XXXVIII

Dimanche 4 mai.

Après une journée de marche encore longue sous un ardent soleil, vers le

soir, nous voyons poindre devant nous Tanger la Blanche; au-dessus, la

ligne bleue de la Méditerranée, et au-dessus encore, cette lointaine

dentelure irisée qui est la côte d'Europe.

Nous éprouvons une première impression de gêne, presque de surprise, en

passant au milieu des villas européennes de la banlieue. Et notre gêne

devient de la confusion, lorsque, en entrant dans le jardin de l'hôtel,

avec nos figures noircies, nos burnous, et nos jambes nues, notre suite

de muletiers, de ballots, notre déballage de Bédouins nomades, nous

tombons au milieu d'un essaim de jeunes misses anglaises en train de

jouer au lawn-tennis...

Vraiment Tanger nous paraît le comble de la civilisation, du raffinement

moderne. Un hôtel, ou l'on nous donne à manger sans exiger de nous la

lettre de rançon signée du sultan; pour nous apporter le couscouss, à

table d'hôte, des messieurs cuistres tout de blanc cravatés, tout de

noir vêtus, avec de petits cafetans étriqués, arrêtés devant à la taille

comme si le drap coûtait trop cher, et prolongés derrière, au-dessous du

dos, par deux pendeloques saugrenues en élitres de hanneton. Des choses

laides et des choses commodes. La ville partout ouverte et sûre; plus

besoin de gardes pour circuler par les rues, plus besoin de veiller sur

sa personne; en résumé, l'existence matérielle très simplifiée, plus

confortable, nous sommes forcés de le reconnaître, facile à tous avec un

peu d'argent. Et, à la détente qui se produit en nous, nous sentons tout

ce qu'avait d'oppressant, malgré son charme, cette replongée si profonde

que nous venons de faire dans des âges antérieurs...

Cependant, nos préférences et nos regrets sont encore pour le pays qui

vient de se refermer derrière nous. Pour nous-mêmes, il est trop tard,

assurément, nous ne nous y acclimaterions plus. Mais la vie de ceux qui

y sont nés nous paraît moins misérable que la nôtre et moins faussée.

Personnellement, j'avoue que j'aimerais mieux être le très saint calife

que de présider la plus parlementaire, la plus lettrée, la plus

industrieuse des républiques. Et même le dernier des chameliers arabes,

qui, après ses courses par le désert, meurt un beau jour au soleil en

tendant à Allah ses mains confiantes, me paraît avoir eu la part

beaucoup plus belle qu'un ouvrier de la grande usine européenne,

chauffeur ou diplomate, qui finit son martyre de travail et de

convoitises sur un lit en blasphémant...

* * * * *

O Moghreb sombre, reste, bien longtemps encore, muré, impénétrable aux

choses nouvelles, tourne bien le dos à l'Europe et immobilise-toi dans

les choses passées. Dors bien longtemps et continue ton vieux rêve, afin

qu'au moins il y ait un dernier pays où les hommes fassent leur

prière...

Et qu'Allah conserve au sultan ses territoires insoumis et ses solitudes

tapissées de fleurs, ses déserts d'asphodèles et d'iris, pour y exercer

dans l'espace libre l'agilité de ses cavaliers et les jarrets de ses

chevaux; pour y guerroyer comme jadis les paladins, et y moissonner des

têtes rebelles. Qu'Allah conserve au peuple arabe ses songes mystiques,

son immuabilité dédaigneuse et ses haillons gris! Qu'il conserve aux

musettes bédouines leur voix triste qui fait frémir, aux vieilles

mosquées l'inviolable mystère,--et le suaire des chaux blanches, aux

ruines.

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Au Maroc · 第 58 / 60 题