BONAPARTE.

Au quartier-général à Gradisca, le 30 ventose an 5 (20 mars 1797).

_Au directoire exécutif._

Citoyens directeurs,

Je vous ai rendu compte du passage de la Piave, des combats de Longara,

de Sacile, et de la journée du Tagliamento.

Le 28, la division du général Bernadotte part à trois heures du matin,

dépasse Palma-Nova, et prend position sur le torrent de la Torre, où les

hussards se rencontrent.

La division du général Serrurier prend position sur la droite, celle

du général Guieux sur la gauche; j'envoie le citoyen Lasalle, avec le

vingt-quatrième de chasseurs, à Voine.

L'ennemi, à notre approche, évacue Palma-Nova, où nous trouvons trente

mille rations de pain et mille quintaux de farine en magasin: il y

avait dix jours que le prince Charles s'était emparé de cette place,

appartenant aux Vénitiens; il voulait l'occuper, mais il n'avait pas eu

le temps de s'y établir.

Le général Masséna arrive à Saint-Daniel, à Osopo, à Gemona, et pousse

son avant-garde dans les gorges.

Le 29, le général Bernadotte s'avance et bloque Gradisca; le général

Serrurier se porte vis-à-vis San-Pietro pour passer l'Isonzo; l'ennemi a

plusieurs pièces de canon et quelques bataillons de l'autre côté pour en

défendre le passage.

J'ordonne différentes manoeuvres, qui épouvantent l'ennemi, et le

passage s'exécute sans opposition. Je ne dois pas oublier le trait de

courage du citoyen Andréossy, chef de brigade d'artillerie, que je

charge de reconnaître si la rivière est guéable; il se précipite

lui-même dans l'eau, et la passe et la repasse à pied. Cet officier est

d'ailleurs distingué par ses talens et ses connaissances étendues.

_Passage de l'Isonzo et prise de Gradisca._

Le général Serrurier se porte sur Gradisca en suivant les crêtes

supérieures qui dominent cette ville.

Pour amuser pendant ce temps-là l'ennemi et l'empêcher de s'apercevoir

de sa manoeuvre, le général Bernadotte fait attaquer, par des

tirailleurs, les retranchemens ennemis; mais nos soldats, emportés par

leur ardeur naturelle, s'avancent, la baïonnette en avant, jusque sous

les murs de Gradisca. Ils sont reçus par une forte fusillade et de la

mitraille. Le général Bernadotte, obligé de les soutenir, fait avancer

quatre pièces de canon pour enfoncer les portes; mais elles sont

couvertes par une flèche bien retranchée.

Cependant le général Serrurier arrive sur les hauteurs qui maîtrisent

Gradisca, rend toute retraite impossible à la garnison; l'ennemi n'a

donc plus ni probabilité de se défendre, ni espoir de s'échapper; le

général Bernadotte lui fait la sommation que je vous envoie, et il

capitule.

Trois mille prisonniers, l'élite de l'armée du prince Charles, dix

pièces de canon, huit drapeaux sont le fruit de cette manoeuvre. Nous

avons en même temps passé l'Isonzo et pris Gradisca.

La division du général Bernadotte s'est conduite avec un courage qui

nous est un garant de nos succès à venir. Le général Bernadotte, ses

aides-de-camp, ses généraux ont bravé tous les dangers. Je vous demande

le grade de général de brigade pour l'adjudant-général Mireur.

Le général Bernadotte se loue beaucoup du général Murat, commandant son

avant-garde, du général Friand, de l'adjudant-général Mireur, du

citoyen Campredon, commandant du génie; du citoyen Zaillot, commandant

l'artillerie; du citoyen Lahure, chef de la quinzième demi-brigade

d'infanterie légère; du citoyen Marin, et des deux frères Conroux.

Le citoyen Duroc, mon aide-de-camp, capitaine, s'est conduit avec la

bravoure qui caractérise l'état major de l'armée d'Italie.

Le citoyen Miquet, chef de la quatre-vingt-huitième demi-brigade, a été

blessé.

_Combat de Casasola._

La division du général Masséna s'empare du fort de la Chiusa, rencontre

l'ennemi, qui veut lui disputer le passage du pont de Casasola. Ses

tirailleurs font replier ceux de l'ennemi, et un instant après les

grenadiers des trente-deuxième et cinquante-septième demi-brigades,

en colonne serrée, forcent ce pont, culbutent l'ennemi malgré ses

retranchemens et ses chevaux de frise, le poursuivent jusqu'à la

Ponteba, et lui font six cents prisonniers, tous des régimens

nouvellement venus du Rhin; tous les magasins que l'ennemi avait de ce

côté tombent en notre pouvoir.

Les chasseurs du dixième régiment, le sabre à la main, foncent dans les

retranchemens ennemis, et acquièrent un nouveau titre à l'estime de

l'armée.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 696 / 899 题