BONAPARTE.

Au quartier-général de Lascar, le 26 germinal an 4 (15 avril 1796).

_Au directoire exécutif_.

Je vous ai rendu compte que la campagne avait été ouverte le 20 mars, et

de la victoire signalée que l'armée d'Italie a remportée aux champs de

Montenotte:[8] j'ai aujourd'hui à vous rendre compte de la bataille de

Millesime.

[Footnote 8: Cette lettre, où Bonaparte rendait compte de la bataille de

Montennote, ne s'est pas retrouvée.]

Après la bataille de Montenotte, je transportai mon quartier-général

à Lascar; j'ordonnai au général divisionnaire de se porter sur

Santa-Zello, pour menacer d'enlever les huit bataillons que l'ennemi

avait dans cette ville, et de se porter le lendemain, par une marche

cachée et rapide, dans la ville de Cairo. Le général Masséna se porta,

avec sa division, sur les hauteurs de Dego; le général divisionnaire

Augereau, qui était en marche depuis deux jours, attaqua, avec les

soixante-neuvième et trente-neuvième demi-brigades, dans la plaine de

Lascar; le général de brigade Ménard occupa les hauteurs de Biestros;

le général de brigade Joubert, avec la première brigade d'infanterie

légère, occupa la position intéressante de Sainte-Marguerite.

Le 21, à la pointe du jour, le général Augereau, avec sa division, force

les gorges de Millésimo, tandis que les généraux Ménard et Joubert

chassent l'ennemi de toutes les positions environnantes, enveloppent,

par une manoeuvre prompte et hardie, un corps de quinze cents grenadiers

autrichiens, à la tête desquels se trouvait le général Provera,

chevalier de l'ordre de Marie-Thérèse, qui, loin de poser les armes

et de se rendre prisonnier de guerre, se retira sur le sommet de la

montagne de Cossaria, et se retrancha dans les ruines d'un vieux

château, extrêmement fort par sa position.

Le général Augereau fit avancer son artillerie, on, se canonna pendant

plusieurs heures, A onze heures du matin, ennuyé de voir ma marche

arrêtée par une poignée d'hommes, je fis sommer le général Provera de se

rendre: le général Provera demanda à me parler; mais une canonnade

vive qui s'engageait vers ma droite m'engagea à m'y transporter, Il

parlementa avec le général Augereau pendant plusieurs heures; mais les

conditions qu'il voulait n'étant pas raisonnables, le général Augereau

fit former quatre colonnes, et marcha sur le château de Cossaria, Déjà

l'intrépide général Joubert, grenadier pour le courage, et bon général

par ses connaissances et ses talens militaires, avait passé avec sept

hommes dans les retranchemens ennemis; mais, blessé à la tête, il fut

renversé par terre; ses soldats le crurent mort, et le mouvement de sa

colonne se ralentit. Sa blessure n'est pas dangereuse.

La seconde colonne, commandée par le général Bonel, marchait avec un

silence morne et l'arme au bras, lorsque ce brave général fut tué au

pied des retranchemens ennemis.

La troisième colonne, commandée par l'adjudant-général Guérin, fut

également déconcertée dans sa marche, une balle ayant tué cet officier

général. Toute l'armée a vivement regretté la perte de ces deux braves

officiers.

La nuit, qui arriva sur ces entrefaites, me fit craindre que l'ennemi

ne cherchât à se faire jour l'épée à la main. Je fis réunir tous les

bataillons, et je fis faire des épaulemens en tonneaux, et des barrures

d'obusiers, à demi-portée de fusil.

Le 25, à la pointe du jour, l'armée sarde et autrichienne et l'armée

française se trouvèrent en présence; ma gauche, commandée par le général

Augereau, tenait bloqué le général Provera. Plusieurs régimens ennemis,

où se trouvait entre autres le régiment Beljioso, essayèrent de percer

mon centre. Le général de brigade Ménard les repoussa vivement, je lui

ordonnai aussitôt de se replier sur ma droite; et, avant une heure après

midi, le général Masséna déborda la gauche de l'ennemi, qui occupait,

avec de forts retranchemens et de vigoureuses batteries, le village

de Dego. Nous poussâmes nos troupes légères jusqu'au chemin de Dego a

Spino. Le général Laharpe marcha avec sa division sur trois colonnes

serrées en masse; celle de gauche, commandée par le général Causse,

passa la Bormida sous le feu de l'ennemi, ayant de l'eau jusqu'au milieu

du corps, et attaqua l'aile gauche de l'ennemi, par la droite. Le

général Servoni, à la tête de la deuxième colonne, traversa aussi la

Bormida sous la protection d'une de nos batteries, et marcha droit à

l'ennemi. La troisième colonne, commandée par l'adjudant-général Boyer,

tourna un ravin, et coupa la retraite à l'ennemi.

Tous ces travaux, secondés par l'intrépidité des troupes et les talens

des différens généraux, remplirent le but qu'on en attendait. Le

sang-froid est le résultat du courage, et le courage est l'apanage des

Français.

L'ennemi, enveloppé de tous les côtés, n'eut pas le temps de capituler;

nos colonnes y semèrent la mort, l'épouvante et la fuite.

Pendant que, sur notre droite, nous faisions les dispositions pour

l'attaque de la gauche de l'ennemi, le général Provera, avec le corps de

troupes qu'il commandait à Cossaria, se rendit prisonnier de guerre.

Nos troupes s'acharnèrent de tous les côtés a la poursuite de l'ennemi.

Le général Laharpe se mit à la tète de quatre escadrons de cavalerie, et

le poursuivit vivement.

Nous avons, dans cette journée, fait de sept à neuf mille prisonniers,

parmi lesquels un lieutenant-général, vingt ou trente colonels ou

lieutenans-colonels, et, presque entiers, les régimens suivans:

Corps francs: trois compagnies de Croates; les bataillons de Peregrine,

Stein, Vilhelm, Schroeder, Teutesch;

Quatre compagnies d'artillerie; plusieurs officiers supérieurs du génie,

au service de l'empereur; les régimens de Montferrat, de la Marine, de

Suze, et quatre compagnies de grenadiers au service du roi de Sardaigne;

Vingt-deux pièces de canon, avec les caissons et tous les attelages, et

quinze drapeaux.

L'ennemi a eu de deux mille à deux mille cinq cents hommes tués, parmi

lesquels un colonel, aide-de-camp du roi de Sardaigne.

Le citoyen Riez, aide-de-camp du général Masséna, a eu son cheval tué

sous lui, et le fils du général Laharpe a eu son cheval blessé.

Je vous ferai part, le plus tôt qu'il me sera possible, et lorsque

j'aurai reçu les rapports, des détails de cette affaire glorieuse, et

des hommes qui s'y sont particulièrement distingués.

Je vous demande le grade de général de brigade pour le citoyen Rampon,

chef de la vingt-unième demi-brigade.

Le chef de la vingt-neuvième ayant été tué, j'ai nommé pour le remplacer

le citoyen Lannes, chef de brigade à la suite.

Œuvres de Napoléon Bonaparte, Tome I. · 第 390 / 899 题