«Que faites-vous donc à Clichy, Madame, par le temps qu'il fait? Il
me semble que Paris vaut mieux, surtout pour vous. Au reste, tout
vous est égal, parce que tout le monde va vous chercher. Quant à
moi, vous savez que je suis forcément sédentaire, mais vous savez
aussi que vous avez le pouvoir de m'appeler à vous quand vous
voulez, comme les enchanteresses évoquent les ombres.
«L. H.»
M. Bernard avait été nommé administrateur des postes en 1800. Il
remplissait ces fonctions en 1802, lorsqu'une circonstance grave et
compromettante le fit destituer. Ayant le bonheur de retrouver, parmi
les rares fragments de Mémoires de Mme Récamier qui me restent, le récit
de cet événement, je la laisse parler et copie fidèlement.
«Mes relations avec Bernadotte se rattachent à une circonstance
trop importante et trop douloureuse de ma vie, pour être jamais
oubliée. Le service qu'il me rendit à cette époque est à jamais
gravé dans ma mémoire.
«Au mois d'août 1802, mon père occupait la place d'administrateur
des postes. À cette époque une correspondance royaliste très-active
inquiétait le gouvernement; divers pamphlets ou brochures écrits
dans le même esprit circulaient dans le Midi, sans qu'on pût
découvrir par quelle voie ils pouvaient y pénétrer. On fut
longtemps à soupçonner que c'était par l'entremise d'un
fonctionnaire public, du chef même de l'administration, car c'était
en effet sous le couvert de mon père que passaient tous ces écrits
clandestins. Il n'avait mis, du reste, aucun des siens dans sa
confidence et nous étions, ma mère et moi, dans la plus parfaite
sécurité[7].
«Un jour Mme Bacciocchi, soeur du premier consul, désirant connaître
M. de La Harpe, me demanda de lui donner à dîner avec lui. J'y
consentis, bien que le degré de notre intimité n'autorisât
nullement le sans façon de cette demande; mais les personnes de la
famille du premier consul commençaient dès lors à prendre des
allures princières et semblaient croire déjà qu'elles honoraient
ceux qui les recevaient chez eux. Il n'y avait de femmes à ce
dîner, que Mme Bacciocchi, Mme de Staël et ma mère, et en hommes,
M. de La Harpe, MM. de Narbonne et Mathieu de Montmorency. Le dîner
fut agréable, comme on peut le présumer de la présence de M. de La
Harpe, de Mme de Staël et du goût que Mme Bacciocchi affectait
alors pour les lettres. Au moment où nous allions sortir de table
pour passer dans le salon, on remit à ma mère un billet: inquiète
de ce qu'il pouvait contenir, elle y jeta les yeux à la dérobée, et
laissant échapper une douloureuse exclamation, elle perdit
connaissance.
«Je cours à elle, les secours qui lui sont prodigués la ranimant,
je l'interroge avec anxiété; elle me tend le billet qu'elle venait
de recevoir: il contenait la nouvelle de l'arrestation de mon père
qui venait d'être conduit dans la prison du Temple. Ce fut un coup
de foudre pour tout ce qui était présent. Anéantie par ce cruel
événement dont je n'osais envisager les conséquences, je sentis
cependant la nécessité de surmonter ma douleur, et, rassemblant
toutes mes forces, je m'avançai vers Mme Bacciocchi, dont le
maintien exprimait plus de malaise que d'attendrissement.--Madame,
lui dis-je d'une voix entrecoupée par l'émotion, la Providence qui
vous rend témoin du malheur qui nous frappe, veut sans doute faire
de vous mon sauveur. Il faut que je voie le premier consul
aujourd'hui même; il le faut absolument, et je compte sur vous,
Madame, pour obtenir cette entrevue.--Mais, dit Mme Bacciocchi avec
embarras, il me semble que vous feriez bien d'aller d'abord trouver
Fouché pour savoir au juste l'état des choses. Alors, s'il est
nécessaire que vous voyiez mon frère, vous viendrez me le dire, et
nous verrons ce qu'il sera possible de faire.--Où pourrai-je vous
retrouver, Madame? repris-je sans me laisser décourager par la
froideur de ces paroles.--Au Théâtre-Français, dans ma loge où je
vais rejoindre ma soeur qui m'attend.»
«Un pareil rendez-vous, dans un pareil moment, me fit tressaillir:
toutefois ce n'était pas le temps de manifester mes sentiments. Je
demandai ma voiture et je courus chez Fouché. Il me reçut en homme
qui savait bien ce qui m'amenait chez lui. Il m'écouta en silence
et répondit laconiquement à mes questions.--«L'affaire de monsieur
votre père est grave, très-grave, mais je n'y puis rien: voyez le
premier consul ce soir même; obtenez que la mise en accusation
n'ait pas lieu, demain il ne sera plus temps; c'est tout ce que
j'ai à vous dire.» Je le quittai dans un état d'angoisse impossible
à rendre. Mon seul espoir était alors Mme Bacciocchi: je me
décidai, quoi qu'il m'en coûtât, à l'aller chercher au rendez-vous
qu'elle m'avait indiqué. En arrivant au Théâtre-Français, je
pouvais à peine me soutenir. Le bruit, la foule, les lumières me
causaient une sensation étrange et douloureuse. Je m'enveloppai de
mon châle et me fis conduire à la loge de Mme Bacciocchi, qu'on
m'ouvrit pendant un entr'acte.
