Au quartier-général à Castiglione, le 2 thermidor an 4 (31 juillet
1796).
_Au directoire exécutif._
J'ai à vous parler, citoyens directeurs, de notre position militaire,
administrative et politique à Livourne.
Les batteries contre la mer sont en bon état; nous avons réparé
une citadelle où la garnison peut se mettre à l'abri contre une
insurrection. Nous y avons deux mille huit cents hommes de garnison de
très-bonnes troupes, deux compagnies d'artillerie, et un bon officier de
génie. Si l'armée était obligée d'abandonner le nord de l'Italie, cette
garnison se retirerait par Massa et la rivière de Gênes. Le général
Vaubois, qui y commande, est un homme sage, ferme, et bon militaire.
Lors de notre entrée à Livourne, j'ai chargé le citoyen Belleville,
consul de la république dans cette place, de mettre les scellés sur tous
les magasins appartenans aux Anglais, Portugais, Russes, et à toutes les
autres puissances avec qui nous sommes en guerre, ainsi qu'aux négocians
de ces différentes nations. Je préviens le citoyen Belleville qu'il
serait personnellement responsable des dilapidations qui pourraient
avoir lieu. Cet homme est généralement estimé par sa probité. Après mon
départ, une nuée d'agioteurs génois sont venus pour s'emparer de toutes
ces richesses. Toutes les mesures que j'avais prises ont été dérangées,
et l'on a substitué à un seul responsable, des commissions, où tout le
monde dilapide en amusant son voisin. Vous trouverez ci-joint l'extrait
de deux lettres du général Vaubois: on se conduit d'une manière dure
envers les négocians livournais, on les traite avec plus de rigueur que
vous n'avez intention que l'on se conduise envers les négocians anglais
mêmes: cela alarme le commerce de toute l'Italie, et nous fait passer
à ses yeux pour des Vandales, et cela a entièrement indisposé les
négocians de la ville de Gênes; la masse du peuple de cette ville, qui
nous a toujours été favorable, est actuellement très-prononcée contre
nous.
Si notre conduite administrative à Livourne est détestable, notre
conduite politique envers la Toscane n'est pas meilleure. Je me
suis toujours gardé de faire aucune espèce de proclamation, et
j'ai expressément ordonné qu'on ne fît en apparence aucun acte de
gouvernement. La proclamation qui a été publiée vous prouvera combien
l'on fait peu de cas de ma manière de voir et des ordres que j'ai
donnés. La mesure de chasser les émigrés de Livourne et de vingt lieues
à la ronde, par une proclamation, est aussi inutile qu'impolitique. Il y
a très-peu d'émigrés dans Livourne, le grand-duc même a donné des ordres
pour les chasser. Il était bien plus simple d'en faire arrêter trois ou
quatre par les autorités même du pays: alors le peu qui reste se serait
bientôt sauvé. Cette proclamation, où l'on s'attribue une juridiction
sur vingt lieues de pays, est d'un très-mauvais effet, à moins que (ce
qui est extrêmement contraire à vos instructions), nous ne voulions
prendre le ton et la politique de l'ancienne Rome.
Les Anglais se sont emparés de Porto-Ferrajo. Maîtres de la mer comme
ils le sont, il était difficile de s'opposer à cette entreprise. Quand
nous serons maîtres de la Corse, ce qui ne doit pas tarder, il nous
deviendra possible de les chasser de cette île. Je vous envoie copie
de la lettre que m'a écrite le grand-duc de Toscane, de celle de notre
ministre à Florence, et la copie de la réponse.
Dans la position actuelle de l'Italie, il ne faut nous faire aucun
nouvel ennemi, et attendre la décision de la campagne pour prendre un
parti conforme aux vrais intérêts de la république. Vous sentirez sans
doute alors qu'il ne nous convient pas de laisser le duché de Toscane
au frère de l'empereur. Je désirerais que jusqu'alors l'on ne se permît
aucune menace, ni aucun propos à Livourne, contre la cour de Toscane.
Les moindres de mes paroles et de celles de vos commissaires sont épiées
et rapprochées avec une grande importance; mais l'on croit toujours être
ici dans les couloirs de la convention.