BONAPARTE.

_Note des citoyens plénipotentiaires de la république française._

Les plénipotentiaires de la république française ont reçu les cinq

notes, datées du 18 juillet 1797, qui leur ont été adressées par leurs

excellences MM. les plénipotentiaires de S. M. l'empereur et roi,

d'après la remise de celle du même jour, relative à la tenue de deux

congrès. Ils continuent à voir, avec douleur, que le cabinet de Vienne

saisit tous les prétextes pour faire naître des obstacles, et s'opposer

à la conclusion de la paix: ils ne peuvent se dissimuler que les

apparences mêmes ne sont plus gardées. Le ton qui règne dans les notes

remises aux plénipotentiaires français; les nombreuses protestations

qu'elles contiennent; la nature extraordinaire des demandes qui y sont

présentées; les diverses marches des troupes autrichiennes: tout, en

un mot, annonce la guerre. La reprise des hostilités, de la part de

l'Autriche, ne semble retardée par elle que pour gagner du temps, et se

donner celui de fasciner les yeux de l'Europe par des protestations de

désir de la paix, au moment où le cabinet de Vienne paraît être dans des

intentions absolument contraires à ces protestations.

Comment croire à la sincérité de ce cabinet, puisque, lorsqu'il paraît

insister si fortement sur l'exécution des préliminaires de Léoben, il la

viole lui-même de la manière la plus évidente? En effet, quoiqu'on

ait cherché à donner à ces préliminaires une interprétation que les

plénipotentiaires français refusent d'admettre, et qui ne peut avoir

d'autre but que d'éloigner encore davantage de la conclusion de la paix,

il n'en est pas moins certain qu'on était convenu de conclure la paix

définitive dans l'espace de trois mois, à dater de leur signature; et

cet article principal des préliminaires, dont l'Europe entière désire

l'exécution, se trouve manifestement violé.

Déjà près de quatre mois se sont écoulés depuis cette époque; il y en a

trois que les soussignés ont fait connaître aux plénipotentiaires de

S. M. l'empereur et roi les pleins pouvoirs qu'ils avaient reçus du

directoire exécutif de la république française pour conclure et signer

la paix définitive: tandis que le cabinet de Vienne, loin d'imiter cette

conduite, s'est constamment attaché à ne faire porter les discussions

entre les négociateurs respectifs, que sur les objets qui ne se liaient

que par des rapports éloignés au but principal de la négociation.

L'article des préliminaires par lequel S. M. consentirait à une paix

séparée ne se trouve-t-il pas encore violé par la manifestation

consignée dans les notes de leurs excellences MM. les plénipotentiaires

autrichiens, de l'envie de S. M. l'empereur et roi de ne traiter qu'en

commun avec ses anciens alliés?

Mais ce qu'il est impossible de ne pas considérer comme une violation

manifeste de l'article premier des préliminaires secrets, c'est la

protestation remise par leurs excellences MM. les plénipotentiaires

autrichiens contre l'indépendance de la Lombardie, puisque cet article

porte textuellement:

«S. M. l'empereur renonce (et non pas renoncera) à la partie de ses

états en Italie qui se trouve au-delà de la rive droite de l'Oglio et de

la rive droite du Pô.»

S. M. l'empereur ne devait occuper le territoire vénitien qu'à la paix

définitive, et cependant elle s'empare de la Dalmatie et de l'Istrie,

c'est-à-dire des plus belles provinces de la république de Venise; elle

en chasse les garnisons, y établit son gouvernement, et le cabinet de

Vienne se plaint du changement de gouvernement de Venise!

S. M. l'empereur ne dissimule pas son impatience d'entrer en possession

des états de cette république, elle les voudrait tous: elle n'en excepte

ni les débouchés de l'Adige et de la Brenta, ni lu ville de Venise

elle-même, et cependant le cabinet de Vienne se dit animé d'une grande

sollicitude pour cette ancienne république!

L'armée française occupe, il est vrai, les états de Venise, comme elle

le faisait avant les préliminaires; elle occupe de plus la ville de

Venise; mais elle ne s'y tient que comme auxiliaire; ses troupes ne s'y

mêlent en aucune manière d'affaires politiques, et si quelques agens

subalternes de S. M. l'empereur ont été insultés, on ne doit sans doute

l'attribuer qu'au ressentiment de la part des Vénitiens de la violence

qu'a exercée l'armée impériale en entrant dans l'Istrie et la Dalmatie:

les plénipotentiaires ne pouvaient qu'interposer leur médiation entre S.

M. l'empereur et roi et la république de Venise; ils l'ont fait.

C'est cependant en conséquence des préliminaires, sur lesquels le

cabinet de Vienne n'insiste que lorsqu'il les a expliqués d'une manière

désastreuse pour la France, et quelquefois pour l'empereur lui-même, que

cinq provinces autrichiennes ont été restituées à S. M., que le port

intéressant de Trieste, et, avec lui, la faculté de reprendre son

commerce, lui ont été rendus.

