13 ventôse.

«J'ai attendu, dans la matinée, le Mémoire que Mme Récamier devait

me faire passer; le ministre de la police exige cette pièce; elle

doit déterminer l'élargissement de M. Bernard. Les esprits

paraissent avantageusement disposés, le moment est favorable, ne

pas le saisir est une faute. Mme Récamier sentira qu'il n'y a point

de temps à perdre.

«Si M. Récamier, dans la conversation qu'il a dû avoir avec le

général Bonaparte, a obtenu la sortie de son beau-père, toute

démarche devient superflue, et alors je prie Mme Récamier de me

faire prévenir. La part bien sincère que je prends à tout ce qui

l'intéresse l'assure de l'effet que produira sur moi cette bonne

nouvelle. Si, au contraire, les choses sont toujours au même point,

il est convenable d'agir de suite.

«Des affaires inattendues m'obligeant d'aller demain à la campagne,

je serai charmé d'être instruit, ce soir avant sept heures, de

l'état de l'affaire. Cet éclaircissement m'est nécessaire, il

réglera mes instances auprès du ministre, même du général s'il est

besoin.

«Le désir qu'inspire Mme Récamier de lui être agréable, l'assure

qu'elle peut disposer de moi et que je suis plus à elle qu'à

«Bernadotte.»

M. Récamier n'avait pas vu le général Bonaparte, et le succès fut

uniquement dû aux actives démarches de Bernadotte.

Mme Récamier continue ainsi:

«L'année suivante (1803), Mme de Staël fut exilée par le premier

consul; je la reçus à Saint-Brice[8]. Je fus témoin de son

désespoir. Elle écrivit à Bonaparte: «Quelle cruelle illustration

vous me donnez! j'aurai une ligne dans votre histoire.» J'avais

pour Mme de Staël une admiration passionnée. L'acte arbitraire et

cruel qui nous séparait me montra le despotisme sous son aspect le

plus odieux. L'homme qui bannissait une femme et une telle femme,

qui lui causait des sentiments si douloureux, ne pouvait être dans

ma pensée qu'un despote impitoyable; dès lors mes voeux furent

contre lui, contre son avènement à l'empire, contre l'établissement

d'un pouvoir sans limite.

«Bernadotte, que je voyais toujours beaucoup, me maintenait dans

ces sentiments. Il me confiait ses craintes, ses espérances: il

était temps, disait-il, de mettre un frein à l'ambition de

Bonaparte, qui, non content de s'emparer du pouvoir, voulait le

rendre héréditaire dans sa famille.

«Son projet, à lui Bernadotte, eût été une députation imposante par

le nombre et par les noms, qui eût fait entendre à Bonaparte que la

liberté avait coûté assez cher à la France pour qu'elle dût la

garder, sans faire servir tant de sacrifices à l'élévation d'un

seul. Je ne voyais rien là que de juste et de généreux; il me

communiqua une liste des généraux républicains sur lesquels il

croyait pouvoir compter; mais le nom de Moreau manquait à cette

liste, et c'était le seul qu'on pût opposer à celui de Bonaparte.

J'étais liée avec Moreau, les deux généraux se virent secrètement

chez moi; ils eurent ensemble de longs entretiens en ma présence;

mais il fut impossible de décider Moreau à prendre aucune

initiative. Il partit pour sa terre de Grosbois; Bernadotte alla

l'y voir et il en revint presque découragé. L'hiver de 1803 à 1804

fut très brillant par l'affluence des étrangers à Paris; je les

recevais tous. Mme Moreau donna un bal: toute l'Europe y était,

excepté la France officielle; il n'y avait de Français que

l'opposition républicaine. Mme Moreau, jeune et charmante, fit avec

une grâce parfaite les honneurs du bal. Malgré la foule qui s'y

pressait, les salons me paraissaient vides; l'absence de tout ce

qui tenait au gouvernement me frappa. Cette absence, qui plaçait

Moreau dans une sorte d'isolement menaçant, me fit l'effet d'un

triste présage. Je remarquai combien Bernadotte et ses amis

paraissaient préoccupés, et combien Moreau lui-même avait l'air

étranger à la fête.

«Mon esprit était bien loin du bal: je me reposais souvent; pendant

une contredanse que je n'avais pas voulu danser, Bernadotte

m'offrit son bras pour aller chercher un peu d'air; c'étaient ses

pensées qui voulaient de l'espace. Nous parvînmes dans un petit

salon. Le bruit seul de la musique nous y suivit et nous rappelait

où nous étions: je lui confiai mes craintes. Il n'avait pas encore

désespéré de Moreau, dont il trouvait la position si heureuse pour

déterminer et modérer un mouvement; mais il était irrité de la

pensée que tant d'avantages pouvaient être perdus.--«À sa place,

disait-il, je voudrais être ce soir aux Tuileries pour dicter à

Bonaparte les conditions auxquelles il peut gouverner. Moreau vint

à passer. Bernadotte l'appela et lui répéta toutes les raisons,

tous les arguments dont il s'était jamais servi pour

l'entraîner:--«Avec un nom populaire, vous êtes le seul parmi nous

qui puisse se présenter appuyé de tout un peuple; voyez ce que vous

pouvez, ce que nous pouvons, guidés par vous: déterminez-vous

enfin.»

«Moreau répéta ce qu'il avait dit souvent, «qu'il sentait le danger

dont la liberté était menacée, qu'il fallait surveiller Bonaparte,

mais qu'il craignait la guerre civile.» Il se tenait prêt; ses amis

pouvaient agir; et, quand le moment serait venu, il serait à leur

disposition; on pouvait compter sur lui au premier mouvement qui

aurait lieu; mais pour l'instant, il ne croyait pas nécessaire de

le provoquer. Il se défendit même de l'importance qu'on voulait lui

attribuer. La conversation se prolongeait et s'échauffait;

Bernadotte s'emporta et dit au général Moreau:--«Ah! vous n'osez

pas prendre la cause de la liberté! et Bonaparte, dites-vous,

n'oserait l'attaquer! Eh bien! Bonaparte se jouera de la liberté et

de vous. Elle périra malgré nos efforts, et vous serez enveloppé

dans sa ruine sans avoir combattu.»

«J'étais toute tremblante. Mais on nous cherchait. Des groupes

entrèrent, et l'on nous ramena dans le salon du bal. J'ai gardé de

cet entretien un vif souvenir, et, plus tard, lorsque Moreau se

trouva impliqué, avec tant d'autres, dans le procès de Georges

Cadoudal et de Pichegru, je demeurai persuadée qu'il était aussi

innocent de tout complot avec eux qu'avec Bernadotte.»

Pour ne point interrompre le récit de Mme Récamier, j'ai laissé en

arrière diverses circonstances que je ne crois pas inutile de rappeler

et qui se placent avant ou vers l'époque de l'arrestation de M. Bernard.

Le premier bal masqué donné après la Révolution avait eu lieu à l'Opéra

le 25 février 1800. Ces bals, auxquels les femmes comme il faut ne vont

plus, furent pendant quelques années la passion de la bonne compagnie.

On n'y dansait point, au moins le beau monde; les femmes y allaient en

dominos et masquées, les hommes en frac et sans masques. Le plaisir pour

les femmes était d'intriguer à la faveur du masque les hommes de leur

connaissance, qui à leur tour devaient deviner, à certains accents qui

trahissaient la voix naturelle, à la conversation, à la taille, aux yeux

dont le masque augmentait l'éclat, au plus ou moins d'élégance des pieds

et des mains, à quelle personne ils avaient affaire. La génération qui

nous a précédés trouvait un vif plaisir dans ce genre de réunions. Mme

Récamier, si timide à visage découvert, prenait sous le masque un aplomb

imperturbable, et l'agrément de son esprit s'y déployait en liberté. Mme

de Staël, au contraire, y perdait beaucoup de l'entraînement et de

l'éloquence qui faisaient de sa conversation quelque chose

d'incomparable. Il est d'usage aux bals masqués de tutoyer les masques

et que les masques vous tutoient: Mme Récamier ne s'y soumit jamais; il

était donc par là assez facile de la reconnaître, de plus elle ne

contrefaisait jamais sa voix.

