(14 novembre 1796).
_Au directoire exécutif._
Je vous dois compte des opérations qui se sont passées depuis le 21 de
ce mois: s'il n'est pas satisfaisant, vous n'en attribuerez pas la faute
à l'armée: son infériorité, et l'épuisement où elle est des hommes les
plus braves me font tout craindre pour elle. Peut-être sommes-nous à la
veille de perdre l'Italie. Aucun des secours attendus n'est arrivé; la
quatre-vingt-troisième demi-brigade ne part pas; tous les secours venant
des départemens sont arrêtés à Lyon et surtout à Marseille. On croit
qu'il est indifférent de les arrêter huit ou dix jours, on ne songe pas
que les destinées de l'Italie et de l'Europe se décident ici pendant ce
temps-là. Tout l'empire a été en mouvement et y est encore. L'activité
de notre gouvernement, au commencement de la guerre, peut seule donner
une idée de la manière dont on se conduit à Vienne. Il n'est pas de jour
où il n'arrive cinq mille hommes; et, depuis deux mois qu'il est évident
qu'il faut des secours ici, il n'est encore arrivé qu'un bataillon de la
quarantième, mauvaise troupe et non accoutumée au feu, tandis que toutes
nos vieilles milices de l'armée d'Italie languissent en repos dans la
huitième division. Je fais mon devoir, l'armée fait le sien: mon âme est
déchirée, mais ma conscience est en repos. Des secours, envoyez-moi
des secours; mais il ne faut plus s'en faire un jeu: il faut, non de
l'effectif, mais du présent sous les armes. Annoncez-vous six mille
hommes, le ministre de la guerre annonce six mille hommes effectifs et
trois mille hommes présens sous les armes; arrivés à Milan, ils sont
réduits à quinze cents hommes: ce n'est donc que quinze cents hommes que
reçoit l'armée.
Je fus informé, le 10, qu'un corps de deux mille cinq cents Autrichiens
s'avançait de la Goricie, et déjà était campé sur la Piave; j'envoyai
aussitôt le général Masséna, avec un corps d'observation, à Bassano sur
la Brenta, avec ordre de se retirer à Vicence du moment que l'ennemi
aurait passé la Piave. J'ordonnai au général Vaubois d'attaquer les
postes ennemis dans le Trentin, et surtout de le chasser de ses
positions entre le Lawis et la Brenta. L'attaque eut lieu le 12, la
résistance fut vive. Le général Guieux emporta Saint-Michel et brûla
les ponts des ennemis; mais ceux-ci rendirent notre attaque nulle sur
Segonzano, et la quatre-vingt-cinquième demi-brigade y fut maltraitée
malgré sa valeur. Nous avons eu trois cents blessés, cent hommes tués et
deux cent cinquante prisonniers; nous avons fait cinq cents prisonniers,
et tué beaucoup de monde à l'ennemi.
Le 13, j'ordonnai que l'on recommençât l'attaque sur Segonzano, qu'il
fallait avoir; et en même temps instruit que l'ennemi a passé la Piave,
je pars avec la division du général Augereau. Nous nous joignons à
Vicence avec la division Masséna, et nous marchons, le 15, au-devant de
l'ennemi, qui avait passé la Brenta. Il fallait étonner comme la foudre,
et balayer, dès son premier pas, l'ennemi. La journée fut vive, chaude
et sanglante: l'avantage fut à nous, l'ennemi repassa la Brenta, et le
champ de bataille nous resta. Nous fîmes cinq cent dix-huit prisonniers,
et tuâmes considérablement de monde; nous enlevâmes une pièce de canon.
Le général Lanusse a été blessé d'un coup de sabre. Toutes les troupes
se sont couvertes de gloire.
Cependant le 13, l'ennemi avait attaqué le général Vaubois sur plusieurs
points et menaçait de le tourner, ce qui obligea ce général à faire sa
retraite sur la Pietra, sa droite adossée à des montagnes, sa gauche à
Mori. Le 16, l'ennemi ne se présenta point; mais, le 17, le combat fut
des plus opiniâtres. Déjà nous avions enlevé deux pièces de canon et
fait treize cents prisonniers, lorsque, à l'entrée de la nuit, une
terreur panique s'empara de nos troupes; la déroute devint complète:
nous abandonnâmes six pièces de canon.
La division prit, le 18, sa position à Rivoli et à la Corona par un pont
que j'avais fait jeter exprès. Nous avons perdu, dans cette retraite,
outre six pièces de canon, trois mille hommes tués, blessés ou
prisonniers. La perte de l'ennemi doit avoir été considérable.