Quant au changement de gouvernement à Venise et à Gênes, la république

française n'y a pris aucune part: elle ne s'en est mêlée qu'à la demande

des peuples, et pour éloigner les excès qui s'attachent ordinairement au

berceau des révolutions.

C'est donc aux gouvernemens de ces deux peuples que doivent s'adresser

les plénipotentiaires de S. M. impériale, pour tout ce qui les concerne.

Et comment les plénipotentiaires français ne seraient-ils pas frappés de

l'insincérité apparente du cabinet de Vienne, lorsqu'il paraît affecté

d'un changement arrivé à Venise, qui rend beaucoup plus facile

l'exécution des préliminaires? Cette conduite ne semble-t-elle pas

offrir une preuve d'un dessein formel du cabinet de Vienne de ne pas les

exécuter?

Pour ce qui est de l'affaire du duc de Modène, elle ne regarde en

aucune manière le gouvernement français: c'est une affaire de lui à ses

peuples.

S. M. l'empereur, sur la seule promesse de conclure sa paix séparée,

a obtenu la restitution de cinq provinces et l'éloignement de l'armée

française de sa capitale: aujourd'hui, que cette paix n'est pas encore

conclue, nonobstant le texte des préliminaires, le cabinet de Vienne

veut avoir cinq ou six forteresses et une grande partie de l'Italie, et

c'est en faisant également des promesses qu'il croit les obtenir! Mais,

après avoir vu élever tant d'obstacles qu'il était facile d'écarter;

après que les lenteurs extrêmes du cabinet de Vienne, et ses refus

prolongés d'adopter une marche qui convient aux intérêts des deux

puissances, ont si considérablement ajouté aux difficultés qui

s'opposent à la paix, les soussignés se voient forcés de recueillir les

voeux du cabinet de Vienne pour cette paix, plutôt dans des faits

que dans des protestations qui, jusqu'ici, n'ont rien produit que

d'illusoire, doivent à la république, qui les a honorés de sa confiance,

de ne s'écarter aucunement, dans le dessein de faire quelque chose

d'agréable à S. M. I., du strict sens des préliminaires, d'après

lesquels S. M. ne doit entrer qu'à la paix définitive dans les états de

Venise.

Si S. M. croit qu'il est de son intérêt d'occuper sur-le-champ ces

états, qu'elle fasse la paix sans délai; mais si le cabinet de Vienne

veut continuer à en empêcher la conclusion, l'intérêt de la république

française exige que les pays de Venise et les forteresses soient entre

les mains de son armée.

Quelque affligeant qu'il serait pour les plénipotentiaires français de

voir des négociations entamées depuis si long-temps se terminer par la

guerre, ils doivent à l'honneur de leur nation de demander si l'Autriche

la veut, et d'annoncer que la république française est plutôt disposée à

la faire, qu'à se laisser jouer par des subtilités ou des demandes à la

fois défavorables aux deux puissances, et singulièrement éloignées de la

bonne foi que les plénipotentiaires français n'ont cessé d'apporter dans

tout le cours de la première négociation.

Mais, dans cette situation de choses, les soussignés espèrent que MM.

les plénipotentiaires autrichiens emploieront tous leurs efforts pour

faire adopter, par le cabinet de Vienne, une marche plus convenable aux

intérêts mutuels, et un système qui rapproche immédiatement de la paix,

que les soussignés ne cessent d'offrir de conclure.

Les plénipotentiaires français pourraient répondre par des

contre-protestations aux notes qui leur ont été remises par leurs

excellences MM. les plénipotentiaires autrichiens; ils pourraient

retracer, dans des mémoires historiques, les efforts qu'ils n'ont cessé

de faire pour arriver à la conclusion de la paix définitive; mais ils

écartent ces moyens, parce que leur intention est d'éloigner tout ce qui

pourrait troubler encore davantage l'harmonie, qu'il est si essentiel

d'établir dans les négociations dont ils sont chargés. Ils savent

parfaitement que la paix, qu'il est instant de conclure, doit, pour être

solide et durable, être basée sur les intérêts mutuels; et l'ensemble

des préliminaires de Léoben a dû témoigner à S. M. l'empereur et roi,

que l'intention de la république française n'avait jamais été de priver

la maison d'Autriche d'une puissance égale à celle qu'elle avait avant

la guerre: les compensations qu'elle doit recevoir en offrent la preuve.

