XXXI

Samedi 27 avril.

Nous sommes invités à déjeuner chez le caïd El-Méchouar (l'introducteur

des ambassadeurs). Et nous nous y rendons à cheval, précédés de ses

gardes à large turban, à canne énorme, qu'il a envoyés au-devant de nous

jusqu'à nos portes.

La grande cour de sa maison est encore plus belle que celle du vizir de

la guerre. Elle est plus ancienne surtout, et les années, les siècles,

en ont atténué, avec leur effacement inimitable, les couleurs et les

ors.

Des rangées de portiques intérieurs donnent accès sur cette cour. Leurs

couronnements en bois de cèdre sont composés de ces milliers de petits

compartiments géométriques juxtaposés, qui donnent l'impression des

rayons de cire patiemment construits par les abeilles; mais, à

l'arrangement général de ces innombrables petites choses, un je ne sais

quoi a présidé, qui est le génie de l'art arabe et qui en fait un

ensemble harmonieusement simple. Tous ces dessus de porte, quand nous

entrons, sont chargés, comme des balcons très larges, chargés à se

rompre, de femmes voilées de blanc, qui se penchent, silencieuses, pour

nous regarder.

La cour, naturellement, est pavée de mosaïques et de marbre, avec, au

milieu, une fontaine jaillissante. Elle est toute remplie, toute

vibrante d'une musique exaltée, à la fois rapide et grave: voix humaines

très hautes, accompagnées de cordes puissantes, de tambourins et de

castagnettes de fer. Nous reconnaissons le même orchestre qui était

l'autre jour chez le vizir de la guerre; c'est, du reste, un de ceux du

sultan qui le prête pour nous faire honneur.

* * * * *

Il est étonnamment beau, le caïd El-Méchouar, notre hôte. La description

du personnage de Mâtho, dans _Salammbô_: «Un Lybien colossal, etc...»,

lui conviendrait en tout point; d'une taille et d'une largeur

surhumaines, avec des traits et des yeux admirables; une barbe déjà

grise et une peau très foncée indiquant, malgré la régularité du profil,

un mélange de sang noir. Du reste, la beauté est la principale condition

exigée pour être caïd El-Méchouar; ce poste est presque toujours donné,

paraît-il, à l'homme le plus superbe du Maroc.

Comme son collègue de la guerre, ce vizir ne se met pas à table avec

nous, un bon musulman ne devant point manger avec des nazaréens. Il se

contente de s'asseoir à l'ombre, près de la salle où notre couvert est

dressé, et de veiller à ce que ses esclaves, ahuris par notre présence,

nous apportent des montagnes de couscouss et de viandes.

Pendant le repas monstre, je fais face à la belle cour qui m'apparaît

tout entière par la haute ogive dentelée de la porte. Les esclaves du

Soudan, à grandes boucles d'oreilles et à bracelets, la traversent dans

une incessante agitation, portant sur leur tête les plats gigantesques,

surmontés de leurs toitures comme des pignons de tourelles. Les

mosaïques des pavés étincellent de lumière. Çà et là, au milieu des

hautes murailles, par les meurtrières percées, on voit confusément

briller les yeux des femmes. Le mur du fond, qui se dresse en écran

contre le soleil, est couronné de têtes voilées qui nous regardent. Et

la musique, dans une exaltation extrême, répète, répète sans cesse, en

les précipitant de plus en plus, les mêmes phrases monotones qui, à la

longue, bercent, magnétisent, amènent une ivresse.

* * * * *

Deux heures de l'après-midi, l'ardeur du soleil.--Comme je pars demain,

je me promène à cette heure brûlante, ayant mille choses à faire pendant

cette dernière journée.

J'ai d'abord à aller dans la ville murée des juifs, où des vieux

horriblement sordides, d'une laideur rusée et inquiétante, détiennent,

au fond de leurs bouges, des bijoux anciens, des armes rares, des

étoffes introuvables même au bazar, que j'ai envie de leur acheter.

Elle est très loin de chez moi, la ville des juifs; elle longe, en bande

étroite, le côté sud de Fez-le-Neuf, et j'habite dans Fez-le-Vieux, d'où

il me faut d'abord sortir.