«Elle y était avec Mme Leclerc; en me reconnaissant, elle ne put
réprimer l'expression d'une vive contrariété, mais j'étais soutenue
par un sentiment trop fort pour en tenir aucun compte.--«Je viens,
Madame, lui dis-je, réclamer l'exécution de votre promesse. Il faut
que je parle ce soir même au premier consul, ou mon père est
perdu.--Eh bien, me dit Mme Bacciocchi froidement, laissez achever
la tragédie; dès qu'elle sera finie, je suis à vous.»
«Il fallait bien me résigner à attendre; je m'assis, ou plutôt je
me laissai tomber dans le coin le plus reculé de la loge.
Heureusement pour moi, c'était une loge d'avant-scène,
très-profonde et assez obscure, où je pouvais du moins me livrer
sans contrainte à toutes mes désolantes pensées. Je remarquai
alors, pour la première fois, dans le coin opposé au mien, un homme
dont les grands yeux noirs attachés sur moi exprimaient un si
ardent et si profond intérêt que je m'en sentis touchée. Après
avoir essuyé tant de froideur, j'éprouvais quelque soulagement à
rencontrer un peu de bienveillance et de compassion. En ce moment
Mme Leclerc, se tournant tout à coup de mon côté, me demanda si
j'avais déjà vu Lafont dans le rôle d'Achille. Et sans attendre ma
réponse:--«Il y est bien beau, ajouta-t-elle; mais aujourd'hui il a
un casque qui le coiffe horriblement.» À cette question oiseuse qui
montrait tant d'indifférence pour la situation où j'étais, à ces
paroles à la fois cruelles et frivoles, l'inconnu laissa échapper
un mouvement d'impatience, et décidé sans doute à abréger mon
supplice, il se pencha vers Mme Bacciocchi.--«Madame Récamier
paraît souffrante, lui dit-il à demi-voix; si elle voulait m'en
accorder la permission, je la reconduirais chez elle et je me
chargerais de parler au premier consul.--Oui sans doute, répondit
avec empressement Mme Bacciocchi, enchantée d'être déchargée de
cette corvée. Rien ne peut être plus heureux pour vous,
ajouta-t-elle en se tournant vers moi. Confiez-vous au général
Bernadotte, personne n'est plus en situation de vous servir.»
«J'étais si pressée de sortir de cette loge, d'échapper au poids
d'un service qu'on me faisait si chèrement acheter, que je me hâtai
d'accepter les offres du général Bernadotte; je pris son bras et je
sortis avec lui. Il me conduisit à ma voiture où il se plaça près
de moi, après avoir donné ordre à la sienne de le suivre. Pendant
tout le chemin, il s'efforça de me rassurer sur le sort de mon
père, et me répéta tant de fois qu'il était sûr d'obtenir de
Bonaparte que le procès ne fût point entamé, que j'arrivai chez moi
un peu consolée. Il me quitta pour se rendre aux Tuileries,
promettant de me rapporter le soir même une réponse quelle qu'elle
fût.
«L'arrestation de mon père était la nouvelle du jour; l'intérêt, la
curiosité, la malignité même avaient attiré chez moi ce soir-là une
foule immense, tout Paris était dans mon salon. Je ne me sentis pas
le courage d'y paraître, et je me retirai dans ma chambre pour y
attendre Bernadotte: je comptai les minutes jusqu'à son retour. Il
arriva enfin heureux et triomphant; à force d'instances, il avait
obtenu du premier consul que mon père ne serait pas mis en
accusation, et il espérait, disait-il, que sa liberté ne se ferait
pas longtemps attendre. Je manquais de paroles pour le remercier.
«Cependant, toute rassurée que j'étais sur l'issue de l'événement,
cette nuit ne fut par pour moi une nuit de repos; je la passai tout
entière à chercher les moyens d'arriver jusqu'à mon père et de le
tranquilliser sur sa propre situation. La chose n'était pas facile:
il était au secret, je le savais, mais j'étais résolue à tout
tenter pour le voir. J'avais eu à plusieurs reprises des
permissions pour visiter, au Temple où on l'avait enfermé, des
prisonniers qui m'intéressaient, et j'avais conservé quelques
intelligences dans la prison. Je m'y rendis donc le lendemain de
grand matin, sous prétexte d'une de ces visites habituelles, et je
trouvai moyen de décider un gardien, nommé Coulommier, qui m'était
dévoué, à me procurer un moment d'entretien avec mon père,
quoiqu'il fût au secret. Il me conduisit avec les plus grandes
précautions à sa cellule où il me laissa.
