Au quartier-général à Valdasone, le 27 ventose an 5 (17 mars 1797).
_Au directoire exécutif._
Citoyens directeurs,
Depuis la bataille de Rivoli, l'armée d'Italie occupait les bords de
la Piave et du Lawis; l'armée de l'empereur, commandée par le prince
Charles, occupait l'autre rive de la Piave, avait son centre placé
derrière le Cordevole, et appuyait sa droite à l'Adige du côté de
Bellune.
Le 20, au matin, la division du général Masséna se rend à Feltre:
l'ennemi, à son approche, évacue la ligne de Cordevole et se porte sur
Bellune.
La division du général Serrurier se porte à Asolo, elle est assaillie
par un temps horrible; mais le vent et la pluie, à la veille d'une
bataille, ont toujours été pour l'armée d'Italie un présage de bonheur.
Le 23, à la pointe du jour, la division passe la Piave vis-à-vis le
village de Vidor: malgré la rapidité et la profondeur de l'eau, nous ne
perdons qu'un jeune tambour. Le chef d'escadron Lasalle, à la tête d'un
détachement de cavalerie, et l'adjudant général Leclerc, à la tête de
la vingt-unième demi-brigade d'infanterie légère, culbutent le corps
ennemi, qui voulait s'opposer à notre passage, et se portent rapidement
à San-Salvador. Mais l'ennemi, au premier avis du passage, a craint
d'être cerné, et a évacué son camp de Capanna.
Le général Guieux, à deux heures après midi, passe la Piave à
Ospedalleto, et arrive le soir à Conegliano: un soldat entraîné par
le courant est sur le point de se noyer; une femme attachée à la
cinquante-unième se jette à la nage et le sauve; je lui ai fait présent
d'un collier d'or, auquel sera suspendue une couronne civique avec le
nom du soldat qu'elle a sauvé.
Notre cavalerie, dans cette journée, rencontre plusieurs fois celle de
l'ennemi, et a toujours l'avantage; nous prenons quatre-vingts hussards.
Le 23, le général Guieux, avec sa division, arrive à Sacile, tombe sur
l'arrière-garde ennemie, et, malgré l'obscurité de la nuit, lui fait
cent prisonniers. Un corps de hulans demande à capituler; le citoyen
Sciebeck, chef d'escadron, s'avance et reste mort; le général Dugua,
commandant la réserve, est légèrement blessé.
Cependant, la division du général Masséna arrive à Bellune,
poursuit l'ennemi qui s'est retiré du côté de Cadore, enveloppe son
arrière-garde, fait sept cents prisonniers, parmi lesquels cent
hussards, un colonel, et le général Lusignan, qui commandait tout le
centre. Le dixième de chasseurs se distingue comme à son ordinaire.
M. de Lusignan s'est couvert d'opprobre par la conduite qu'il tint à
Brescia envers nos malades; j'ordonne qu'il soit conduit en France sans
pouvoir être échangé.
Le 26, la division du général Guieux part de Pardenone, à cinq heures
du matin; celle du général Bernadotte part de Sacile, à trois heures du
matin; celle du général Serrurier part de Sassiano, à quatre heures du
matin: tous se dirigent sur Valvasone.
La division du général Guieux dépasse Valvasone et arrive sur le bord du
Tagliamento, à onze heures du matin. L'armée ennemie est retranchée de
l'autre côté de la rivière, dont elle prétend nous disputer le passage.
Mon aide-de-camp, chef d'escadron Croisier, va, à la tête de vingt-cinq
guides, à la reconnaissance jusqu'aux retranchemens; il est accueilli
par la mitraille.
La division du général Bernadotte arrive à midi: j'ordonne sur-le-champ
au général Guieux de se porter sur la gauche pour passer la rivière à
la droite des retranchemens ennemis, sous la protection de douze pièces
d'artillerie. Le général Bernadotte doit la passer sur la droite; l'une
et l'autre de ces divisions forment leurs bataillons de grenadiers, se
rangent en bataille, ayant chacune une demi-brigade d'infanterie légère
en avant, soutenue par deux bataillons de grenadiers, et flanquée par
la cavalerie. L'infanterie légère se met en tirailleurs; le général
Dommartin, à la gauche, et le général Lespinasse à la droite, font
avancer leur artillerie, et la canonnade s'engage avec la plus grande
vivacité; j'ordonne que chaque demi-brigade ploie, en colonne serrée sur
les ailes de son second bataillon, ses premier et troisième bataillons.
Le général Duphot, à la tête de la vingt-septième d'infanterie légère,
se jette dans la rivière; il est bientôt de l'autre côté. Le général Bon
le soutient avec les grenadiers de la division du général Guieux. Le
général Murat fait le même mouvement sur la droite, et est également
soutenu par les grenadiers de la division Bernadotte. Toute la ligne
se met en mouvement, chaque demi-brigade par échelon, des escadrons
de cavalerie en arrière des intervalles. La cavalerie ennemie veut,
plusieurs fois, charger notre infanterie, mais sans succès; la rivière
est passée et l'ennemi est partout en déroute. Il cherche à déborder
notre droite avec sa cavalerie, et notre gauche avec son infanterie,
j'envoie le général Dugua et l'adjudant-général Kellermann à la tête
de la cavalerie de réserve: aidés par notre infanterie, commandée par
l'adjudant-général Mireur, ils culbutent la cavalerie ennemie, et font
prisonnier le général qui la commande.
Le général Guieux fait attaquer le village de Gradisca, et malgré
les ombres de la nuit, s'en empare, et met l'ennemi dans une déroute
complète; le prince Charles n'a que le temps de se sauver.
La division du général Serrurier, à mesure qu'elle arrive, passe la
rivière, et se met en bataille pour servir de réserve.
Nous avons pris à l'ennemi, dans cette journée, six pièces de canon, un
général, plusieurs officiers supérieurs, et fait quatre ou cinq cents
prisonniers.
La promptitude de notre déploiement et de notre manoeuvre, la
supériorité de notre artillerie épouvantèrent tellement l'armée ennemie,
qu'elle ne tint pas et profita de la auit pour fuir.
L'adjudant-général Kellermann a reçu plusieurs coups de sabre en
chargeant, à la tête de la cavalerie, avec son courage ordinaire.
Je vais m'occuper de récompenser les officiers qui se sont distingués
dans ces différentes affaires.