Je suis à cheval, escorté d'un garde rouge.

Deux heures de l'après-midi, par une des journées les plus chaudes que

nous ayons encore eues. Les vieux murs de terre semblent s'effriter sous

le dévorant soleil, les vieilles lézardes des maisons semblent

s'allonger et s'ouvrir. Les petites rues sont désertes, entre leurs deux

rangées de ruines mortes, qui se chauffent et se fendillent. Les pavés,

les vieux cailloux noirs, polis par les pieds nus ou les babouches de

plusieurs générations arabes, montrent par places leurs têtes

brillantes, entre les pailles desséchées et la poussière. Et il y a, sur

toute la ville somnolente, cet accablement silencieux qui est

particulier aux moments où le soleil éblouit et brûle.

Un peu d'ombre et de fraîcheur, en passant sous les triples portes très

épaisses des remparts. Dans les recoins de ces portes, des barbiers sont

installés par terre, en train de tondre des gens de la campagne, crépus,

à l'air sauvage,--dont l'un tient par les cornes, pendant qu'on le rase,

deux béliers noirs.--Et, dans un autre recoin, un praticien «tire du

sang» à un berger (comme autrefois la saignée chez nous, cela guérit de

tous les maux, et cela se fait derrière la nuque, en entaillant avec un

rasoir jusqu'à l'os du crâne). Aujourd'hui, plus encore que de coutume,

je me sens frappé de la sauvagerie de ces abords de Fez, de leur

silence, de leur air de morne abandon...

Et, les portes franchies, tout de suite commence un brûlant désert sans

routes, aujourd'hui sans un être humain, sans une caravane. Voici le

lieu qui était si peuplé et si brillant le matin de notre pompeuse

arrivée; on y entend à peine, à présent, la petite voix triste des

sauterelles. Murs de la ville et murs du palais se dressent partout vers

le ciel, dans une confusion grandiose, avec leurs créneaux, avec le

hérissement de leurs pointes de pierre; tout droits, tout pareils,

mornes et sombres depuis le bas jusqu'en haut, arrivant à produire une

impression de beauté à force d'être gigantesques. Et rien à leurs pieds;

de ce côté-ci de la ville, rien à l'entour, ni une maison, ni un arbre,

ni une tente, ni un groupe humain: eux seuls, les murs, debout et

immenses en stature verticale. L'implacable soleil d'aujourd'hui

accentue leur vieillesse extrême, leurs lézardes, leurs crevasses; par

place ils sont démantelés, ébréchés, et leur base est rongée.

Et d'autres enceintes complètement en ruine, d'une désolation infinie,

partent de ces remparts, se ramifient, prolongent la ville dans la

campagne déserte, puis finissent par se confondre avec les roches, les

éboulements, les fondrières, tout le chaos de ce vieux sol fouillé et

refouillé pendant des siècles. Le temps a couvert ces murs de lichens

d'un jaune éclatant, qui font sur le gris foncé des pierres comme un

semis de taches d'or; sous le bleu profond du ciel, l'ensemble est d'une

nuance chaude et ardente, avec des chamarrures de brocart.

Dans la partie tout à fait croulante, dans les enceintes secondaires qui

ne servent plus à rien, il y a des portes, de forme exquise comme toutes

les portes arabes, et entourées de mosaïques visibles encore entre les

plaques jaunes des lichens; elles donnent accès dans des espèces de

préaux tristes, où l'on ne trouve que de l'herbe et des sauterelles.

Et, tandis que je contourne à cheval ces débris de remparts, sous le

grand écrasant soleil, une de ces portes m'arrête comme la chose la plus

délicieusement arabe que j'aie encore jamais vue, et la plus étrangement

mélancolique: au milieu de cent mètres de monotone et formidable

muraille, elle ouvre son ogive isolée, qu'encadrent des dessins

mystérieux; et, à côté, un vieux dattier solitaire élève tout droit son

bouquet de palmes jaunies...