C'était ordinairement sous la conduite et la protection de son

beau-frère, M. Laurent Récamier, que Juliette se rendait aux bals de

l'Opéra; plus âgé que son frère de neuf années, M. Laurent éprouvait

pour sa jeune belle-soeur la tendresse, et on pourrait dire la faiblesse

d'un père. Les bals de l'Opéra n'avaient à lui offrir aucun plaisir qui

le dédommageât de la fatigue d'une nuit d'insomnie; mais il n'eût point

trouvé convenable qu'une aussi jeune personne allât à ces réunions sans

y être accompagnée par un guide que l'âge et la parenté rendaient

respectable, et il se dévouait à l'amusement de celle qu'il traitait en

enfant gâté.

Elle eut aux bals de l'Opéra plusieurs piquantes aventures, entre autres

avec le prince de Wurtemberg: il était reçu chez elle et l'avait

reconnue; enhardi par le masque qu'elle portait et qui lui permettait de

sembler ignorer quelle était la femme qui lui avait demandé son bras, il

lui prit la main et osa s'emparer d'une bague. Le pauvre prince

s'attira, à ce qu'il semble, une sévère leçon, et je trouve dans les

papiers de Mme Récamier un petit billet dans lequel il implore le pardon

de sa témérité. Il est caractéristique pour la femme à laquelle nul

n'osa jamais manquer de respect.

DU PRINCE, DEPUIS ROI DE WURTEMBERG, À Mme RÉCAMIER.

«C'est à la plus belle, à la plus aimable, mais toujours à la plus

fière des femmes que j'adresse ces lignes, en lui renvoyant une

bague qu'elle a bien voulu me confier au dernier bal masqué. Si mon

étourderie était inconcevable, j'aime à l'avouer, ma punition hier

a été bien sévère, et j'assure que cette leçon me corrigera pour

toute ma vie.»

Une autre intrigue de bal masqué dura tout un hiver avec M. de

Metternich: c'était sous l'Empire et avant 1810. Napoléon voyait avec un

extrême dépit les hommes les plus considérables parmi ses ministres et

ses lieutenants aller assidûment chez Mme Récamier; il s'en plaignit

quelquefois, et un jour que le hasard avait réuni dans le même moment

chez elle trois ministres en exercice, l'empereur le sut et leur demanda

depuis quand le conseil se tenait chez Mme Récamier. Il n'avait pas

moins d'impatience à y voir aller les étrangers et les membres du corps

diplomatique, et cependant il n'en était aucun qui ne sollicitât d'être

présenté chez elle. M. de Metternich, alors premier secrétaire de

l'ambassade d'Autriche, eut plus de scrupules; les relations de son

gouvernement avec Napoléon étaient si délicates, qu'il craignit

d'ajouter un petit grief personnel aux grandes difficultés: il fit donc

exprimer à Mme Récamier le regret qu'il éprouvait et les motifs qui le

forçaient à s'abstenir de fréquenter sa maison. Comme il était fort

aimable et en avait la réputation, elle eut la curiosité de le

connaître, et pendant toute une saison le rencontra au bal de l'Opéra. À

la fin de l'hiver, et lorsque le carême eut fait cesser les bals

masqués, M. de Metternich ne voulut point renoncer à une société dont il

avait apprécié le charme. Il alla alors chez Mme Récamier, mais le matin

seulement et à des heures où il y rencontrait peu de monde, afin de ne

pas effaroucher les susceptibilités de la police impériale.

Le grand-duc héréditaire de Mecklembourg-Strelitz, frère de la reine de

Prusse, vint à Paris dans l'hiver de 1807 à 1808. Ce fut aussi à un bal

de l'Opéra qu'il rencontra pour la première fois Mme Récamier qu'il

avait une vive curiosité de connaître: après avoir causé avec elle toute

une soirée, il lut demanda la permission de la voir chez elle; mais

avertie de la défaveur que valait la fréquentation de son salon aux

étrangers, princes souverains ou autres, venus à Paris pour faire leur

cour au vainqueur de l'Europe, elle lui répondit que profondément

honorée du désir qu'il voulait bien lui exprimer, elle croyait devoir

s'y refuser, et elle lui donna les motifs de ce refus; il insista et

écrivit pour obtenir la faveur d'être admis. Touchée et flattée de cette

insistance, Mme Récamier lui indiqua un rendez-vous un soir où sa porte

n'était ouverte qu'à ses plus intimes amis. Le prince arrive à l'heure

indiquée, laisse sa voiture dans la rue à quelque distance de la maison,

et voyant la porte de l'avenue ouverte, s'y glisse sans rien dire au

concierge et avec l'espérance de n'en être pas aperçu. Mais le portier

avait vu un homme s'introduire dans l'avenue et marcher rapidement vers

la maison: «Hé! Monsieur, lui crie-t-il, Monsieur, où allez-vous? qui

demandez-vous? que cherchez-vous?» Le grand-duc, au lieu de répondre,

hâte sa course et entend les pas du portier qui le poursuit se

rapprocher de lui; il se met à courir et confirme ainsi le concierge

dans la pensée qu'il a affaire à un malfaiteur. Le prince et le vigilant

gardien arrivent en même temps dans l'antichambre qui précédait le salon

au rez-de-chaussée habité par Mme Récamier; elle entend un bruit de voix

et des menaces, elle veut savoir la cause de ce trouble et trouve le

grand-duc de Mecklembourg pris au collet par ce serviteur trop fidèle

aux mains duquel il se débattait. Elle renvoya le portier à sa loge, et

reçut le prince avec beaucoup de reconnaissance et de gaieté.

Au bout de quelques instants, la température étant douce et le clair de

lune superbe, elle lui proposa de faire quelques pas dans le jardin

devant les fenêtres ouvertes du salon; comme ils causaient la de la

situation de l'Europe, de l'état de l'Allemagne, de la position

particulière du prince et de sa soeur la belle reine de Prusse, on

introduisit quelqu'un dans le salon, et à travers les fenêtres éclairées

parut la silhouette d'une figure d'homme. Mme Récamier, ne sachant qui

ce pouvait être, laissa le grand-duc dans le jardin, et s'avança dans le

salon pour recevoir et congédier ce visiteur inattendu: c'était Mathieu

de Montmorency. «Est-ce que vous êtes seule, Madame? dit-il à sa belle

amie, et ses regards restaient fixés sur le chapeau du prince oublié sur

la table.--Mais oui,» répondit-elle: puis éclatant de rire, elle lui

conta l'aventure du grand-duc et la frayeur qu'elle avait eue, en voyant

arriver une visite, que la maladresse de ses gens n'eut laissé pénétrer

quelqu'un dont l'indiscrétion ne trahît la visite du prince. M. de

Montmorency alla chercher le grand-duc de Mecklembourg, et la soirée

s'acheva très-agréablement et très-paisiblement.

Le prince revit plusieurs fois ainsi Mme Récamier incognito, et lui

écrivit souvent. Voici un des billets par lesquels il lui demandait de

lui assigner un jour et une heure.

LE PRINCE DE MECKLEMBOURG-STRELITZ À Mme RÉCAMIER.

«Oserai-je? serez-vous assez bonne, assez généreuse? oserai-je

encore venir demain à la même heure que la dernière fois? C'est en

tremblant que je prononce ce voeu, mais si vous saviez combien il

est vivement senti, si vous saviez combien même il m'en a coûté

d'attendre jusqu'à ce moment! peut-être qu'au lieu de me trouver

excusable, vous diriez que je suis justifié.

«Je suis venu dans cette ville la mort dans le coeur. Je n'y ai fait

que les plus douloureuses expériences: voulez-vous que j'emporte

encore la douleur la plus forte de toutes, d'avoir vu un ange sans

avoir osé l'approcher! Daignez croire du moins que je ne mériterais

point une destinée aussi dure; que peut-être même, pardonnez-moi

cette fierté apparente, personne ne fut plus digne de vous

apprécier, de se dévouer à vous avec tous les sentiments que vous

méritez et que vous inspirerez toujours, hélas! à toute âme noble

et sensible. Je vous le répète, c'est en tremblant que j'écris,

mais non sans un rayon d'espoir.

