Au quartier-général à Plaisance, le 20 floréal an 4 (9 mai 1796).
_Du même au citoyen Carnot._
Nous avons enfin passé le Pô. La seconde campagne est commencée,
Beaulieu est déconcerté; il calcule assez mal, et il donne constamment
dans les pièges qu'on lui tend: peut-être voudra-t-il donner une
bataille, car cet homme-là a l'audace de la fureur et non celle du
génie; mais les six mille hommes que l'on a obligés hier de passer
l'Adda, et qui ont été défaits, l'affaiblissent beaucoup; encore
une victoire, et nous sommes maîtres de l'Italie. J'ai accordé une
suspension d'armes au duc de Parme; le duc de Modène m'envoie des
plénipotentiaires. Si nous avions un ordonnateur habile, nous serions
aussi bien qu'il est possible de l'imaginer. Nous allons faire établir
des magasins considérables de blé, des parcs de six cents boeufs sur le
derrière. Dès l'instant que nous arrêterons nos mouvemens, nous ferons
habiller l'armée a neuf; elle est toujours à faire peur, mais tout
engraisse; le soldat ne mange que du pain de Gonesse, bonne viande et en
quantité, bon vin, etc. La discipline se rétablit tous les jours; mais
il faut souvent fusiller, car il est des hommes intraitables qui ne
peuvent se commander.
Ce que nous avons pris a l'ennemi est incalculable. Nous avons des
effets d'hôpitaux pour quinze mille malades, plusieurs magasins de
blé, farine, etc. Plus vous m'enverrez d'hommes, plus je les nourrirai
facilement.
Je vous fais passer vingt tableaux des premiers maîtres, du Corrége et
de Michel-Ange.
Je vous dois des remercîmens particuliers pour les attentions que
vous voulez bien avoir pour ma femme, je vous la recommande; elle est
patriote sincère, et je l'aime à la folie.
J'espère que les choses vont bien, pouvant vous envoyer une douzaine de
millions à Paris; cela ne vous fera pas de mal pour l'armée du Rhin.
Envoyez-moi quatre mille cavaliers démontés, je chercherai ici à les
remonter.
Je ne vous cache pas que, depuis la mort de Stengel, je n'ai plus un
officier supérieur de cavalerie qui se batte. Je désirerais que vous me
pussiez envoyer deux ou trois adjudans-généraux sortant de la cavalerie,
qui aient du feu, et une ferme résolution de ne jamais faire de savantes
retraites.