Ayant appris une partie de ce qui se passait dans le Tyrol, je
m'empressai de partir le 17, à la pointe du jour, et nous arrivâmes le
18, à la pointe du jour, à Verone.
Le 21, à trois heures après midi, ayant appris que l'ennemi était parti
de Montebello et avait campé à Villa-Nova, nous partîmes de Verone. Nous
rencontrâmes son avant-garde à Saint-Martin. Augereau l'attaqua, la mit
en déroute, et la poursuivit trois milles: la nuit la sauva.
Le 22, à la pointe du jour, nous nous trouvâmes en présence. Il fallait
battre l'ennemi de suite; nous l'attaquâmes avec intelligence et
bravoure. La division Masséna attaqua la gauche, le général Augereau la
droite. Le succès était complet; le général Augereau s'était emparé
du village de Caldero, et avait fait deux cents prisonniers; Masséna
s'était emparé de la hauteur qui tournait l'ennemi, et avait pris
cinq pièces de canon; mais la pluie, qui tombait à seaux, se change
brusquement en une petite grelasse froide, qu'un vent violent portait au
visage de nos soldats, et favorise l'ennemi; ce qui, joint à un corps de
réserve qui ne s'était pas encore battu, lui fait reprendre la hauteur.
J'envoie la soixante-quinzième demi-brigade, qui était restée en
réserve, et tout se maintint jusqu'à la nuit; mais l'ennemi reste maître
de la position. Nous avons eu six cents blessés, deux cents morts et
cent cinquante prisonniers, parmi lesquels le général de brigade Launai,
le chef de brigade Dupuis, qui a été blessé pour la seconde fois.
L'ennemi doit avoir perdu davantage.
Le temps continue à être mauvais. Toute l'armée est excédée de fatigue
et sans souliers: je l'ai reconduite à Verone, où elle vient d'arriver.
Une colonne ennemie, commandée par Laudon, s'avance sur Brescia, une
autre sur Chiuza, pour faire sa jonction avec le corps d'armée. Pour
résister à tout cela, je n'ai que dix-huit mille hommes.
L'ennemi a au moins cinquante mille hommes, composés: 1°. d'un corps
autrichien venant du Rhin; 2°. de toutes les garnisons de la Pologne
et des frontières de la Turquie; 3°. du reste de son armée d'Italie,
recrutée de dix mille hommes.
Aujourd'hui, 24 brumaire, repos aux troupes; demain, selon les mouvemens
de l'ennemi, nous agirons. Je désespère d'empêcher la levée du blocus de
Mantoue, qui dans huit jours était à nous. Si ce malheur arrive, nous
serons bientôt derrière l'Adda, et plus loin s'il n'arrive pas de
troupes.
Les blessés sont l'élite de l'armée: tous nos officiers sapeurs, tous
nos généraux d'élite sont hors de combat; tout ce qui m'arrive est si
inepte! et ils n'ont pas la confiance du soldat. L'armée d'Italie,
réduite à une poignée de monde, est épuisée. Les héros de Lodi, de
Millesimo, de Castiglione et de Bassano sont morts pour leur patrie ou
sont à l'hôpital; il ne reste plus aux corps que leur réputation et
leur orgueil. Joubert, Lannes, Lanusse, Victor, Murat, Charlot, Dupuis,
Rampon, Pigeon, Menard, Chabran, sont blessés; nous sommes abandonnés
au fond de l'Italie. La présomption de mes forces nous était utile; on
publie à Paris, dans des discours officiels, que nous ne sommes que
trente mille hommes.
J'ai perdu dans cette guerre peu de monde, mais tous des hommes d'élite
qu'il est impossible de remplacer. Ce qui me reste de braves voit la
mort infaillible, au milieu de chances si continuelles et avec des
forces si inférieures. Peut-être l'heure du brave Augereau, de
l'intrépide Masséna, de Berthier, de..... est près de sonner: alors!
alors! que deviendront ces braves gens? Cette idée me rend réservé; je
n'ose plus affronter la mort, qui serait un sujet de découragement et de
malheur pour qui est l'objet de mes sollicitudes.
Sous peu de jours, nous essaierons un dernier effort: si la fortune nous
sourit, Mantoue sera pris, et avec lui l'Italie. Renforcé par mon armée
de siège, il n'est rien que je ne puisse tenter. Si j'avais reçu la
quatre-vingt-troisième, forte de trois mille cinq cents hommes connus
à l'armée, j'eusse répondu de tout! Peut-être, sous peu de jours, ne
sera-ce pas assez de quarante mille hommes.