«G.»

Les sentiments que Mme Récamier avait une fois inspirés n'étaient point

passagers. En 1843, elle recevait du grand-duc de Mecklembourg-Strelitz

la lettre suivante; cette lettre prouvera que, loin d'exagérer, j'ai

plutôt adouci la vérité, quand j'ai dit quel ombrage causait au monarque

tout-puissant et victorieux l'opposition des salons et particulièrement

celle du salon de Mme Récamier.

«Strelitz, ce 1er décembre 1843.

«Madame,

«Si j'ai jamais éprouvé le sentiment de la timidité, c'est bien

aujourd'hui où j'ai résolu non-seulement de vous écrire, mais

encore de vous adresser une prière, oui, une grande et bien

instante prière! Quand je pense au nombre d'années qui se sont

écoulées sans que j'aie eu le bonheur de vous revoir ni de recevoir

de vos nouvelles directes, je sens que la démarche que je fais

porte toute l'empreinte d'une action téméraire. Je sens même,

hélas! que si vous demandiez, après avoir lu ma signature:

«Qu'est-ce que c'est que ce grand-duc de Mecklembourg-Strelitz?» je

n'aurais pas le droit de me plaindre. Voilà ce que me dit la

raison. Et le coeur que dit-il? Vous l'avouerai-je, Madame? Il me

dit le contraire: il se rappelle très-bien que la beauté ravissante

dont la nature vous doua ne fut que le reflet d'une âme adorable,

et qu'une âme pareille ne peut pas oublier les individus qu'elle a

une fois jugés dignes de son estime et de son affection. Parmi les

souvenirs précieux que je vous dois, il y en a un surtout que la

mémoire du coeur ne cesse de me retracer avec tout le charme qui lui

est propre: c'est la conduite si éminemment noble, généreuse et

aimable que vous avez observée vis-à-vis de moi après que Napoléon

avait hautement dit dans le salon de l'impératrice Joséphine «qu'il

regarderait comme son ennemi personnel tout étranger qui

fréquenterait le salon de Mme Récamier.» Je puis dire sans

exagération que j'y pense encore avec attendrissement, et que c'est

sur mes deux genoux que je voudrais vous réitérer l'hommage de ma

reconnaissance qui ne finira pas plus qu'elle n'a fini jusqu'ici.

«Et qu'est-ce donc que la prière que vous voulez m'adresser? me

demanderez-vous enfin. C'est votre portrait, Madame, ce même

portrait admirable dont vous aviez honoré feu le prince Auguste de

Prusse[9], et qui, à ce que j'apprends, doit vous revenir à

présent. Je le répète, Madame, c'est avec une grande timidité que

je prononce ce voeu, que je n'aurais peut-être jamais eu le courage

de former s'il ne me tenait pas à coeur au delà de toute expression:

mais si le culte que l'on rend à votre souvenir peut donner à

quelqu'un le droit de posséder le trésor que je viens de réclamer

de votre bonté généreuse, daignez croire du moins que personne

alors n'a plus de droits d'y aspirer que moi. Et ce n'est pas moi

seulement qui en serais digne; ma femme, mes enfants, toute ma

famille vous rend une entière justice; elle a savouré ce que je lui

ai rapporté de vous: tout ce qui est parfaitement beau comme tout

ce qui est parfaitement bon réveille en nous votre souvenir. Vous

vous trouvez partout à la place qui vous est due.

«Je n'ai pas le courage d'ajouter un mot à cette lettre, et votre

âme est faite pour la comprendre.

«Georges, grand-duc de Mecklembourg-Strelitz.»

Le portrait ne fut pas donné au grand-duc: il devait être conservé dans

la famille de Mme Récamier; mais en écrivant au prince pour le

remercier, elle lui envoya un souvenir dont il voulut bien paraître

reconnaissant.

Le prince, dont il vient d'être question, est encore heureusement

vivant; il nous pardonnera l'usage que nous avons fait de ses lettres;

la citation qu'on en fait ne peut que l'honorer personnellement au plus

haut degré.

À peu près vers la même époque, le prince royal de Bavière vint à Paris

et n'attacha pas moins de prix que le grand-duc de Mecklembourg à être

présenté à Mme Récamier. Par les mêmes motifs, elle déclina l'honneur

qu'il voulait lui faire, et mit d'autant plus de persistance dans son

refus, que la crainte qu'elle éprouvait d'être l'occasion d'un

désagrément pour un prince étranger, n'était point pour le futur roi de

Bavière, comme pour le frère de la reine de Prusse, combattue dans son

propre esprit par le désir que ses relations avec le prince Auguste de

Prusse lui avaient inspiré de connaître le grand-duc.

Le prince de Bavière ne mit que plus d'insistance à solliciter la faveur

qu'on lui refusait: en voici la preuve dans un billet adressé à Mme

Récamier au nom de S. A. R.

Mme DE BONDY À Mme RÉCAMIER.

«Le prince de Bavière souhaite toujours aussi vivement, Madame, de

pouvoir emporter une juste idée d'une personne qu'il a depuis si

longtemps le désir de connaître, et M. de Bondy est chargé de la

part de S. A. R. de vous demander la permission d'aller chez vous

_voir votre portrait_. M. de Bondy aurait été solliciter lui-même

votre consentement, mais il a été obligé aujourd'hui d'accompagner

le prince à Saint-Cloud. Il m'a remis le soin de vous faire sa

demande: c'était pour cette fois une _demande officielle_ et non

plus une plaisanterie. M. de Bondy espère que vous ne refuserez pas

au prince royal la facilité que vous avez accordée à beaucoup de

personnes d'admirer le chef-d'oeuvre de Gérard; et, si vous le lui

permettez, il accompagnera S. A. chez vous ou samedi ou lundi

matin, à votre choix; ou bien tel autre jour qui vous conviendra.

Si vous étiez assez _malintentionnée_ pour sortir précisément à

l'heure que vous lui indiquerez, le prince pourra trouver que si la

renommée ne l'a pas trompé sur le charme de votre figure, elle lui

a exagéré l'affabilité de vos manières, et je ne pense pas que la

vue du portrait diminue le regret de ne pas connaître l'original.

Mais ceci n'est plus de mon ressort: je ne suis chargée de parler

que pour l'amateur de peinture. On attend votre réponse avec

impatience, et je la transmettrai à M. de Bondy au retour de

Saint-Cloud.

«Agréez, je vous prie, Madame, l'expression de ma sincère amitié.

«H. de Bondy.»

Le prince de Bavière fut reçu par Mme Récamier et emporta d'elle un

précieux souvenir; je trouve dans une lettre de Mme de Staël, datée de

Coppet, le 15 août suivant, un passage relatif à ce prince:

«J'ai quitté Mathieu de Montmorency à la fête des Suisses, près de

Berne, que M. de Sabran vous décrit [...] J'y ai rencontré aussi le

prince de Bavière, qui m'a demandé de vos nouvelles avec vivacité,

et m'a dit que l'on n'approuvait pas ses amitiés, ni pour vous ni

pour moi. C'est un bon homme qui a de l'esprit et de l'âme.»

Pendant l'hiver de 1824, que Récamier passa à Rome, elle y vit arriver

ce même prince, devenu le roi Louis de Bavière. Le goût passionné de ce

souverain pour les arts l'amenait fréquemment en Italie, et il ne

témoigna pas un empressement moins aimable ni moins flatteur pour la

femme qu'il avait connue à Paris dans tout l'éclat de sa jeunesse et de

sa beauté.

J'ai bien anticipé sur les temps, et je reviens à l'année 1800 où le

peintre David entreprit le portrait de Mme Récamier qu'il n'acheva pas

et dont l'ébauche est au Musée du Louvre. Ce commencement de portrait

d'une personne que sa beauté rendait alors la reine de la mode ne parut

pas à la plupart de ceux qui le virent exprimer le charme de sa figure.

