Au quartier-général de Peschiera, le 13 prairial an 4 (1er juin 1796).
Au directoire exécutif.
Citoyens directeurs, Après la bataille de Lodi, Beaulieu passa l'Adige
et le Mincio. Il appuya sa droite au lac Garda, sa gauche sur la ville
de Mantoue, et plaça des batteries sur tous les points de cette ligne,
afin de défendre le passage du Mincio.
Le quartier-général arriva, le 9, à Brescia; j'ordonnai au général de
division Kilmaine de se rendre, avec quinze cents hommes de cavalerie et
huit bataillons de grenadiers, à Dezinzano. J'ordonnai au général Rosca
de se rendre, avec une demi-brigade d'infanterie légère, à Salo. Il
s'agissait de faire croire au général Beaulieu que je voulais le tourner
par le haut du lac, pour lui couper le chemin du Tyrol, en passant par
Riva. Je tins toutes les divisions de l'armée en arrière, en sorte que
la droite, par laquelle je voulais effectivement attaquer, se trouvait
à une journée et demie de marche de l'ennemi. Je la plaçai derrière la
rivière de Chenisa, où elle avait l'air d'être sur la défensive, tandis
que le général Kilmaine allait aux portes de Peschiera, et avait tous
les jours des escarmouches avec les avant-postes ennemis, dans une
desquelles fut tué le général autrichien Liptay.
Le 10, la division du général Augereau remplaça à Dezinzano celle
du général Kilmaine, qui rétrograda à Lonado, et arriva, la nuit, à
Castiglione. Le général Masséna se trouvait à Monte-Chiaro, et le
général Serrurier à Montze. A deux heures après minuit, toutes les
divisions se mirent en mouvement, toutes dirigeant leur marche sur
Borgetto, où j'avais résolu de passer le Mincio.
L'avant-garde ennemie, forte de trois à quatre mille hommes et de
dix-huit cents chevaux, défendait l'approche de Borgetto. Notre
cavalerie, flanquée par nos carabiniers et nos grenadiers, qui, rangés
en bataille, la suivaient au petit trot, chargea avec beaucoup de
bravoure, mit en déroute la cavalerie ennemie, et lui enleva une pièce
de canon. L'ennemi s'empressa de passer le pont et d'en couper une
arche: l'artillerie légère engagea aussitôt la canonnade. L'on
raccommodait avec peine le pont sous le feu de l'ennemi, lorsqu'une
cinquantaine de grenadiers, impatiens, se jettent à l'eau, tenant
leurs fusils sur leur tête, ayant de l'eau jusqu'au menton: le général
Gardanne, grenadier pour la taille et le courage, était à la tête. Les
soldats ennemis croient revoir la fameuse colonne du pont de Lodi: les
plus avancés lâchent pied; on raccommode alors le pont avec facilité,
et nos grenadiers, en un instant, passent le Mincio, et s'emparent
de Valeggio, quartier-général de Beaulieu, qui venait seulement d'en
sortir.
Cependant les ennemis, en partie en déroute, étaient rangés en bataille
entre Valeggio et Villa-Franca. Nous nous gardons bien de les suivre;
ils paraissent se rallier et prendre confiance, et déjà leurs batteries
se multiplient et se rapprochent de nous: c'était justement ce que je
voulais; j'avais peine à contenir l'impatience ou, pour mieux dire, la
fureur des grenadiers.
Le général Augereau passa, sur ces entrefaites, avec sa division; il
avait ordre de se porter, en suivant le Mincio, droit sur Peschiera,
d'envelopper cette place, et de couper les gorges du Tyrol: Beaulieu et
les débris de son armée se seraient trouvés sans retraite.
Pour empêcher les ennemis de s'apercevoir du mouvement du général
Augereau, je les fis vivement-canonner du village de Valeggio; mais
l'ennemi, instruit par ses patrouilles de cavalerie du mouvement du
général Augereau, se mit aussitôt en route pour gagner le chemin de
Castel-Nuovo: un renfort de cavalerie qui leur arriva les mit à même de
protéger leur retraite. Notre cavalerie, commandée par le général Murat,
fit des prodiges de valeur; ce général dégagea lui-même plusieurs
chasseurs que l'ennemi était sur le point de faire prisonniers. Le chef
de brigade du dixième régiment de chasseurs, Leclerc, s'est également
distingué. Le général Augereau, arrivé à Peschiera, trouva la place
évacuée par l'ennemi.
Le 12, à la pointe du jour, nous nous portâmes à Rivoli; mais déjà
l'ennemi avait passé l'Adige et enlevé presque tous les ponts, dont nous
ne pûmes prendre qu'une partie. On évalue la perte de l'ennemi, dans
cette journée, à quinze cents hommes et cinq cents chevaux, tant tués
que prisonniers. Parmi les prisonniers se trouve le prince de Couffla,
lieutenant-général des armées du roi de Naples, commandant en chef la
cavalerie napolitaine. Nous avons pris également cinq pièces de canon,
dont deux de 12, et trois de 6, avec sept ou huit caissons chargés de
munitions de guerre. Nous avons trouvé à Castel-Nuovo des magasins, dont
une partie était déjà consumée par les flammes. Le général de division
Kilmaine a eu son cheval blessé sous lui.
Voilà donc les Autrichiens entièrement expulsés de l'Italie. Nos
avant-postes sont sur les montagnes de l'Allemagne. Je ne vous citerai
pas tous les hommes qui se sont signalés par des traits de bravoure, il
faudrait nommer tous les grenadiers et carabiniers de l'avant-garde;
ils jouent et rient avec la mort. Ils sont aujourd'hui parfaitement
accoutumés avec la cavalerie, dont ils se moquent. Rien n'égale leur
intrépidité, si ce n'est la gaieté avec laquelle ils font les marches
les plus forcées. Ils servent tour à tour la patrie et l'amour.
Vous croiriez qu'arrivés au bivouac ils doivent au moins dormir? Point
du tout: chacun fait son conte ou son plan d'opérations du lendemain, et
souvent on en voit qui rencontrent très-juste. L'autre jour, je voyais
défiler une demi-brigade, un chasseur s'approcha de mon cheval:
«Général, me dit-il, il faut faire cela! Malheureux! lui dis-je, veux-tu
bien te taire.» Il disparaît à l'instant. Je l'ai fait en vain chercher;
c'était justement ce que j'avais ordonné que l'on fît.