* * * * *

A cent mètres plus loin, le camp du sultan m'apparaît: ses tentes font

là-bas dans la campagne des amas ou des semis de choses très blanches,

au milieu des terrains roux et des lointains bleus,--et je vois trembler

dans l'air chaud toutes ces blancheurs. Il s'est considérablement

augmenté depuis ma dernière visite. Au complet, il a, dit-on, six

kilomètres de tour et contient trente mille hommes.

La tente du calife est au milieu, haute et immense. On ne voit que le

mur de toile appelé _tarabieh_, qui lui sert d'enceinte, masquant tout

(même à la guerre, la demeure du calife doit rester une chose cachée).

Derrière ce mur, c'est, il paraît, toute une petite ville; outre le

logement particulier du souverain et ses dépendances, il y a celui de

l'enfant favori, du petit Abd-ul-Aziz; puis ceux d'un certain nombre de

dames du harem désignées pour faire partie du voyage.

Dès que la tente du sultan sort des greniers du palais et commence à se

monter en dehors des murs, la nouvelle s'en répand dans le Maroc entier,

par les caravanes qui passent, et surtout par ces piétons rapides qui

marchent nuit et jour à travers les montagnes ou les rivières pour

porter des lettres et des nouvelles, faisant l'office de nos courriers.

Toutes les tribus sont informées bientôt que le souverain va partir en

guerre, et les rebelles se préparent à la résistance.

On sait que le sultan vit généralement six mois de l'année sous la

tente, nomade par nature comme ses ancêtres d'Arabie, guerroyant sans

cesse dans son propre empire contre ses tribus révoltées qui ne le

reconnaissent que comme calife religieux, mais pas toujours comme

souverain, et dont quelques-unes même (les Zemours par exemple et les

peuplades du Riff) n'ont jamais été soumises.

Cette fois-ci, le sultan ne reviendra à Fez qu'au bout de quatre ans.

Dans l'intervalle de ses razzias armées et de ses moissons de têtes, il

se reposera dans ses deux autres capitales, Mékinez et Maroc, où il

possède comme ici des palais et d'impénétrables jardins.

Du reste, depuis la semaine dernière, celles de ses femmes qui ne

doivent pas faire partie de son train de voyage ont été expédiées en

avant, à dos de mule et en trois étapes, dans les sérails murés de

Mékinez...

* * * * *

... J'aurai toujours assez de temps à passer dans cette sordide ville

des juifs, qui était cependant le but de ma promenade, et l'envie me

vient de pousser une dernière pointe dans la montagne qui domine

Fez-le-Vieux.

Par de petits sentiers de rochers, mon cheval y grimpe hardiment, avec

des velléités de galop. Et très vite nous voici montés, respirant une

brise plus vive et plus fraîche, qui passe sur des tapis de fleurs et

les agite. De distance en distance, il y a des arbres dans des replis de

terrain; dans des espèces de petites vallées, il y a des bouquets

d'oliviers, à l'ombre desquels des bergers moricauds chantent des

chansons pastorales à leurs chèvres dans le silence morne d'alentour.

Surtout il y a des tombes, des tombes partout, des tombes bien antiques,

parmi des herbages et des aloès. Il y a des _koubas_ de saints, des

ruines vénérées dont les portiques sveltes sont hantés par des peuplades

d'oiseaux. Puis il y a le kiosque historique, qui fut bâti par un sultan

d'autrefois et qui lui coûta le trône: les gens de Fez, toujours

frondeurs, s'étant irrités de ce que, de là-haut, il voyait, le soir sur

les terrasses, toutes leurs femmes.

Toutes les terrasses, en effet, m'apparaissent d'ici, milliers de

promenoirs grisâtres, vides à cette heure d'éblouissant soleil. Je

domine la ville sainte, ses longues lignes de murs délabrés, ses

bastions, ses créneaux, ses minarets verts et ses rares palmiers. Deux

ou trois groupes d'ânons et de chameaux, qui s'en vont à la file vers je

ne sais quelle contrée du sud, animent seuls ses abords solitaires. Une

lumière immense tombe, tombe à flots sur tout cela; il y a seulement

quelques petits nuages ouatés, perdus çà et là dans le bleu sans fin du

ciel.

Et aucun bruit ne monte de cette ville, sur laquelle plane toujours la

même immobilité, la même torpeur...