L'ébauche fut critiquée; David lui-même n'en était pas entièrement

satisfait: le portrait fut interrompu; non point, comme on l'a dit, par

un caprice de Mme Récamier, mais par la volonté du peintre. Après

plusieurs mois d'interruption, on le pressa d'y travailler, de le

reprendre et de l'achever; alors il écrivit la lettre suivante:

DAVID À Mme RÉCAMIER.

«Ce 6 vendémiaire an IX.

«Que je vous connaissais bien, Madame, quand je vous répétais sans

cesse que vous étiez bonne! qui plus que moi a éprouvé l'heureuse

influence de cette bonté infatigable? Il faut cependant y mettre un

terme, et c'est moi-même qui vous en presse. Ne croyez pas surtout

que je ne m'occupe pas de votre portrait; vous n'entendrez pas dire

que je fasse autre chose. Vous vous apercevrez dans peu de la

vérité de ce que je vous ai dit sur ce qui sera tracé de nouveau

sur le _tableau_ qui plaît à tout le monde. Mais c'est moi qui suis

le plus difficile à contenter. Nous allons le reprendre, et dans un

autre endroit; je vais vous en faire sentir les raisons. D'abord le

jour est trop obscur pour un portrait, je n'en avais déjà osé

entreprendre aucun dans ce local. La seconde raison, le jour venant

de trop haut couvrait d'ombre les yeux et empêchait, par

conséquent, de faire ressortir votre prunelle (qui n'est pas une

chose peu importante dans votre visage); de plus, j'étais trop

éloigné de vos traits, ce qui m'obligeait ou de les deviner, ou

d'en imaginer qui ne valaient pas les vôtres. Enfin j'ai un

_pressentiment_ que je réussirai mieux ailleurs. Cette idée seule

suffit pour me faire croire que ce changement me fera faire un

chef-d'oeuvre. Vous connaissez trop l'idée d'un peintre pour vouloir

la combattre. Vous sentez assez, d'après cela, que son intention

bien prononcée est de faire un ouvrage digne du modèle qui en est

l'objet. Sous peu, belle et bonne dame, vous entendrez encore

parler de moi; nous nous y remettrons pour ne plus le quitter, et

si j'ai eu des torts apparents vis-à-vis de vous, mon pinceau, je

l'espère, les effacera.

«Salut et admiration.

«DAVID.»

On le voit, David ne trouvait pas son ébauche entièrement à son gré.

Cette toile, dans laquelle se reconnaît pourtant le talent du maître,

est fort curieuse pour les amateurs, en ce qu'elle offre un exemple des

procédés de peinture du chef de l'école française. Elle fut mise en

vente en 1829 par les héritiers de David, avec d'autres tableaux du même

maître; elle fut achetée au prix de six mille francs par M. Charles

Lenormant, et quelques mois après cédée par lui au Musée du Louvre pour

la même somme.

M. Récamier désirait vivement avoir un portrait de sa femme. Quand il

vit David abandonner ainsi en quelque sorte celui qu'il avait entrepris,

il s'adressa à Gérard, et celui-ci accepta avec empressement. Le tableau

qu'il peignit, en faisant le portrait de Mme Récamier, est resté une de

ses plus belles créations, et la ressemblance en était fort

satisfaisante.

Gérard, outre qu'il était un peintre éminent, était aussi un homme d'un

esprit très-distingué, mais fort mordant. Comme la plupart des artistes,

il avait l'humeur mobile et irritable, et, comme tous les hommes

accoutumés aux succès, il ne savait guère dominer ses caprices. Lorsque

le portrait de Mme Récamier fut tout près d'être achevé, plusieurs de

ses amis demandèrent à être admis à l'admirer en assistant aux dernières

séances. Leur présence dans l'atelier de l'artiste, leurs observations

peut-être, l'avaient impatienté, mais il avait rongé son frein. Restait

une dernière séance pour quelques retouches; Christian de Lamoignon,

intimement lié avec Mme Récamier, n'avait pas vu le portrait, et

sollicita d'elle l'autorisation de profiter de sa présence dans

l'atelier cette dernière fois pour voir, avant que le public en eût

connaissance, cette peinture dont la société s'occupait.

Mme Récamier avait les impressions trop fines, pour ne pas s'être

aperçue de l'impatience que les précédentes visites et les propos des

gens du monde avaient donnée au peintre; elle dit à M. de Lamoignon

qu'elle hésitait à autoriser sa visite, parce qu'elle redoutait l'humeur

de Gérard. «Oh! dit M. de Lamoignon, cela serait possible avec tout

autre, mais non pour moi. Gérard a toujours été fort aimable dans tous

mes rapports avec lui, je suis de ses amis; ne m'interdisez pas la

visite, je suis sûr qu'elle lui fera plaisir.»

Le lendemain, pendant la séance, on frappe un coup discret à la porte de

l'atelier. Mme Récamier se doute que c'est Christian de Lamoignon, mais

voyant le front de Gérard se rembrunir et ses sourcils se froncer à la

pensée d'un importun, elle dit fort timidement: «On frappe à votre

atelier, monsieur Gérard. C'est probablement M. de Lamoignon, un homme

qui admire beaucoup votre talent.» On frappe de nouveau, et cette fois

M. de Lamoignon lui-même s'annonce: «C'est moi, monsieur Gérard,

Christian de Lamoignon, qui sollicite la faveur d'être admis.» Gérard,

furieux, entre-bâille la porte, sa palette d'une main et son garde-main

de l'autre: «Entrez, Monsieur, entrez, lui dit-il, mais je crèverai mon

tableau après.» Il le poussait quasi dans l'atelier en répétant sa

menace: «Je crèverai mon tableau après.» M. de Lamoignon, avec beaucoup

de modération et de bon goût, dissimula le mécontentement que lui

causait cette boutade, et répondit en s'inclinant: «Je serais au

désespoir, Monsieur, de priver la postérité d'un de vos chefs-d'oeuvre,»

et il sortit.

À l'automne de 1803, Mme de Staël avait été exilée par le premier

consul; je trouve, dans ses _Dix années d'exil_, le passage suivant où

elle raconte l'hospitalité qui lui fut offerte par Mme Récamier.

«Cette femme, si célèbre pour sa figure, et dont le caractère est

exprimé par sa beauté même, me fit proposer de venir demeurer à sa

campagne, à deux lieues de Paris. J'acceptai, car je ne savais pas

alors que je pouvais nuire à une personne si étrangère à la

politique; je la croyais à l'abri de tout, malgré la générosité de

son caractère. La société la plus agréable se réunissait chez elle,

et je jouissais là pour la dernière fois de tout ce que j'allais

quitter. C'est dans ces jours orageux que je reçus le plaidoyer de

M. Mackintosh; là que je lus ces pages où il fait le portrait d'un

jacobin qui s'est montré terrible dans la révolution contre les

enfants, les vieillards et les femmes, et qui se plie sous la verge

du Corse, qui lui ravit jusqu'à la moindre part de cette liberté

pour laquelle il se prétendait armé. Ce morceau, de la plus belle

éloquence, m'émut jusqu'au fond de l'âme; les écrivains supérieurs

peuvent quelquefois, à leur insu, soulager les infortunés, dans

tous les pays et dans tous les temps. Après quelques jours passés

chez Mme Récamier, sans entendre parler de mon exil, je me

persuadai que Bonaparte y avait renoncé... Le général Junot, par

dévouement pour elle, promit d'aller parler le lendemain au premier

consul. Il le fit, en effet, avec la plus grande chaleur.»

Mme de Staël s'était trompée en espérant être oubliée par la police

ombrageuse de cette époque; son exil fut maintenu, et elle se décida à

partir pour l'Allemagne.