«À peine avions-nous eu le temps, mon père de m'exprimer sa joie et
sa surprise de me voir, moi de lui dire en peu de mots ce que
j'avais fait, que Coulommier accourut tout pâle et hors de lui.
Sans proférer un seul mot, il me saisit par le bras, ouvre une
porte, me jette dans une sorte de cachot, m'y enferme et me laisse
dans la plus profonde obscurité. Tout ceci s'était passé si
rapidement que je n'avais pas eu le temps de me reconnaître. Je
m'appuyai machinalement contre la porte de ma prison, j'entendis un
bruit de pas et de voix confuses, puis il s'apaisa. On parut
parlementer quelque temps; le ton solennel de paroles entrecoupées
de silence m'apprit qu'il se passait quelque chose d'officiel, mais
je ne pouvais distinguer ce qui se disait. Bientôt le bruit des pas
recommença, les portes s'ouvrirent et se fermèrent, puis tout
rentra dans le silence. Je crus alors qu'on allait venir me
délivrer, mais j'attendis en vain, je n'entendis rien que les
battements précipités de mon coeur. La peur commença à s'emparer de
moi; sans moyen de mesurer le temps qui s'écoulait, les minutes me
semblaient des siècles. Mes pensées se succédaient avec une
effrayante rapidité. Avait-on changé mon père de prison? lui
avait-on donné un autre gardien? Coulommier était-il soupçonné à
cause de moi, et n'osait-il me faire sortir? combien de temps
durerait ma captivité? À cette question, un frisson glacial me
saisit. À travers mes inquiétudes personnelles m'apparaissaient
toutes les souffrances dont ces sombres murs avaient été témoins.
Ici la famille royale avait passé les derniers jours de son épreuve
terrestre. Je croyais voir ces nobles ombres errer autour de moi.
Peu à peu je cessai de penser et je tombai dans une sorte
d'abattement stupide. Je me sentais prête à perdre connaissance
quand un bruit de clefs et de serrures me rendit subitement mes
forces. En effet, c'était bien la porte de la prison qu'on ouvrait,
et bientôt après la mienne. Je m'élançai au grand jour avec un
transport de joie.--«J'ai eu une belle peur! me dit Coulommier:
suivez-moi bien vite et ne me demandez plus rien de pareil.»
J'appris alors qu'on était venu chercher mon père pour le conduire
à la préfecture de police où il devait subir un interrogatoire, et
que mon séjour dans ce petit réduit noir avait duré plus de deux
heures.
«Bernadotte cependant n'abandonna point la tâche qu'il avait
entreprise. Un matin il arriva chez moi, tenant à la main l'ordre
de mise en liberté de mon père, qu'il me remit avec cette grâce
chevaleresque qui le distinguait. Il me demanda, comme seule
récompense, la faveur de m'accompagner au Temple pour délivrer le
prisonnier. Ce fut un beau jour. Mon père fut destitué; je devais
m'y attendre, le gouvernement était dans son droit.
«L'empereur à Sainte-Hélène s'est souvenu de cette circonstance.
Selon lui, à peine premier consul, il se trouva aux prises avec la
célèbre Mme Récamier; son père était administrateur des postes.
Napoléon, en entrant au gouvernement, avait été obligé de signer de
confiance une foule de listes; mais il eut bientôt établi une
grande surveillance dans toutes les parties. Il trouva qu'une
correspondance avec les chouans se faisait sous le couvert de M.
Bernard, père de Mme Récamier. Celui-ci fut aussitôt destitué, et
courait risque d'être jugé et mis à mort. Sa fille accourut auprès
du premier consul, et, sur ses sollicitations, le premier consul
voulut bien faire grâce du procès, mais il fut inébranlable sur le
reste. Mme Récamier, habituée à tout obtenir, ne prétendait rien
moins qu'à la réintégration de son père. Telles étaient les moeurs
du temps: cette sévérité de la part du premier consul fit jeter les
hauts cris, on n'y était pas accoutumé; Mme Récamier et ses
partisans qui étaient fort nombreux, ne lui pardonnèrent jamais.»
(_Mémorial de Sainte-Hélène_, t. I, p. 355, éd. de 1842.)
«Je ne jetai point les hauts cris, comme le dit le _Mémorial_. Je
n'accourus point auprès du premier consul et ne lui adressai aucune
sollicitation, puisque Bernadotte se chargea seul de toutes les
démarches. Je regardai la destitution de mon père comme un malheur
inévitable, et ne m'en plaignis point.»
Ici, j'interromps la citation pour intercaler une lettre que je trouve
dans les papiers de Mme Récamier, et qui confirme son récit: