premier rang desquelles il plaçait l'état politique et
financier de l'Espagne et de ses colonies, sa puissante maison de banque
éprouvait un embarras qu'il espérait encore ne devoir être que
momentané. Il aurait suffi que la Banque de France fût autorisée à
avancer un million à la maison Récamier, avance en garantie de laquelle
on donnerait de très-bonnes valeurs, pour que les affaires suivissent
leur cours heureux et régulier; mais si ce prêt d'un million n'était pas
autorisé par le gouvernement, le lundi suivant, quarante-huit heures
après le moment où M. Récamier faisait à sa femme l'aveu de sa
situation, on serait contraint de suspendre les paiements.
Dans cette terrible alternative, tout l'optimisme de M. Récamier l'avait
abandonné. Il avait compté sur l'énergie de sa jeune compagne et lui
demanda de faire sans lui, dont l'abattement serait trop visible, le
lendemain dimanche les honneurs d'un grand dîner qu'il importait de ne
pas contremander afin de ne pas donner l'alarme sur la position où l'on
se trouvait. Quant à lui, plus mort que vif, il allait partir pour la
campagne où il resterait jusqu'à ce que la réponse de l'empereur fût
connue. Si elle était favorable, il reviendrait; si elle ne l'était
point, il laisserait s'écouler quelques jours et s'apaiser la première
explosion de la surprise et de la malveillance.
Ce fut un rude coup et un terrible réveil qu'une communication de ce
genre pour une personne de vingt-cinq ans. Depuis sa naissance, Juliette
avait été entourée d'aisance, de bien-être, de luxe: mariée encore
enfant à un homme dont la fortune était considérable, on ne lui avait
jamais non-seulement _demandé_, mais jamais _permis_ de s'occuper d'un
détail de ménage ou d'un calcul d'argent. Sa toilette et ses bonnes
oeuvres formaient sa seule comptabilité: grâce à la simplicité extrême
qu'elle mettait dans l'élégance de son ajustement, si ses charités
étaient considérables, elles ne dépassèrent jamais la somme mise chaque
mois à sa disposition.
Après le premier étourdissement que ne pouvait manquer de lui causer la
nouvelle qu'elle recevait, Juliette, rassemblant ses forces et
envisageant ses nouveaux devoirs, chercha à rendre un peu de courage à
M. Récamier, mais vainement. L'anxiété de sa situation, la pensée de
l'honneur de son nom compromis, la ruine possible de tant de personnes
dont le sort dépendait du sien, c'étaient là des tortures que son
excellente et faible nature n'était pas capable de surmonter; il était
anéanti. M. Récamier partit pour la campagne dans le paroxysme de
l'inquiétude. Le grand dîner eut lieu, et nul, au milieu du luxe qui
environnait cette belle et souriante personne, ne put deviner l'angoisse
que cachait son sourire et sur quel abîme était placée la maison dont
elle faisait les honneurs avec une si complète apparence de
tranquillité. Mme Récamier a souvent répété depuis qu'elle n'avait cessé
pendant toute cette soirée de se croire la proie d'un horrible rêve, et
que la souffrance morale qu'elle endura était telle que les objets
matériels eux-mêmes prenaient, aux yeux de son imagination ébranlée, un
aspect étrange et fantastique.
Le prêt d'un million qui semblait une chose si naturelle fut durement
refusé, et le lundi matin les bureaux de la maison de banque ne
s'ouvrirent point aux paiements.
Mme Récamier ne se dissimula point que la malveillance et le
ressentiment personnel de l'empereur à son égard avaient contribué au
refus du secours qui aurait sauvé la maison de son mari. Elle accepta
sans plaintes, sans ostentation, avec une sereine fermeté le
bouleversement de sa fortune, et montra dans cette cruelle circonstance
une promptitude et une résolution qui ne se démentirent dans aucune des
épreuves de sa vie.