Pendant la courte paix d'Amiens, Mme Récamier fit un voyage en

Angleterre. Je n'en répéterai pas les incidents que M. de Chateaubriand

a en partie racontés. La belle Juliette avait reçu précédemment et

accueilli avec une bienveillance empressée quelques personnages anglais

éminents soit en hommes, soit en femmes, et ils lui avaient inspiré le

désir de visiter leur pays. Elle fit le voyage avec sa mère, annoncée et

recommandée à la société anglaise par des lettres enthousiastes du vieux

duc de Guignes, son fervent adorateur, qui avait été ambassadeur de

Louis XVI à Londres, et dont les souvenirs de jeunesse vivaient encore

dans le coeur de plus d'une grande dame. Mme Récamier vit intimement la

brillante duchesse de Devonshire et sa belle amie lady Élisabeth

Forster, qui, plus tard, devait à son tour porter le titre de duchesse

de Devonshire. Cette dernière relation se continua: nous revîmes

plusieurs fois à Paris la seconde duchesse de Devonshire et son frère le

comte de Bristol; ils furent tous les deux au nombre des fidèles de

l'Abbaye-aux-Bois, et lors du voyage à Rome de Mme Récamier, en 1824,

elle y retrouva cette noble et aimable personne, devenue la protectrice

des arts, et faisant aux étrangers les honneurs de cette Rome qu'elle

avait adoptée pour patrie. Dans le rapide séjour que Mme Récamier fit à

Londres, objet de l'engouement de la société et de la curiosité de la

foule, elle se lia aussi intimement avec le marquis de Douglas, depuis

duc d'Hamilton, et avec sa soeur.

Le prince de Galles lui témoigna l'empressement le plus chevaleresque;

le duc d'Orléans, exilé, et ses deux jeunes frères, les princes de

Beaujolais et de Montpensier, n'eurent pas moins d'assiduité et de

galanterie pour leur belle compatriote. Les gazettes anglaises ne

furent, pendant quelques semaines, occupées qu'à enregistrer les faits

et gestes de l'étrangère à la mode. La lettre suivante, adressée par le

général Bernadotte à Mme Récamier, pendant son voyage en Angleterre,

témoigne de l'effet qu'elle y produisait.

LE GÉNÉRAL BERNADOTTE À Mme RÉCAMIER.

«Je n'ai pas répondu de suite à votre lettre, Madame, parce que

j'espérais chaque jour vous annoncer la nomination de l'ambassadeur

français près la cour de Saint-James. Des bruits, qui d'abord

avaient eu quelque consistance, désignaient le ministre Berthier.

Aujourd'hui il n'en est plus question, et l'opinion se fixe sur des

déterminations plus essentielles au bonheur public.

«Les journaux anglais, en calmant mes inquiétudes sur votre santé,

m'ont appris les dangers auxquels vous avez été exposée. J'ai blâmé

d'abord le peuple de Londres dans son trop grand empressement:

mais, je vous l'avoue, il a été bientôt excusé; car je suis partie

intéressée, lorsqu'il faut justifier les personnes qui se rendent

indiscrètes pour admirer les charmes de votre céleste figure.

«Au milieu de l'éclat qui vous environne, et que vous méritez sous

tant de rapports, daignez vous souvenir quelquefois que l'être qui

vous est le plus dévoué dans la nature est.

«BERNADOTTE.»

Mme Récamier revint en France en passant par la Hollande, et en visita

les principaux monuments.

L'année qui suivit ce voyage vit s'accomplir de terribles et grands

événements. Au mois de février 1804, Moreau, Pichegru et Cadoudal

étaient arrêtés; le 21 mars de la même année, Bonaparte faisait saisir

et fusiller un prince de la maison de Bourbon, le duc d'Enghien;

l'Empire était proclamé le 4 mai. Le procès des généraux se jugeait

pendant que se préparaient les fêtes de cette prise de possession du

trône par une nouvelle dynastie, et Pichegru périssait dans sa prison en

avril, quelques jours avant la cérémonie. L'opinion publique incertaine,

terrifiée ou éblouie, ne savait si elle devait, en maudissant l'auteur

d'un crime odieux, prêter plus d'attention aux débats du procès

politique qui s'instruisait ou aux récits des fêtes et des adhésions à

l'Empire.

Mais ici je retrouve le texte des mémoires de Mme Récamier, et je la

laisse parler.

«Les détails du procès de Moreau sont connus: je ne parlerai donc

que de ce que j'ai vu. Ma mère était liée avec Mme Hulot, mère de

Mme Moreau: il en était résulté entre sa fille et moi une intimité

d'enfance qui s'était ensuite renouée dans le monde. Je la voyais

sans cesse depuis l'arrestation de son mari. Elle me dit un jour

qu'au milieu du public si nombreux qui remplissait la salle de

justice, Moreau m'avait souvent cherchée parmi ses amis. Je me fis

un devoir d'aller au tribunal, le lendemain de cette conversation;

j'étais accompagnée par un magistrat, proche parent de M. Récamier,

Brillat-Savarin. La foule était si grande, que non-seulement la

salle et les tribunes, mais toutes les avenues du Palais de Justice

étaient encombrées. M. Savarin me fit entrer par la porte qui

s'ouvre sur l'amphithéâtre, en face des accusés dont j'étais

séparée par toute la largeur de la salle. D'un regard ému et

rapide, je parcourus les rangs de cet amphithéâtre pour y chercher

Moreau. Au moment où je relevai mon voile, il me reconnut, se leva

et me salua. Je lui rendis son salut avec émotion et respect, et je

me hâtai de descendre les degrés pour arriver à la place qui

m'était destinée.

«Les accusés étaient au nombre de quarante-sept, la plupart

inconnus les uns aux autres; ils remplissaient les gradins élevés

en face de ceux où siégeaient les juges. Chaque accusé était assis

entre deux gendarmes; ceux qui étaient auprès de Moreau montraient

de la déférence dans toute leur attitude. J'étais profondément

touchée de voir traiter en criminel ce grand capitaine dont la

gloire était alors si imposante et si pure. Il n'était plus

question de république et de républicains: c'était, excepté Moreau

qui, j'en ai la conviction, était complétement étranger à la

conspiration, c'était la fidélité royaliste qui seule se défendait

encore contre le pouvoir nouveau. Toutefois cette cause de

l'ancienne monarchie avait pour chef un homme du peuple, Georges

Cadoudal.

«Cet intrépide Georges, on le contemplait avec la pensée que cette

tête si librement, si énergiquement dévouée, allait tomber sur

l'échafaud, que seul peut-être il ne serait pas sauvé, car il ne

faisait rien pour l'être. Dédaignant de se défendre, il ne

défendait que ses amis. J'entendis ses réponses toutes empreintes

de cette foi antique pour laquelle il avait combattu avec tant de

courage, et à qui depuis longtemps il avait fait le sacrifice de sa

vie. Aussi lorsqu'on voulut l'engager à suivre l'exemple des autres

accusés et à faire demander sa grâce: «Me promettez-vous,

répondit-il, une plus belle occasion de mourir?»

«On distinguait encore dans les rangs des prévenus MM. de Polignac

et M. de Rivière, qui intéressaient par leur jeunesse et leur

dévouement. Pichegru, dont le nom restera dans l'histoire lié à

celui de Moreau, manquait pourtant à côté de lui, ou plutôt on

croyait y voir son ombre, car on savait qu'il manquait aussi dans

la prison.

«Un autre souvenir, la mort du duc d'Enghien, ajoutait au deuil et

à l'effroi d'un grand nombre d'esprits, même parmi les partisans

les plus dévoués du premier consul.

«Moreau ne parla point. La séance terminée, le magistrat qui

m'avait amenée vint me reprendre. Je traversai le parquet du côté

opposé à celui par lequel j'étais entrée, en suivant ainsi dans

toute leur longueur les gradins des accusés. Moreau descendait en

ce moment, suivi de ses deux gendarmes et des autres prisonniers,

il n'était séparé de moi que par une balustrade; il me dit en

passant quelques paroles de remerciement que, dans mon trouble,

j'entendis à peine: je compris cependant qu'il me remerciait d'être

venue et m'engageait à revenir. Cet entretien si fugitif entre deux

gendarmes devait être le dernier.

