BONAPARTE.

Au quartier-général à Verone, le 9 pluviose an 5 (28 janvier 1797).

_Au citoyen Carnot, membre du directoire exécutif._

J'ai reçu votre lettre, mon cher directeur, sur le champ de bataille de

Rivoli. J'ai vu dans le temps avec pitié tout ce que l'on débite sur mon

compte. L'on me fait parler chacun suivant sa passion. Je crois que vous

me connaissez trop pour imaginer que je puisse être influencé par qui

que ce soit. J'ai toujours eu à me louer des marques d'amitié que vous

m'avez données à moi et aux miens, et je vous en conserverai toujours

une vraie reconnaissance; il est des hommes pour qui la haine est un

besoin, et qui, ne pouvant pas bouleverser la république, s'en consolent

en semant la dissension et la discorde partout où ils peuvent arriver.

Quant à moi, quelque chose qu'ils disent, ils ne m'atteignent plus:

l'estime d'un petit nombre de personnes comme vous, celle de mes

camarades et du soldat, quelquefois aussi l'opinion de la postérité, et

par-dessus tout le sentiment de ma conscience et la prospérité de ma

patrie, m'intéressent uniquement.

Deux divisions de l'armée sont aujourd'hui à Bassano; l'ennemi, à ce

qu'on m'assure, évacue Trente; Mantoue est toujours strictement bloqué.

Le baron de Saint-Vincent est parti le 4 de Trente pour Vienne. Le

15, nous bombardons Mantoue. Colli, celui qui commandait l'armée

autrichienne en Piémont, est débarqué à Ancône avec quelques officiers

et sous-officiers autrichiens; il a déjà passé en revue l'armée papale.

Quand vous aurez reçu cette lettre, une de nos divisions aura déjà

attaqué cette armée. J'ai écrit au citoyen Cacault pour qu'il eût

sur-le-champ à évacuer Rome: on n'a pas d'idée des mauvais traitemens

que cette prêtraille lui a fait essuyer.

J'attends toujours avec impatience Villemansi; Denniée ne va plus,

Leroux va exercer ses fonctions en attendant.

Tous les officiers autrichiens, généraux et autres, auxquels j'ai fait

part de la bêtise de la cour de Vienne, qui, dans les entrevues avec le

général Clarke, a paru ne pas reconnaître la république, ont beaucoup

crié. L'opinion publique, à Vienne, est très-contraire à Thugut. J'ai

dit à Manfredini, la dernière fois que je l'ai vu, que si l'empereur

voulait avoir la preuve que Thugut s'était vendu à la France dans le

temps de son ambassade à Constantinople, il serait facile de la lui

procurer. Je vous prie de presser Truguet pour l'envoi de quelques

frégates dans l'Adriatique.

La tête des troupes que vous annoncez venant du Rhin, n'est pas encore

arrivée à Lyon; de Lyon à Verone il y a vingt-huit jours de marche; nous

sommes aujourd'hui au 9 pluviose: ainsi il n'y a pas d'espoir qu'avant

le 9 ventose nous puissions avoir ici un seul bataillon des colonnes

venant du Rhin. Des dix mille hommes de l'Océan annoncés depuis tant

de temps, il n'y a encore que dix-huit cents hommes, formant la

soixante-quatrième demi-brigade, qui soient arrivés. De Vienne à Trente,

il n'y a que trente jours de marche; de Vienne à la Piave, c'est-à-dire,

près de Bassano, il y a encore moins. J'ai écrit à la trésorerie

relativement à son indécente conduite avec la compagnie Flachat. Ces

gens-là nous ont infiniment nui en emportant cinq millions, et par là

nous ont mis dans la situation la plus critique. Quant à moi, s'ils

viennent dans l'arrondissement de l'armée, je les ferai mettre en

prison, jusqu'à ce qu'ils aient rendu à l'armée les cinq millions qu'ils

lui ont enlevés. Non-seulement la trésorerie ne pense pas à faire payer

le prêt à l'armée et à lui fournir ce dont elle a besoin, mais encore

elle protège les fripons qui viennent à l'armée pour s'engraisser. Je

crains bien que ces gens-là ne soient plus ennemis de la république que

les cours de Vienne et de Londres.

Vous verrez, par la lettre que j'ai écrite au directoire, que nous

venons encore de faire onze cents prisonniers aux deux combats de

Carpenedolo et d'Avio. Nous serons sous peu à Trente. Je compte garder

cette partie du Tyrol et la Piave jusqu'à l'arrivée des forces que vous

m'annoncez. Dès l'instant qu'elles seront arrivées, je serai bientôt à

Trieste, à Clagenfurth et à Brixen; mais il faut pour ces opérations que

les trente mille hommes que vous m'annoncez arrivent.

Je vous serai obligé, par le premier courrier, de me donner des

nouvelles de l'expédition d'Irlande, surtout s'il y en a de mauvaises:

car, pour peu que nous ayons quelque désavantage, on ne manquera pas

d'exagérer au centuple.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 675 / 899 题