Le retentissement de cette catastrophe fut immense: un grand nombre de
maisons secondaires se trouvèrent entraînées dans la chute de la
puissante maison à laquelle leurs opérations étaient liées. M. Récamier
fit à ses créanciers l'abandon de tout ce qu'il possédait, et reçut
d'eux un témoignage honorable de leur confiance et de leur estime: il
fut mis par eux à la tête de la liquidation de ses affaires. Sa noble et
courageuse femme fit vendre jusqu'à son dernier bijou. On se défit de
l'argenterie, l'hôtel de la rue du Mont-Blanc fut mis en vente; et comme
il pouvait ne pas se présenter immédiatement un acquéreur pour un
immeuble de cette importance, Mme Récamier quitta son appartement et ne
se réserva qu'un petit salon au rez-de-chaussée dont les fenêtres
ouvraient sur le jardin. Le grand appartement fut loué meublé au prince
Pignatelli, puis au comte Palffy, et enfin vendu le 1er septembre 1808 à
M. Mosselmann.
Il faut faire honneur à la société française en rappelant de quels
hommages elle entoura une infortune si peu méritée. Mme Récamier se vit
l'objet de l'intérêt et du respect universels; on assiégeait sa porte,
et chacun, en s'y inscrivant, voulait s'honorer de sa sympathie pour un
revers éclatant noblement supporté. Mme de Staël écrivait à Mme Récamier
dans cette circonstance:
Genève, 17 novembre 1806.
«Ah! ma chère Juliette, quelle douleur j'ai éprouvée par l'affreuse
nouvelle que je reçois! que je maudis l'exil qui ne me permet pas
d'être auprès de vous, de vous serrer contre mon coeur!
«Vous avez perdu tout ce qui tient à la facilité, à l'agrément de
la vie, mais s'il était possible d'être plus aimée, plus
intéressante que vous ne l'étiez, c'est ce qui vous serait arrivé.
Je vais écrire à M. Récamier que je plains et que je respecte. Mais
dites-moi, serait-ce un rêve que l'espérance de vous recevoir ici
cet hiver? si vous vouliez, trois mois passés dans un cercle étroit
où vous seriez passionnément soignée... Mais à Paris aussi vous
inspirez ce sentiment. Enfin, au moins, à Lyon ou jusqu'à mes
_quarante lieues_, j'irai pour vous voir, pour vous embrasser, pour
vous dire que je me suis senti pour vous plus de tendresse que pour
aucune femme que j'aie jamais connue. Je ne sais rien vous dire
comme consolation, si ce n'est que vous serez aimée et considérée
plus que jamais et que les admirables traits de votre générosité et
de votre bienfaisance seront connus malgré vous par ce malheur,
comme ils ne l'auraient jamais été sans lui.
«Certainement en comparant votre situation à ce qu'elle était, vous
avez perdu; mais s'il m'était possible d'envier ce que j'aime, je
donnerais bien tout ce que je suis pour être vous. Beauté sans
égale en Europe, réputation sans tache, caractère fier et généreux,
quelle fortune de bonheur encore dans cette triste vie où l'on
marche si dépouillé! Chère Juliette, que notre amitié se resserre,
que ce ne soit plus simplement des services généreux qui sont tous
venus de vous, mais une correspondance suivie, un besoin réciproque
de se confier ses pensées, une vie ensemble. Chère Juliette, c'est
vous qui me ferez revenir à Paris, car vous serez toujours une
personne toute-puissante, et nous nous verrons tous les jours, et
comme vous êtes plus jeune que moi, vous me fermerez les yeux, et
mes enfants seront vos amis. Ma fille a pleuré ce matin de mes
larmes et des vôtres. Chère Juliette, ce luxe qui vous entourait,
c'est nous qui en avons joui, votre fortune a été la nôtre, et je
me sens ruinée parce que vous n'êtes plus riche. Croyez-moi, il
reste du bonheur quand on sait se faire aimer ainsi. Benjamin veut
vous écrire, il est bien ému. Mathieu m'écrit sur vous une lettre
bien touchante. Chère amie, que votre coeur soit calme au milieu de
ces douleurs; hélas! ni la mort ni l'indifférence de vos amis ne
vous menacent, et voilà les blessures éternelles. Adieu, cher ange,
adieu. J'embrasse avec respect votre visage charmant.
«NECKER DE STAËL-HOLSTEIN[11].»
Junot, duc d'Abrantès, qui professait pour la belle Juliette une amitié
très-exaltée, vint peu de temps après passer quelques jours à Paris.