«Le lendemain, à sept heures du matin, je reçus un message de

Cambacérès. Il m'engageait, dans l'intérêt même de Moreau, à ne pas

retourner au tribunal. Le premier consul, en lisant le compte rendu

de la séance, ayant vu mon nom, avait dit brusquement: «Qu'allait

faire là Mme Récamier?»

«Je courus chez Mme Moreau pour la consulter: elle fut de l'avis de

Cambacérès et je cédai, malgré le regret que j'éprouvais de ne

pouvoir donner à Moreau cette marque d'attachement. Je me

dédommageais auprès de sa femme de la contrainte qui m'était

imposée. Sur la fin du procès, toute affaire était suspendue, la

population tout entière était dehors: on ne s'entretenait que de

Moreau. Aujourd'hui que les temps sont éloignés et que le nom de

Bonaparte semble lui seul les remplir, on ne saurait imaginer à

combien peu encore tenait sa puissance. Un des juges du tribunal,

Clavier répondit à ceux qui lui disaient que Bonaparte ne désirait

la condamnation de Moreau que pour lui faire grâce: «Et qui nous la

ferait à nous?»

«La nuit qui précéda la sentence pendant laquelle le tribunal

siégea, les abords du Palais de Justice ne cessèrent d'être remplis

d'une foule inquiète; la consternation était universelle.

«Vingt des accusés furent condamnés à mort, dix périrent avec

Georges sur l'échafaud. MM. de Polignac, de Rivière et autres

obtinrent grâce de la vie et restèrent prisonniers dans des

forteresses. Les rôles pour les demandes de grâce avaient été

distribués entre Mme Bonaparte et les soeurs du premier consul.

Moreau, condamné à la déportation, partit pour l'Espagne, d'où il

devait s'embarquer pour l'Amérique. Mme Moreau le rejoignit à

Cadix. J'étais auprès d'elle au moment de son départ pour ce noble

exil; je la vis embrasser son fils dans son berceau et revenir sur

ses pas pour l'embrasser encore (elle était grosse et ne pouvait

emmener son fils); je la conduisis à sa voiture et reçus son

dernier adieu.

«Avant de s'embarquer pour l'Amérique, Moreau m'écrivit de Cadix la

lettre suivante:

«Chiclane, près Cadix, le 12 octobre 1804.

«Madame, vous apprendrez sans doute avec quelque plaisir des

nouvelles de deux fugitifs auxquels vous avez témoigné tant

d'intérêt. Après avoir essuyé des fatigues de tout genre, sur

terre et sur mer, nous espérions nous reposer à Cadix, quand

la fièvre jaune, qu'on peut en quelque sorte comparer aux maux

que nous venions d'éprouver, est venue nous assiéger dans

cette ville. Quoique les couches de mon épouse nous aient

forcés d'y rester plus d'un mois pendant la maladie, nous

avons été assez heureux pour nous préserver de la contagion:

un seul de nos gens en a été atteint. Enfin nous sommes à

Chiclane, très-joli village à quelques lieues de Cadix,

jouissant d'une bonne santé, et mon épouse en pleine

convalescence après m'avoir donné une fille très-bien

portante. Persuadée que vous prendrez autant d'intérêt à cet

événement qu'à tout ce qui nous est arrivé, elle me charge de

vous en faire part et de la rappeler à votre amitié. Je ne

vous parle pas du genre de vie que nous menons, il est

excessivement ennuyeux et monotone, mais au moins nous

respirons en liberté, quoique dans le pays de l'inquisition.

«Je vous prie, Madame, de recevoir l'assurance de mon

respectueux attachement et de me croire toujours votre

très-humble et très-obéissant serviteur.

«V. MOREAU.

«Veuillez bien me rappeler au souvenir de M. Récamier.»

«Dès les premiers jours de l'arrestation de Moreau, Bernadotte, en

proie à une vive agitation, était venu me dire qu'il était mandé

aux Tuileries. Les conférences qu'il avait eues avec Moreau à

Grosbois étaient alors pour lui le sujet d'une grande inquiétude;

il craignait de se trouver compromis dans le procès. Je lui fis

promettre de venir me rendre compte du résultat de son entrevue

avec le premier consul, et je l'attendis avec beaucoup d'anxiété.

Quand il revint, il avait l'air préoccupé, quoique plus tranquille.

«Eh bien? lui dis-je.--Eh bien! ce n'est pas tout à fait ce que je

croyais. C'est un traité d'alliance que Bonaparte voulait me

proposer. Vous voyez, m'a-t-il dit, avec sa façon brève et

péremptoire, que la question est décidée en ma faveur. La nation se

déclare pour moi, mais elle a besoin du concours de tous ses

enfants. Voulez-vous marcher avec moi et avec la France, ou vous

tenir à l'écart?»

«Bernadotte ne me disait pas le parti qu'il avait pris; mais je

pensai à l'instant que, pour un homme de son caractère, le choix

n'était pas douteux. L'inaction n'était pas son fait, il devait

accepter la seule voie qui restait ouverte à son activité et à son

ambition. Je ne me trompais pas.

«Bernadotte reprit: «Je n'avais pas deux partis à prendre: je ne

lui ai pas promis d'affection, mais un loyal concours, et je

tiendrai parole.»

«Je compris le sens de cet entretien, quand je vis Bernadotte

figurer au sacre comme maréchal de l'empire. Toutefois l'inimitié

subsista toujours entre lui et Bonaparte, et celui-ci trouva moyen

d'en donner des preuves jusque dans les faveurs qu'il lui accorda.»

Par tout ce qui précède, il est facile de comprendre que les opinions et

les sympathies de la famille de Mme Récamier et celles de ses amis

personnels formaient autour d'elle une atmosphère qui, de jour en jour

et d'événement en événement, la plaçait parmi les personnes les moins

favorables à l'ambition et à l'élévation suprême de Bonaparte.

L'arrestation de M. Bernard avait commencé à mettre dans les rapports de

Mme Récamier avec la famille du premier consul une nuance, légère

encore, de refroidissement. Elle voyait toujours Mme Bacciocchi et

surtout sa soeur Caroline, qu'elle avait connue très-jeune chez Mme

Campan. Caroline Bonaparte, Mme Murat, de toutes les soeurs de Napoléon,

était celle qui avait le plus de ressemblance de caractère avec lui.

Elle n'était point aussi régulièrement belle que sa soeur Pauline, mais

elle avait bien le type napoléonien; elle était d'une fraîcheur à

éblouir; son intelligence était prompte, sa volonté impérieuse, et le

contraste de la grâce un peu enfantine de son visage avec la décision de

son caractère faisait d'elle une personne extrêmement attrayante. Elle

venait de se marier, et continuait, comme elle l'avait fait étant jeune

fille, à venir à toutes les fêtes de la rue du Mont-Blanc.

Dans la disposition d'âme où était Mme Récamier, son indignation pour

être muette n'en était pas moins vive. Cependant sa vie extérieure était

la même; son salon continuait à réunir et les amis et les adversaires du

pouvoir nouveau, et Fouché, alors ministre de la police, y venait

particulièrement avec assiduité. Au moment de son avènement au trône

impérial, Napoléon cherchait à rattacher à sa nouvelle cour tout ce qui

pouvait, en quelque genre que ce fût, lui donner du lustre et en

rehausser l'éclat. On était dans l'été de 1805: Juliette recevait, s'il

était possible, plus de monde encore que les années précédentes au

château de Clichy. Fouché multipliait ses visites, et Mme Récamier, tout

en s'étonnant qu'un homme surchargé d'affaires eût le loisir de venir

aussi fréquemment à la campagne, mettait à profit le crédit dont il

disposait pour venir en aide à quelques-uns des malheureux en grand

nombre qui s'adressaient à elle.

