Au quartier-général à Montebello, le 30 floréal an 5 (19 mai 1797).
_Au directoire exécutif._
Je vous ai envoyé le traité que j'ai conclu avec Venise, en conséquence
duquel cinq à six mille hommes sous les ordres du général Baraguay
d'Hilliers ont dû prendre, le 27, possession de la ville. J'ai eu
plusieurs buts en concluant ce traité.
1°. D'entrer dans la ville sans difficultés: avoir l'arsenal et tout
en notre possession, et pouvoir en tirer ce qui nous convient, sous le
prétexte de l'exécution des articles secrets.
2°. De nous trouver à même, si le traité de paix avec l'empereur ne
s'exécutait pas, de rallier à nous et de faire tourner à notre avantage
tous les efforts du territoire vénitien.
3°. De ne pas attirer sur nous l'espèce d'odieux de la violation des
préliminaires relatifs au territoire vénitien, et en même temps de
donner des prétextes et de faciliter leur exécution.
4°. Et enfin de calmer tout ce qu'on pourrait dire en Europe, puisqu'il
est constaté que notre garnison de Venise n'est qu'une opération
momentanée, et un acte de protection sollicité par Venise même.
Le pape est très-malade et a quatre-vingt-trois ans. Sur la première
nouvelle que j'en ai eue, j'ai fait réunir tous mes Polonais à Bologne,
d'où je les pousserai jusqu'à Ancône. Quelle conduite dois-je tenir si
le pape meurt?
Gênes demande à grands cris la démocratie, le sénat m'envoie des députés
pour sonder là-dessus mes intentions. Il est très possible qu'avant dix
ou douze jours l'aristocratie de Gênes subisse le même sort que celle de
Venise.
Il y aurait alors en Italie trois républiques démocratiques, qui, pour
le moment, ne pourraient être que difficilement réunies, vu les coupures
qu'y produisent les états intermédiaires de Parme et de l'empereur, et
vu d'ailleurs l'enfance dans laquelle sont encore les Italiens; mais, et
la liberté de la presse, et les événemens futurs ne manqueront pas de
réunir ces trois républiques en une seule.
1°. La république cisalpine comprenant la Lombardie, le Bergamasque, le
Crémasque, le Modénois, Massa-Carara, la Graffiniana, le golfe de
la Spezzia, forme une population de dix-huit à dix-neuf cent mille
habitans.
2°. La république cispadane, comprenant le Bolonais, le Ferrarois,
la Romagne, Venise, Rovigo, et une partie du Trévisan et les îles
de l'Archipel, forme une population de seize à dix-huit cent mille
habitans.
3°. La république ligurienne, comprenant les fiefs impériaux, Gênes et
les états de Gênes, hormis le golfe de la Spezzia.
Les états du duc de Parme et ceux du roi de Sardaigne ne tarderont pas à
s'insurger; je fais cependant ce qui est possible pour soutenir le duc
de Parme et le roi de Sardaigne.
La république cisalpine et cispadane se réuniront difficilement, de
sorte que si l'empereur s'arrange à laisser la Marche trévisane et
la Polésine de Rovigo, il sera possible de laisser Venise avec la
république cispadane.
Si, au contraire, il ne voulait pas, l'on réunirait ces deux républiques
en une, parce qu'alors il est bien prouvé que la république cispadane ne
serait pas assez forte pour maintenir la ville de Venise, comme ville de
province.
En attendant, je laisse subsister la Cispadane organisée séparément,
puisque sa réunion avec la Lombardie mécontenterait beaucoup de monde,
et pourrait être regardée par l'empereur comme une violation des
préliminaires, et que d'ailleurs la capitale à Bologne nous permettra
d'avoir une grande influence sur toutes les affaires de Rome.
Je vous envoie donc l'ordre que je donne aujourd'hui pour la réunion
de la Romagne à la république cispadane. Je profiterai de cette
circonstance pour leur faire renommer un autre directoire, celui qu'ils
ont nommé étant assez mal composé.
Quand ensuite la paix définitive avec l'empereur sera faite, je prendrai
des mesures pour réunir ces deux républiques; mais en attendant il faut
que je profile des momens de repos pour organiser parfaitement l'une
et l'autre, afin que si les choses se brouillent avec l'empereur, nous
puissions être sûrs que nos derrières soient tranquilles, et que si
les affaires de Rome viennent à se brouiller par la mort du pape, l'on
puisse partir de là pour faire toutes les opérations qui deviendraient
nécessaires.