Témoin de la catastrophe qui frappait une victime si inoffensive, et en
même temps de la sympathie vive et respectueuse qu'elle excitait, il
rejoignit l'empereur en Allemagne. Encore ému de ce qu'il avait vu et de
ce qu'il ressentait lui-même, il en parla à Napoléon avec détail;
celui-ci l'interrompant d'un ton d'humeur: «On ne rendrait pas tant
d'hommages, dit-il, à la veuve d'un maréchal de France, mort sur le
champ de bataille!»
Bernadotte était aussi en Allemagne au moment où ces revers de fortune
atteignirent Mme Récamier; il lui écrivait:
LE MARÉCHAL BERNADOTTE À Mme RÉCAMIER.
«Une foulure à la main droite m'a d'abord empêché de répondre à
votre lettre. À peine étais-je remis que les opérations ont
recommencé; j'ai été frappé d'une balle à la tête; cette blessure
m'a retenu un mois dans mon lit.
«Je suis loin de mériter les reproches que vous me faites; le
général Junot peut être mon témoin. J'appris le commencement de vos
malheurs par lui, la veille de la bataille d'Austerlitz[12]; je le
quittai à onze heures du soir en l'assurant qu'en rentrant à mon
bivouac j'allais vous écrire; il me chargea de mille choses pour
vous: la tête et le coeur remplis de votre position, je vous peignis
toute la peine que me causait le renversement de votre fortune. En
vous parlant, en m'occupant de vous, je pensais que je devais
contribuer, au crépuscule du jour, à décider du sort du monde; ma
lettre fut recommandée à la poste, elle a dû vous être remise.
Quand l'amitié, la tendresse et la sensibilité enflamment une âme
aimante, tout ce qu'elle exprime est profondément senti. Je n'ai
pas cessé depuis de vous adresser mes voeux et mes souhaits, et,
quoique né pour vous aimer toujours, je n'ai pas dû hasarder de
vous fatiguer par mes lettres. Adieu; si vous pensez encore à moi,
songez que vous êtes ma principale idée et que rien n'égale les
tendres et doux sentiments que je vous ai voués.
«BERNADOTTE.»
C'est aussi à dater de ce renversement de sa fortune que la liaison
très-agréable, mais sans intimité, qui existait entre Mme Récamier et
Mme la comtesse de Boigne devint pour l'une et pour l'autre une
affection véritable. Mme de Boigne, plus jeune de quelques années, était
depuis trois ou quatre ans seulement fixée à Paris avec son père et sa
mère, le marquis et la marquise d'Osmond; elle avait épousé, en
Angleterre où ses parents avaient émigré, le général de Boigne qui
revenait des Indes où il avait acquis une fortune colossale. Mme de
Boigne avait une beauté éminemment distinguée; elle était blonde, et sa
soyeuse chevelure de la plus belle nuance cendrée eût enveloppé
jusqu'aux pieds sa délicate personne. Elle était excellente musicienne;
sa voix était si étendue et si brillante que j'ai entendu Mme Récamier
la comparer à celle de Mme Catalani.
Malgré les grandes qualités qui se rencontrèrent dans le caractère du
général de Boigne et qui ont fait de lui le bienfaiteur généreux et
intelligent de Chambéry, sa ville natale, la rudesse des moeurs et la
vulgarité des habitudes de ce nabab ne devaient guère convenir à la
compagne qu'il s'était donnée et qu'il avait choisie d'un sang et d'un
rang trop différents du sien. D'un commun consentement, Mme de Boigne
vivait à Paris avec ses parents et ne passait en Savoie que quelques
semaines chaque année. Sa naissance, ses relations, ses goûts, les
traditions de sa famille la plaçaient tout naturellement et beaucoup
plus exclusivement que Mme Récamier dans la société de l'opposition.
Avant de se lier avec elle d'une amitié qui devint étroite, Mme Récamier
avait pour sa personne et pour sa société un goût réel: elle aimait cet
esprit solide et charmant, cette malice pleine de raison, la parfaite
distinction de ses manières et jusqu'à cette légère nuance de dédain qui
rendaient sa bienveillance un peu exclusive et son suffrage plus
flatteur.