Un jour, Fouché, qui ne voyait Mme Récamier qu'au milieu d'un cercle

sans cesse renouvelé, sollicita d'elle un entretien particulier; elle

lui répondit en l'engageant à déjeuner pour le lendemain, et promit que

s'il venait de bonne heure, elle le recevrait un moment dans son

appartement particulier avant qu'on se mît à table. Le ministre de la

police arriva de fort bonne heure, et fut admis en tête à tête chez Mme

Récamier.

Dans la conversation qu'il eut avec elle, il insista avec une apparence

d'intérêt très-marqué sur le regret qu'il éprouvait en voyant petit à

petit s'accroître la nuance d'opposition qui, depuis l'époque de

l'arrestation de M. Bernard, avait régné dans le salon de sa fille.

Cette opposition que rien ne motivait, car le premier consul avait été

bien indulgent pour M. Bernard, avait vivement blessé Napoléon, et

Fouché engageait fortement Mme Récamier à éviter toutes les occasions de

montrer une hostilité dont l'empereur finirait par s'irriter.

Une autre femme, jeune, brillante, considérable par l'élévation de son

rang et le puissant appui de ses alliances, la duchesse de Chevreuse,

avait, comme Mme Récamier, montré plus que de la froideur pour le nouvel

empire que venait de fonder un héros. L'empereur avait promptement fait

cesser ces résistances féminines, et rappelé à la hautaine duchesse, par

une de ses brusques sorties, l'origine des grands biens de la famille de

Luynes et la possibilité d'une nouvelle confiscation.

«Eh bien, ajoutait Fouché, la maison de Luynes et les Montmorency, leurs

alliés, ont été trop heureux de faire accepter à la duchesse de

Chevreuse une place de dame du palais de l'impératrice. L'empereur,

depuis le jour déjà éloigné où il vous a rencontrée, ne vous a ni

oubliée ni perdue de vue; soyez prudente, et ne le blessez point.»

Mme Récamier, un peu surprise de ces conseils, remercia le ministre de

son intérêt, protesta qu'elle était fort étrangère à la politique, mais

qu'une chose lui serait impossible, abandonner ses amis et se séparer

d'eux. La conversation n'alla pas plus loin ce jour-là.

Quelque temps après, Fouché se promenant avec Mme Récamier dans le parc

de Clichy, lui dit en souriant: «Devineriez-vous avec qui j'ai parlé de

vous hier au soir pendant près d'une heure? avec l'empereur.--Mais il me

connaît à peine?--Depuis le jour où il vous a rencontrée, il ne vous a

jamais oubliée, et quoiqu'il se plaigne que vous vous rangiez parmi ses

ennemis, il n'accuse point vos sentiments personnels, mais vos amis.»

Fouché insista pour que Mme Récamier lui fît connaître ses dispositions

réelles envers l'empereur. Elle répondit avec franchise que d'abord elle

s'était sentie attirée vers lui par l'attrait de sa gloire, l'éclat de

son génie, et les services qu'il avait rendus à la France; qu'en le

rencontrant et le voyant de près, la grâce et la simplicité de ses

manières avaient ajouté une impression aimable à une admiration

préconçue; mais que la persécution exercée par le premier consul sur ses

amis, la catastrophe du duc d'Enghien, l'exil de Mme de Staël, le

bannissement de Moreau, avaient froissé toutes ses sympathies et arrêté

l'élan qui la portait vers lui.

Fouché, sans tenir compte du peu de sympathie que lui exprimait Mme

Récamier, aborda alors résolûment le sujet qui l'amenait. Il engageait

la belle Juliette à demander une place à la cour, et prenait sur lui

d'assurer que cette place serait immédiatement accordée.

Cette ouverture inattendue frappa Mme Récamier de surprise, car elle

sentait une invincible répugnance pour le parti qui lui était offert;

mais promptement remise de ce premier trouble, elle dit au ministre que

tout devait la porter à refuser une offre semblable, quelque flatteuse

qu'elle fût: la simplicité de ses goûts, une timidité excessive que la

fréquentation du monde n'avait point fait disparaître, sa passion

d'indépendance, sa position sociale. Celle de l'homme dont elle portait

le nom, en la condamnant à une représentation continuelle, lui imposait

des devoirs de maîtresse de maison, impossibles à concilier avec

l'exactitude et le temps qu'exige le service d'une princesse.

Fouché sourit et protesta que la place laisserait une entière liberté;

puis, saisissant avec finesse le seul côté par lequel une situation à la

cour pouvait séduire une âme généreuse, il parla des services éminents

qu'on pouvait rendre aux opprimés de toutes les classes: sur combien

d'injustices ne serait-il pas possible d'éclairer la religion de

l'empereur! Il insistait sur l'ascendant qu'une femme d'une âme noble et

désintéressée, douée d'agréments comme ceux dont la nature avait comblé

Mme Récamier, pouvait et devait prendre sur l'esprit de l'empereur. «Il

n'a pas encore, ajoutait-il, rencontré de femme digne de lui, et nul ne

sait ce que serait l'amour de Napoléon s'il s'attachait à une personne

pure: assurément, il lui laisserait prendre sur son âme une grande

puissance qui serait toute bienfaisante.»

Fouché s'animait de plus en plus, et ne s'apercevait pas du dégoût avec

lequel il était écouté. Mme Récamier crut ne devoir repousser que par la

plaisanterie les rêves romanesques complaisamment déroulés par le

ministre de la police. Mais cette conversation lui laissa une vive et

juste inquiétude; elle n'en fit part qu'à Mathieu de Montmorency,

incertaine qu'elle restait encore si les propositions que le duc

d'Otrante lui avait faites venaient de lui seul ou étaient

l'accomplissement d'un ordre du maître. Mathieu de Montmorency conseilla

beaucoup de prudence et de réserve, et partagea toutes les anxiétés de

son amie.

À quelques jours de là, pour répondre à un gracieux message de Mme

Murat, alors établie à Neuilly, Mme Récamier alla lui faire une visite;

accueillie par elle avec le plus aimable empressement, elle accepta la

proposition instamment faite de déjeuner à Neuilly avec elle le

surlendemain. Au jour fixé, Mme Récamier trouva, en arrivant chez la

princesse Caroline, Fouché qu'elle ne s'attendait guère à y voir. Après

le déjeuner, la princesse eut la fantaisie de passer dans l'île, où l'on

jouirait plus facilement, disait-elle, d'un moment de solitude et de

conversation intime. Le ministre de la police fut admis en tiers, et,

après l'échange de quelques propos sur des sujets divers et

indifférents, il ramena le sujet qui lui tenait au coeur.

Il raconta à Mme Murat les instances qu'il faisait auprès de Mme

Récamier, et la résistance qu'elle opposait à l'idée d'accepter une

place parmi les dames du palais. La princesse, qu'elle connût ou qu'elle

ignorât un projet qu'on paraissait lui apprendre, en saisit la pensée

avec joie, appuya de mille arguments l'avis de Fouché, et finit par

dire, avec le ton d'une amitié sincère, que si Mme Récamier acceptait un

titre de dame du palais, elle entendait et demandait que ce fût auprès

d'elle.

Les maisons des princesses ayant été mises par Napoléon sur le même pied

que celle de l'impératrice, le rang était semblable chez les unes et

chez les autres. Mme Murat ajouta qu'elle se féliciterait d'un

arrangement qui rapprocherait d'elle une personne pour laquelle elle

avait toujours eu le goût le plus vif; et d'ailleurs c'était le moyen de

se mettre à l'abri des susceptibilités jalouses de l'impératrice

Joséphine, qui ne verrait pas sans ombrage auprès de sa personne une si

brillante et si belle dame du palais.

Au moment de se séparer, la princesse rappela avec grâce à Mme Récamier

l'admiration qu'elle lui connaissait pour Talma, et mit à sa disposition

sa loge du Théâtre-Français. «Vous savez que c'est une loge

d'avant-scène; on y jouit très-bien du jeu de la physionomie des

acteurs.» Cette loge était en face de celle de l'empereur. Le lendemain

un petit billet, ainsi conçu, mettait en effet la loge de Mme Murat aux

ordres de Mme Récamier.

«Neuilly, 22 vendémiaire.

