BONAPARTE.

Au quartier-général de Trente, le 20 fructidor an 4 (6 septembre 1796).

_Au directoire exécutif._

Citoyens directeurs,

La division du général Masséna passa l'Adige, le 26, au pont de Golo,

suivant le grand chemin du Tyrol: elle est arrivée à Ala, le 17; le même

jour, à deux heures après midi, notre cavalerie a sabré les avant-postes

ennemis, et leur a pris six chevaux.

La division du général Augereau est partie de Verone dans le même temps,

et s'est postée sur les hauteurs qui séparent les états de Venise du

Tyrol.

La division du général Vaubois est partie en même temps de Storo, à la

gauche du lac de Garda; son avant-garde est arrivée à Torbole, où elle

a été jointe par la brigade du général Guieux, qui s'était embarquée à

Salo sur le lac de Garda; son avant-garde, commandée par le général de

brigade Saint-Hilaire, a culbuté l'ennemi, qu'il a rencontré au pont de

la Sarca, et lui a fait cinquante prisonniers.

Le 17, au soir, le général Pigeon, commandant l'infanterie légère de la

division du général Masséna, me donne avis que l'ennemi tient en force

le village de Serravalle: il reçoit et exécute l'ordre d'attaquer, il

force l'ennemi, et lui fait trois cents prisonniers.

Le 18, à la pointe du jour, nous nous trouvons en présence. Une division

de l'ennemi gardait les défilés inexpugnables de Marco, une autre

division au-delà de l'Adige gardait le camp retranché de Mori. Le

général Pigeon, avec une partie de l'infanterie légère, gagne les

hauteurs à la gauche de Marco; l'adjudant Sornet, à la tête de la

dix-huitième demi-brigade d'infanterie légère, attaque l'ennemi en

tirailleurs; le général de brigade Victor, à la tête de la dix-huitième

demi-brigade d'infanterie de bataille en colonne serrée par bataillon,

perce par le grand chemin; la résistance de l'ennemi est long-temps

opiniâtre: au même instant, le général Vaubois attaque le camp retranché

de Mori; après deux heures de combat très-vif, l'ennemi plie partout. Le

citoyen Marois, mon aide-de-camp, capitaine, porte l'ordre au général

Dubois de faire avancer le premier régiment de hussards, et de

poursuivre vivement l'ennemi. Ce même général se met lui-même à la tête,

et décide de l'affaire; mais il reçoit trois balles, qui le blessent

mortellement. Un de ses aides-de-camp venait d'être tué à ses côtés.

Je trouve un instant après ce général expirant. «Je meurs pour la

république, faites que j'aie le temps de savoir si la victoire est

complette.» Il est mort.

L'ennemi se retire à Roveredo: j'ordonne au général de brigade Rampon de

passer avec la trente-deuxième entre cette ville et l'Adige; le général

Victor, pendant ce temps-là, entre au pas de charge dans la grande rue;

l'ennemi se replie encore en laissant une grande quantité de morts et

de prisonniers. Pendant ce temps-là, le général Vaubois a forcé le camp

retranché de Mori, et poursuivi l'ennemi sur l'autre rive de l'Adige;

il était une heure après-midi; l'ennemi, battu partout, profitait des

difficultés du pays, nous tenait tête à tous les défilés, et exécutait

sa retraite sur Trente. Nous n'avions encore pris que trois pièces de

canon et fait mille prisonniers.

Le général Masséna fait rallier toutes les demi-brigades, et donne un

moment de repos à sa division: pendant ce temps, nous allons, avec

deux escadrons de cavalerie, reconnaître les mouvemens de retraite de

l'ennemi; il s'est rallié en avant de Caliano, pour couvrir Trente, et

donner le temps à son quartier-général d'évacuer cette ville. S'il a

été battu pendant toute la journée devant Caliano, nulle position n'est

inexpugnable. L'Adige touche presque à des montagnes à pic, et forme une

gorge qui n'a pas quarante toises de largeur, fermée par un village, un

château élevé, une bonne muraille qui joint l'Adige à la montagne, et où

il a placé toute son artillerie. Il faut de nouvelles dispositions: le

général Dommartin fait avancer huit pièces d'artillerie légère pour

commencer la canonnade. Il trouve une bonne position, d'où il prend la

gorge en écharpe.

Le général Pigeon passe avec l'infanterie légère sur la droite; trois

cents tirailleurs se jettent sur les bords de l'Adige pour commencer la

fusillade, et trois demi-brigades en colonne serrée et par bataillon,

l'arme au bras, passent le défilé. L'ennemi, ébranlé par le feu de

l'artillerie, par la hardiesse des tirailleurs, ne résiste pas à la

masse de nos colonnes; il abandonne l'entrée de la gorge; la terreur se

communique dans toute sa ligne, notre cavalerie le poursuit.

Le citoyen Marois, mon aide-de-camp, capitaine, suivi de cinquante

hussards, veut gagner la tête et arrêter toute la colonne ennemie: il la

traverse, et est lui-même jeté par terre et blessé de plusieurs coups;

une partie de l'armée ennemie lui a marché sur le corps; il a plusieurs

blessures dont aucune n'est mortelle. Le chef de brigade du premier

régiment de hussards est tué. Le citoyen Bessières, capitaine de

ma compagnie des guides, voit deux pièces de canon sur le point de

s'échapper; il s'élance avec cinq ou six guides, et, malgré les efforts

des ennemis, arrête les pièces.

Six ou sept mille prisonniers, vingt-cinq pièces de canon, cinquante

caissons, sept drapeaux, tel est le fruit de la bataille de Roveredo,

une des plus heureuses de la campagne. La perte de l'ennemi doit avoir

été considérable.

Le 19, à huit heures du matin, le général Masséna est entré dans Trente.

Wurmser a quitté cette ville la veille, pour se réfugier du côté de

Bassano.

Le général Vaubois, avec sa division, marcha aussitôt à la poursuite

des ennemis. Son arrière-garde s'était retranchée à Lavis, derrière

la rivière de Laviso, et gardait le débouché du pont, qu'il fallait

cependant passer. Le général Dallemagne, à la tête de la vingt-cinquième

demi-brigade, passe, non sans beaucoup de peine, sous le feu de

l'ennemi, retranché dans le village, et le général Murat passe au gué à

la tête d'un détachement du dixième de chasseurs, portant un nombre égal

de fantassins pour poursuivre l'ennemi. L'adjudant-général Leclerc, avec

trois chasseurs et le citoyen Desaix, chef de brigade des Allobroges,

accompagné de douze carabiniers ou grenadiers, étaient parvenus à

tourner l'ennemi, et s'étaient embusqués à une demi-lieue en avant;

la cavalerie, se sauvant au galop, se trouve tout d'un coup arrêtée;

l'adjudant-général Leclerc est légèrement blessé de quelques coups de

sabre. Ses ennemis cherchent à s'ouvrir un passage; mais les douze

carabiniers, secondés des trois chasseurs, croisent leurs baïonnettes et

forment un rempart inexpugnable.

La nuit était déjà obscure: cent hussards ennemis sont pris, ainsi qu'un

étendard du régiment de Wurmser.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 525 / 899 题