Elle se trouve encore dans la marche que les négociateurs français n'ont

cessé de suivre, et lorsqu'ils ont demandé quelques avantages pour la

république française, ils en ont toujours proposé d'équivalens pour la

maison d'Autriche. Si le cabinet de Vienne imitait cet exemple, les deux

puissances verraient bientôt succéder aux désastres enfantés par la

guerre le repos si ardemment désiré par les peuples: le directoire

exécutif de la république française a toujours voulu que la paix fût

également avantageuse et à l'Autriche et à la France, et surtout qu'elle

éloignât toute possibilité d'une guerre future entre elles, tant en

Italie qu'en Allemagne, en déterminant les frontières de telle manière

qu'aucune des deux puissances ne fût, en temps de paix, dans une

situation en quelque sorte offensive ou alarmante vis-à-vis de l'autre.

Ne point se renfermer dans ce cercle raisonnable; faire dépendre la paix

de quelques mille hommes de population de plus, qui n'ajoutent rien à

la puissance d'un grand peuple, c'est oublier tous les maux dont gémit

l'humanité souffrante, c'est demander une guerre qui ne peut avoir de

but utile à aucune des deux nations.

En finissant, les soussignés ont l'honneur de prier MM. les

plénipotentiaires de S. M. l'empereur et roi de ne pas se servir,

lorsqu'ils parlent des gouvernemens démocratiques et des peuples,

de termes qui seraient injurieux pour le gouvernement que les

plénipotentiaires de la république française représentent.

Il n'est jamais arrivé aux soussignés, en parlant des ministres des rois

et de leurs cours, de se servir d'aucune épithète qui pût leur être

injurieuse.

Les citoyens plénipotentiaires de la république française demandent à

leurs excellences MM. les plénipotentiaires de S. M. l'empereur et roi

de vouloir bien agréer l'assurance réitérée de leur haute considération.

A Udine, le 10 thermidor an 5 de la république française, une et

indivisible (28 juillet 1797).

BONAPARTE et CLARKE.

_Note des citoyens plénipotentiaires de la république française._

Si les soussignés plénipotentiaires de la république française ont été

surpris de voir les troupes de S. M. impériale et royale s'emparer,

contre la teneur des préliminaires de Léoben, et avant la conclusion

définitive, de l'Istrie et de la Dalmatie, ils ne peuvent dissimuler que

leur étonnement a été extrême en apprenant que ces mêmes troupes ont

pris possession de la république de Raguse; ils protestent fortement

contre la destruction de ladite république, et espèrent que S. M.

l'empereur, animée par les sentimens de justice qui la caractérisent,

sentira combien il est impossible que les autres puissances, et

particulièrement la république française et la Porte-Ottomane, voient

avec indifférence l'occupation d'un état neutre et indépendant, qui

n'est jamais intervenu en aucune façon dans la guerre actuelle, et

ils ne doutent pas que leurs excellences MM. les plénipotentiaires

autrichiens ne contribuent de tout leur pouvoir à faire donner par S.

M. les ordres les plus prompts, pour que ses troupes se retirent du

territoire de la république de Raguse.

Les soussignés réitèrent à leurs excellences MM. les plénipotentiaires

de S. M. impériale et royale l'assurance de leur haute considération.

Udine, le 10 thermidor an 6 (28 juillet 1797).

BONAPARTE et H. CLARKE.

_Note des généraux Bonaparte et Clarke._

Les citoyens plénipotentiaires de la république française ont pris en

considération la note relative à la tenue de deux congrès, datée d'Udine

le 18 juillet 1797, qui a été remise par leurs excellences MM. les

plénipotentiaires de S. M. impériale et royale, et se sont rappelé les

diverses demandes et allégations relatives à son contenu. Après s'être

référés à leur note du 3 messidor, et particulièrement pour ce qui

a rapport à la demande faite par leurs excellences MM. les

plénipotentiaires autrichiens eux-mêmes, tant à Léoben qu'à Gratz, de

traiter de la paix définitive et séparée de S. M. impériale et royale

dans une ville d'Italie, les soussignés pensent que la convention signée

à Montebello, le 5 prairial dernier, a tout prévu, et ils ont l'honneur

de déclarer à leurs excellences MM. les plénipotentiaires autrichiens

qu'ils s'en rapportent entièrement à son contenu.

Les soussignés sont d'autant plus portés à insister à cet égard, qu'ils

ne peuvent voir sans surprise et sans éprouver un sentiment pénible,

reproduire à l'époque actuelle une question déjà décidée depuis deux

mois; et ils avouent, avec franchise, que cette conduite tend à les

confirmer dans la persuasion que la cour de Vienne ne cherche que des

prétextes pour traîner la négociation en longueur et gagner du temps.

Le meilleur moyen de prouver qu'on veut la paix, c'est de la conclure

sur-le-champ, ainsi que les soussignés n'ont cessé de l'offrir et

l'offrent encore, et sans sacrifier les intérêts des deux puissances à

des considérations étrangères.

Les soussignés assurent leurs excellences MM. les plénipotentiaires de

S. M. impériale de leur parfaite considération.

Udine, le 10 thermidor an 5 (28 juillet 1797).

BONAPARTE et CLARKE.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 853 / 899 题