«Son Altesse Impériale la princesse Caroline prévient

l'administration du Théâtre-Français qu'à dater de ce jour jusqu'à

nouvel ordre, sa loge doit être ouverte à Madame Récamier et à ceux

qui se présenteraient avec elle ou de sa part. Ceux même de la

maison des princesses, qui n'y seraient pas admis ou appelés par

Madame Récamier, cessent de ce moment d'avoir le droit de s'y

présenter.

«Le secrétaire des commandements de la princesse Caroline,

«CH. DE LONGCHAMPS.»

Mme Récamier profita deux fois de la loge. Hasard ou volonté, l'empereur

assista à ces deux représentations, et mit une persistance très-affichée

à braquer sa lorgnette sur la femme placée vis-à-vis de lui. L'attention

des courtisans, si éveillée sur les moindres mouvements du maître, ne

pouvait manquer de s'emparer de cette circonstance: on en conclut et on

répéta que Mme Récamier allait jouir d'une haute faveur.

Cependant Fouché n'abandonnait pas sa négociation; il n'y mettait même

plus de mystère, et plus d'une fois il parla du projet d'attacher Mme

Récamier à la cour devant Lemontey, devant le général de Valence et

devant M. de Montmorency. On peut croire combien ce dernier était opposé

à un tel projet. Enfin un certain jour Fouché arrive à Clichy, l'oeil

épanoui, et, ayant pris la maîtresse de la maison à part, il lui dit:

«Vous ne m'opposerez plus de refus; ce n'est plus _moi_, c'est

l'empereur lui-même qui vous propose une place de dame du palais, et

j'ai l'ordre de vous l'offrir en son nom.» Fouché croyait si peu le

refus possible, en effet, qu'il n'attendit point de réponse et se mêla

au groupe de quelques personnes présentes.

Les choses arrivées à ce terme, Mme Récamier ne pouvait tarder à faire

connaître à son mari l'offre qui lui était faite et sa répugnance

invincible à l'accepter. Lorsque M. Récamier vint à son ordinaire dîner

à Clichy, elle eut avec lui une courte conversation. Il entra sans

difficulté dans les sentiments qu'elle exprimait, et lui laissa la plus

entière liberté de les suivre. Assurée de n'être pas désavouée par M.

Récamier, elle attendit avec plus de tranquillité le retour de Fouché.

De quelque précaution oratoire qu'elle enveloppât son refus, quelque

reconnaissance qu'elle exprimât, Mme Récamier ne put adoucir pour Fouché

le dépit de voir son plan renversé. Il changea de visage, et, emporté

par la colère, éclata en reproches contre les amis de Juliette, et

surtout contre Mathieu de Montmorency, qu'il accusait avoir contribué à

préparer cet _outrage_ à l'empereur. Il fit un morceau contre _la caste

nobiliaire_ pour laquelle, ajouta-t-il, l'_empereur avait une indulgence

fatale_, et il quitta Clichy pour n'y plus revenir.

Mme Récamier n'eut à partir de ce moment aucun rapport de société avec

Fouché. Huit ans plus tard, en 1813, elle se retrouva à Terracine, avec

le duc d'Otrante, sur la route de Naples; je raconterai dans quelle

circonstance.

L'impression pénible que cette basse négociation avait produite sur

l'esprit de la belle Juliette ne tarda pas à s'effacer, et elle crut que

puisqu'elle consentait à l'oublier, nul n'avait le droit d'en conserver

du ressentiment.

Jamais sa vie mondaine n'avait été plus brillante, jamais les affaires

de M. Récamier n'avaient paru plus prospères et n'avaient été plus

étendues; le crédit de sa maison était immense, et il occupait sans

contestation le premier rang parmi les financiers de l'époque; pourtant

cette existence si riche et si animée était loin de faire le bonheur de

celle à laquelle on l'enviait. Les affections qui sont la véritable

félicité et la vraie dignité de la femme lui manquaient: elle n'était ni

épouse ni mère, et son coeur désert, avide de tendresse et de dévouement,

cherchait un aliment à ce besoin d'aimer dans les hommages d'une

admiration passionnée dont le langage plaisait à ses oreilles.

À propos de la sorte d'isolement dans lequel s'était écoulé sa vie, M.

Ballanche lui écrivait un jour, dans le langage mystique dont il

revêtait habituellement sa pensée:

«Ce qu'il y a eu de séparé dans votre existence n'est pas ce qui

vous eût le mieux convenu, si vous en aviez eu le choix. Le phénix,

oiseau merveilleux, mais solitaire, s'ennuyait beaucoup, dit-on. Il

se nourrissait de parfums et vivait dans la région la plus pure de

l'air; et sa brillante existence se terminait sur un bûcher de bois

odoriférants, dont le soleil allumait la flamme. Plus d'une fois,

sans doute, il envia le sort de la blanche colombe, parce qu'elle

avait une compagne semblable à elle.

«Je ne veux point vous faire meilleure que vous n'êtes:

l'impression que vous produisez, vous la sentez vous-même, vous

vous enivrez des parfums que l'on brûle à vos pieds. Vous êtes ange

en beaucoup de choses, vous êtes femme en quelques-unes.»

En l'absence d'une réalité à laquelle ses principes, sa pureté, le

rigide sentiment du devoir ne lui permettaient pas de s'abandonner, Mme

Récamier en poursuivait le fantôme dans les passions qu'elle inspirait.

L'effet ordinaire de la coquetterie chez les femmes, c'est l'aridité du

coeur, et elle donne presque toujours le droit de les supposer égoïstes;

pour Mme Récamier, il entrait dans son désir de plaire bien plus d'envie

d'être aimée que d'être admirée, et la bonté, la sympathie de son coeur

étaient si sincères, que tous les hommes qui furent épris d'elle et dont

elle repoussa les voeux, loin de lui garder rancune, devinrent pour elle

autant d'amis inaltérablement dévoués. Au reste, Mme Récamier trouvait

dans la charité des satisfactions plus réelles, plus dignes de son âme

élevée que ne pouvaient lui en fournir les dangereux succès de sa

beauté.

Sa générosité était sans bornes, et ce n'était pas seulement de son

argent qu'elle faisait aumône; tout malheureux avait droit à son

intérêt: sa grâce, sa politesse la suivaient dans ses rapports avec les

plus humbles, les plus rebutantes misères. Elle donnait beaucoup, et

elle faisait beaucoup donner; elle employait tous les moyens d'influence

et de crédit qui s'attachent à une grande existence, à secourir des

infortunes, à protéger des gens sans appui. C'était le seul moyen,

disait-elle, de rendre les petits devoirs de la société supportables que

de les utiliser ainsi; il fallait faire du monde non point un _but_ mais

un _moyen_.

Aidée par les conseils de M. et de Mme de Gérando, si experts dans la

pratique de la charité, elle avait fondé, sur la paroisse de

Saint-Sulpice, au temps de l'opulence de M. Récamier, une école de

jeunes filles qui devint bientôt si nombreuse que les seules ressources

de la charité privée ne pouvaient la soutenir. On eut recours aux

souscriptions.

La lettre que Mme de Gérando écrivait à la belle Juliette, alors à

Auxerre auprès Mme de Staël, pour lui rendre compte de l'état de

l'école, ne semblera pas, je crois, dépourvue d'intérêt.

«Paris, ce 13 octobre 1806.

«On m'avertit, chère amie, qu'Eugène[10] part à l'instant; j'en

profite pour vous remercier de votre bonne lettre et vous dire ce

que nous avons fait pour nos pauvres enfants. On m'a remis les

douze cents francs; j'en ai payé deux mois de nourriture, le

quartier des maîtresses, celui du loyer.

«Mon mari a écrit lui-même à nombre de personnes de sa connaissance

pour leur proposer à chacune une souscription de cent écus par an,

que la plupart ont acceptée.

«En voici la liste, en y joignant ceux sur lesquels nous comptons

encore. Je mets en tête ceux qui sont déjà engagés.

Mathieu de Montmorency. 300 fr.

Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (1/2) · 第 20 / 142 题