* * * * *

Je m'en vais chez ces juifs, décidément, à la recherche des vieilles

tentures et des vieilles armes. Comme dans notre Europe du moyen âge, ce

sont eux qui détiennent non seulement l'or, les fortunes, mais aussi les

pierreries, les bijoux anciens, dans leurs coffres, et aussi toutes

sortes de vieilles choses précieuses que des vizirs, des caïds endettés,

ont fini par laisser entre leurs mains. Et, avec cela, affectant des

dehors de misère; dédaignés par les Arabes encore plus que par les

chrétiens; vivant cachottiers, enfermés dans leur quartier étroit et

obscur, craintifs et sans cesse en garde pour leur vie.

Redescendu de la lumineuse montagne où dorment, sous les fleurs, tant de

saints et de derviches, je contourne longtemps les murs étonnamment

vieux de Fez-le-Neuf--par des sentiers d'abord dénudés, puis bientôt

verdoyants, ombreux, avec des mûriers, des peupliers qui ont encore

leurs feuilles toutes petites et toutes fraîches d'avril; avec des

ruisseaux clairs où trempent des joncs, des iris et de grands liserons

blancs.

Les remparts des juifs sont aussi hauts et aussi crénelés que ceux des

Arabes, leurs portes ogivales sont aussi grandes, avec les mêmes

battants lourds bardés de fer. On ferme ces portes de bonne heure chaque

soir; des gardes d'Israël, à l'air méfiant, se tiennent dans les

embrasures, ne laissant passer personne de suspect; on sent qu'on vit

dans cet antre en crainte perpétuelle des voisins, Arabes ou Berbères.

Et, devant leur entrée de ville, est le dépôt général des bêtes mortes

(une galanterie qu'on leur fait): pour arriver chez eux, il faut passer

entre des tas de chevaux morts, de chiens morts, de carcasses

quelconques, qui pourrissent au soleil, répandant une odeur sans nom;

ils n'ont pas le droit de les enlever,--et il y a grand concert de

chacals le soir sous leurs murs.--Dans leurs rues étroites, étroites à

ne pouvoir passer, ils n'ont pas le droit non plus d'enlever les

immondices rejetées des maisons; pendant des mois s'entassent les os,

les épluchures de légumes, les ordures, jusqu'à ce qu'il plaise à un

édile arabe de les faire déblayer moyennant une grosse somme

d'argent.--Dans ce quartier humide et obscur, il y a des puanteurs

moisies tout à fait spéciales, et les visages des habitants sont tous

blêmes.

Deux ou trois personnages postés à cette entrée de ville me regardent

arriver, curieux de ce que je viens chercher chez eux, me dévisageant

avec des yeux roués et cupides, flairant déjà quelques affaires à

conclure; des figures chafouines, longues, étroites, blanchâtres; des

nez minces qui n'en finissent plus, et des cheveux longs et rares,--en

tire-bouchons épars, crassissant des robes noires qui collent aux

épaules pointues...

Tant pis pour les étoffes précieuses et les vieilles armes. J'ai un

regret d'aller m'enfouir dans ces bouges à moisissure, chez des êtres si

laids, une veille de départ, un si beau dernier soir, quand le soleil

dore si radieusement les tranquillités de la ville musulmane et de ses

vieux murs grandioses.

Je tourne bride, à cette porte des Juifs, pour m'en aller du côté du

palais du sultan. J'arriverai à l'heure où tous les grands personnages,

de blanc vêtus, sortent après l'audience du soir, pour rentrer dans

leurs demeures, à Fez-Bâli, et je verrai encore une fois ce défilé de

figures d'un autre âge, dans le décor admirable des grandes cours murées

et des grandes ruines.

* * * * *

De nouveau, voici ces abords du palais; les murs et les murs, tous

droits, farouches et pareils. Voici les séries de cours lugubres, qui

sont vides et grandes comme des champs de manoeuvre, et qui paraissent

presque étroites, tant sont élevées les murailles qui les ferment. Pour

avoir le sentiment de leurs dimensions, il faut regarder les hommes, les

rares fantômes blancs qui y passent, et qui y semblent étonnamment

diminués.