La dignité sans ostentation, le courage simple que dans des
circonstances pénibles montrait une personne que tant d'hommages avaient
environnée sans la gâter, firent sur Mme de Boigne une impression
profonde; elle se rapprocha de plus en plus de Mme Récamier, et le coeur
de celle-ci, vivement touché d'un intérêt aussi délicat, y répondit par
un sentiment très-affectueux. La nature de Mme de Boigne était moins
tendre, mais elle était aussi fidèle que celle de sa nouvelle amie, et
la mort seule a rompu le lien d'affection qui tant d'années les unit
l'une à l'autre.
Une autre amitié, non moins chère, non moins constante, datait aussi,
pour Mme Récamier, de cette pénible époque des revers de fortune. Un
jeune auditeur au conseil d'État, devenu depuis un de nos plus célèbres
historiens, M. Prosper de Barante, n'avait point été jusque-là présenté
à la belle et brillante personne dont il entendait vanter partout
l'irrésistible séduction. Tant d'éclat et de bruit, loin de l'attirer,
lui causait un peu d'effroi; et ce ne fut qu'après la perte de la
fortune de Mme Récamier qu'il sollicita de la connaître. Admis dans le
cercle intime et choisi dont elle s'entourait au sein de la retraite que
lui imposaient ces douloureuses circonstances, M. de Barante put
apprécier, non-seulement sa beauté tant célébrée, mais la grâce de son
esprit et la candeur de son âme.
Mme Récamier, accoutumée à vivre avec des intelligences supérieures et
juge fort délicat de l'agrément de la conversation, fut extrêmement
frappée de celle de M. de Barante. La droiture et la noblesse des
sentiments de ce jeune homme, le mouvement plein de chaleur, de naturel
et de finesse de son esprit, lui inspirèrent une sympathie très-vive.
Elle aimait à se rappeler cette apparition dans sa société de celui qui
devait y tenir une place importante, et dont l'amitié fut aussi tendre
que durable.
La perte d'une grande position de fortune n'était pas le seul et ne fut
pas le plus cruel chagrin dont Mme Récamier devait être frappée dans
l'espace de quelques mois. Déjà depuis près d'une année la santé de Mme
Bernard était gravement atteinte; une douloureuse maladie la retenait
étendue, et réclamait des soins de tous les moments, surtout un calme
d'esprit absolu. Juliette aimait sa mère avec idolâtrie, mais sa
tendresse même contribuait à lui faire illusion sur le danger de
souffrances qui la préoccupaient sans cesse. Mme Bernard mettait
d'ailleurs une force d'âme singulière à entretenir des illusions et des
espérances que peut-être elle n'avait plus. Chaque jour elle se faisait
habiller et parer, et on la portait de son lit sur une chaise longue où,
pour quelques heures, elle recevait encore un certain nombre de visites.
La ruine de M. Récamier porta le coup mortel à Mme Bernard: elle
succomba le 20 janvier 1807, trois mois après la catastrophe qui avait
détruit la brillante existence de sa fille.
M. de Montmorency adressait, dans ce triste moment, le billet suivant à
Mme Récamier.
«Ce jeudi, 22 janvier.
«Mon premier mouvement a été de passer hier chez vous. Je n'ai pas
osé insister à la porte. J'ai respecté le besoin de solitude
qu'avait votre douleur. Je sais comme elle a été vive, je sens
comme elle est naturelle. Vous êtes bien sûre que je la partage,
que je m'y associe du fond de l'âme; mais ne rejetez pas une
consolation digne de vous, une de ces consolations qui restent
encore après les premiers moments: c'est le touchant exemple de
piété que nous a donné celle que vous pleurez, et qui permet tant
d'espérance sur son bonheur.
«Croyez bien dans cette triste occasion à mon vrai et profond
sentiment. J'irai encore ce soir essayer de vous l'exprimer, si
vous voulez me recevoir, et si je ne suis pas assez enroué pour ne
pas pouvoir parler.
«Il serait bien bon de me faire donner un mot de vos nouvelles.
«MATHIEU.»
Elle recevait aussi de Mme de Staël ce mot plein d'émotion.