XXXVII

Samedi 3 mai.

Demain nous reverrons Tanger la Blanche, la pointe d'Europe, et déjà les

choses et les gens de ce siècle.

Cette avant-dernière journée de marche est longue, pénible, sous un

soleil beaucoup plus lourd. Notre vieux caïd, que les jeûnes du Ramadan

achèvent, hésite, ne reconnaît plus son chemin. Nos muletiers, qui ne

mangent pas non plus, ont une lenteur et une somnolence inusitées. Les

distances grandissent entre nous, notre petite colonne s'allonge d'une

manière inquiétante, la voici échelonnée sur deux ou trois kilomètres de

pays chaud et désert. Parfois nous perdons de vue les mules, les

muletiers endormis qui nous suivent avec nos bagages et nos cadeaux du

Calife, nos fameux cadeaux si convoités; alors, un peu influencés

nous-mêmes par le Ramadan, manquant de courage pour retourner sur nos

pas par cette chaleur, nous nous étendons pour les attendre, n'importe

où, au soleil toujours puisqu'il n'y a d'ombre nulle part; n'importe où

sur la vieille terre arabe, sèche et brûlante, cachant notre tête sous

notre capuchon blanc, à la manière des bergers qui font la sieste.

Vers trois heures, nous sommes complètement égarés, au milieu de

solitudes de fougères, de lentisques et de lavandes. Plus trace de nos

tentes ni de nos bagages, qui ont dû suivre un autre chemin. Et notre

vieux caïd, auquel nous pourrions nous en prendre, nous fait pitié, dans

son abrutissement de fatigue.

* * * * *

Mais, le soir venu et notre route retrouvée, le dernier de nos

campements est pour nous faire plus regretter la fin de notre vie

errante sur cette terre primitive de fleurs et d'herbages.

Dans un lieu sans nom, au penchant d'une haute colline, devant des

horizons tranquilles, c'est une sorte de petit plateau circulaire, de

petite terrasse, que des broussailles de palmiers-nains entourent comme

une bordure de jardin. Et sur ce plateau Allah, pour nous, a étendu un

tapis blanc, bleu et rose, absolument vierge, où personne n'a posé les

pieds: pâquerettes, mauves et gentianes, si serrées les unes aux autres

qu'on dirait des marbrures de fleurs; les tiges sont courtes et fines,

sur un sol sablonneux, engageant et doux pour s'étendre. L'air pur est

rempli de senteurs saines et suaves. Il y a, par exception, un bois

couronnant la hauteur qui nous domine, un bois d'oliviers. Sur le ciel

bleu qui commence à pâlir, à tourner au vert limpide, un tissu de petits

nuages pommelés est jeté discrètement comme un voile. Rien d'humain en

vue nulle part; et le recoin le plus embaumé, le plus calme, que nous

ayons encore trouvé sur notre route; c'est pour nous seuls, toutes ces

fleurs, toutes ces musiques d'insectes, tout ce resplendissement de

couleurs et de l'air. Cette soirée de mai sur ce plateau sauvage a une

paix d'Éden; elle est ce que devaient être les soirées des printemps

préhistoriques, alors que les hommes n'avaient pas encore enlaidi la

terre...

Au Maroc · 第 57 / 60 题