Au quartier-général à Milan, le 21 vendémiaire an 5 (12 octobre 1796).
_Au directoire exécutif._
Je vous enverrai l'état de ce que l'armée a dépensé. Vous y verrez
que les calomnies que l'on s'est plu mal à propos à accumuler sur
l'ordonnateur Denniée ne peuvent pas l'atteindre. C'est un bon
travailleur et un homme d'ordre, sans avoir cependant des talens
transcendans.
Vous remarquerez qu'il y a une grande différence entre le compte du
payeur de l'armée et celui des commissaires du gouvernement: cela roule
sur quatre ou cinq millions. Les commissaires du gouvernement prétendent
avoir donné cinq millions de plus au payeur, qui, de son côté, est en
règle, puisqu'il dit: présentez-moi mes bons; d'ailleurs il connaît sa
dépense. Je crois que cette différence vient de ce que les commissaires
du gouvernement ont eux-mêmes ordonnancé des fonds et fait payer des
dépenses arriérées, sans que cet argent ait été versé dans la caisse du
payeur et que l'ordonnateur l'ait ordonnancé; ce qui est subversif de
toute comptabilité et de tout ordre. Il est à ma connaissance que trois
ou quatre adjudans-généraux, ayant été faits prisonniers, ont eu, à leur
retour, 3,000 liv. de gratification accordées par les commissaires:
vous sentez bien que l'ordonnateur n'aurait pas fait solder ces
gratifications. Elles ont été accordées à de braves officiers qui les
méritaient; mais cela a produit le mauvais effet de faire naître des
prétentions chez tous les officiers supérieurs qui ont été faits
prisonniers, et malheureusement il n'y a que trop d'argent de dépensé
en indemnités pour pertes. Au moindre petit échec, chacun a perdu son
porte-manteau; les conseils d'administration signent tout ce que l'on
veut, cela m'a fait prendre le parti de ne plus faire accorder, même
gratification de campagne, sans signature du ministre; ce qui nous
économisera beaucoup.
Vous voyez donc que, depuis six mois que nous sommes en campagne, on n'a
dépensé que onze millions: il reste donc à vous expliquer pourquoi on a
dépensé si peu, c'est que, 1°. on a long-temps vécu de réquisitions;
2°, nous avons eu des denrées en nature de Modène, Parme, Ferrare et
Bologne; 3°. la république nous a fourni et nous fournit encore beaucoup
de denrées; enfin nous vivons souvent avec les magasins de l'ennemi.
Je vous prie de nous envoyer le commissaire ordonnateur Naudin; il est
un peu vieux, mais je le connais pour un homme probe et sévère, il
pourra être chargé utilement pour la république d'un des services de
cette armée; je crois même que vous feriez bien de le faire ordonnateur
des contributions, chargé de correspondre avec le ministre des finances
et la trésorerie: vos commissaires pourraient alors en avoir simplement
la surveillance comme des autres parties, ce qui les rendrait au rôle
passif qu'ils doivent avoir par vos instructions, et remédierait aux
abus sans nombre qui existent.
Je ne puis pas d'ailleurs vous dissimuler qu'il n'y a presque aucun
ordre dans les contributions. Vos commissaires ne sont pas assez
habitués aux détails de la comptabilité; il faut de plus un esprit de
suite, que leurs occupations ou le grand caractère dont ils sont revêtus
ne leur permet pas d'avoir.
Je crois donc qu'un commissaire ordonnateur, chargé en chef des
contributions, indépendant du commissaire ordonnateur en chef, qui
aurait un payeur nommé par la trésorerie, surveillerait d'une manière
efficace la compagnie Flachat, en ce qu'il aurait un détail exact, une
comptabilité sûre de tout ce qu'il aurait remis et des lettres de change
qui sont tirées.
Enfin, vos commissaires font de beaux tableaux, qui ne s'accordent ni
avec ceux du payeur, ni avec ceux de la compagnie Flachat: pourquoi?
C'est que la comptabilité est une science à part; elle exige un travail
à part et une attention réfléchie: d'ailleurs, peut-être penserez-vous
qu'il convient de ne pas donner une comptabilité de détails à des hommes
qui ont une responsabilité morale et politique. Si, suivant l'esprit de
vos instructions, vos commissaires ne doivent que surveiller, il faut
que jamais ils n'agissent; et il y a, en général, une présomption
défavorable contre ceux qui manient de l'argent.