Le soleil baisse déjà quand nous arrivons, mon garde et moi, dans la

premières de ces enceintes; elle est déjà pleine d'ombre. Les hauts

murs, les hauts murs sombres, masquant tout, font subitement baisser la

lumière comme des écrans immenses; avec leurs alignements de pointes

aiguës, ils ont l'aspect menaçant et cruel. Au milieu de la muraille du

fond, la grande ogive qui mène plus avant dans ces repaires s'ouvre

là-bas, flanquée de ses quatre tours carrées, qui montent tout d'une

pièce, imposantes à la façon du donjon de Vincennes, avec quelque chose

de plus méchant à cause de leur couronnement de pointes de pierre.

Le sol de cette cour est semé de cailloux, de débris quelconques, avec

des trous, des ossements; deux ou trois chameaux s'y promènent en quête

d'herbe rare, ayant l'air tout petits au pied de si hautes et grandes

choses; perdu dans un coin, il y a aussi un campement de tentes blanches

comme un village de pygmées;--et trois personnages drapés de burnous,

qui sortent, là-bas, de l'obscurité de la grande porte, me paraissent

lilliputiens. En l'air il y a les inévitables cigognes, qui traversent

le carré vide découpé au ciel par les dents d'ombre des créneaux. Et des

milliers, des milliers d'oiseaux, d'un noir luisant, sont plaqués en

grappes contre les murs, se touchant tous, se poussant, grimpant les uns

sur les autres, formant des taches grouillantes, comme ces couches

épaisses de mouches qui s'abattent l'été sur les choses immondes.--Et

tandis que je m'arrête pour regarder ces amoncellements de petites ailes

et de petites griffes, les trois graves personnages qui arrivaient

là-bas se sont rapprochés de moi: des vieillards qui sourient avec

bonhomie et me donnent, sur ces oiseaux, des explications arabes que je

ne comprends pas.--(Cette affabilité de passants quelconques pour un

nazaréen inconnu n'est pas banale, en un tel pays; c'est mon excuse pour

conter une si insignifiante aventure.)

Je me dirige vers cette porte du fond: elle me mènera dans une seconde

enceinte, d'ordinaire plus animée, où se tiennent chaque jour les vizirs

vêtus de blanc qui rendent la justice au peuple... Oh! ces portes

arabes, variant à l'infini leurs dessins mystérieux,--comment dire le

charme qu'il y a pour moi dans leur seul aspect, l'espèce de mélancolie

religieuse, de rêverie de passé, qu'elles me causent toutes: isolées au

milieu de murs attristants comme des murs de prison; ayant dans leur

forme ogivale, ou festonnée, ou ronde, un je ne sais quoi indéfinissable

qui demeure toujours le même, au milieu de la plus fantaisiste

diversité; puis toujours encadrées de ces fines ornementations

géométriques, dont l'élégance rare a quelque chose de sévère et

d'idéalement pur, de mystique au suprême degré...

La nouvelle enceinte où cette porte me conduit, après une voûte obscure,

est aussi grande, et imposante, et farouche que la première. Mais elle

est, comme je m'y attendais, pleine de monde, et les abords en sont

encombrés de chevaux, de mulets, sellés à fauteuils, que l'on tient en

main. C'est qu'au fond, sous de vieilles ogives formant niches de

pierre, les ministères fonctionnent, presque en plein vent, et avec très

peu d'écrivains, très peu de papiers.

Sous l'un de ces arceaux se tient le vizir de la guerre. Sous l'autre,

le vizir de la justice rend sur l'heure des jugements sans appel; autour

de lui, des soldats, à grands coups de bâton, écartent la foule, et les

accusés, les prévenus, les plaignants, les témoins, sans distinction

aucune, lui sont amenés de la même façon, empoignés à la nuque par deux

gardes athlétiques.

Ces parages étant réputés peu sûrs pour les nazaréens, je m'arrête à

l'entrée pour ne pas amener de complications diplomatiques.

Du reste, à cette heure, c'est fini, comme je m'y attendais. L'un après

l'autre, les vizirs, soutenus par des serviteurs, s'asseyent sur leurs

mules pour s'en retourner chez eux. Barbes blanches, longs vêtements

blancs, longs voiles blancs; ils montent des mules blanches à selle de

drap rouge, chacune tenue par quatre esclaves tout de blanc vêtus, avec

de hauts bonnets rouges. Et, tandis que la foule s'écarte, ils s'en vont

au pas tranquille, superbes comme de vieux prophètes, le regard en rêve

sombre, neigeux dans leur blancheur, sur le fond des grands remparts,

des grandes ruines... D'ailleurs, le soleil baisse, et, comme chaque

soir, un vent froid se lève sous le ciel subitement jauni, s'engouffre

dans les hautes ogives, siffle sur les vieilles pierres...

Derrière les vizirs, je rentre aussi. Une dernière fois je veux voir les

merveilles de ma terrasse à l'heure du saint Moghreb.

* * * * *

Là-haut, sur ma maison, c'est le même enchantement que chaque soir: la

ville, tout en or jaune ou rose, les plus proches terrasses séparées de

moi par une insaisissable vapeur bleuâtre, et les terrasses lointaines,

les milliers de carrés de pierre en teintes irisées qui se dégradent,

dévalant sur les collines, comme des choses éboulées, jusqu'à la

ceinture des remparts et des jardins verts. Toutes les négresses

esclaves sont là, à leurs postes, figures noires et souriantes, coiffées

en mouchoirs clairs, blancs ou roses. Et aussi toutes mes belles

voisines à haute hantouze, accoudées, étendues ou fièrement droites,

très gracieuses de pose et très éclatantes de couleur, avec leurs larges

ceintures cartonnées, leurs longues manches tombantes, et tout ce qui

flotte derrière elles, de foulards d'or et de cheveux dénoués. Et une

fois de plus, comme depuis des siècles et des siècles, la grande prière

retentit encore en voix tristement prolongées, tandis que les neiges de

l'Atlas s'éteignent sur le jaune pâli du ciel...

* * * * *

Après dîner, à la nuit, aux lanternes, je sors par extraordinaire, pour

aller, avant l'heure où se ferment les portes des quartiers, dire adieu

au ministre et à l'ambassade: ils doivent rester, eux, je ne sais

combien de temps encore.

C'est au petit jour demain matin, que nous devons partir, le capitaine

H. de V*** et moi. De la part du sultan, on nous a donné à chacun une

tente, une mule choisie, une selle arabe; plus, une tente pour nos

serviteurs, un caïd pour nous guider, huit mules et muletiers pour

porter nos bibelots et nos bagages...

Aux lanternes aussi, je trouve l'ambassade installée comme d'habitude,

dans le jardin d'orangers qui embaume, sous la véranda du vieux kiosque

délicieux. Le ministre a bien reçu pour nous la lettre de _mouna_ signée

du sultan et scellée de son sceau, qui doit nous permettre le passage

chez les différentes tribus et nous donner l'indispensable droit de

rançon. Mais, malgré les démarches qu'il a bien voulu faire, il n'a pu

encore obtenir la lettre pour les chefs de la ville de Mékinez, ni le

permis pour visiter là-bas les «jardins d'Aguedal».--Ce n'est pas

mauvaise volonté assurément, c'est lenteur, inertie; le grand vizir s'y

est pris trop tard, paraît-il, pour avoir la signature du sultan avant

l'heure de la prière; il a promis que dès demain matin tout serait

paraphé, en règle, et que, si nous étions déjà en route, des cavaliers

courraient à notre poursuite, jusqu'à Mékinez au besoin, pour nous le

porter, avec des cadeaux qu'on nous destine. Mais nous n'y croyons

guère, et c'est un désappointement.

Nos compagnons de voyage, qui restent à Fez, regrettent un peu de ne

pouvoir partir avec nous. Leur séjour paraît devoir se prolonger bien au

delà de leur attente:--Il y a mille affaires compliquées à régler, qui

n'en finissent pas; des brouillaminis remontant à plusieurs années, des

créances juives impossibles à faire rentrer... Avec ce peuple, rien

n'aboutit. Le sultan est presque toujours invisible, retranché comme une

idole dans son palais impénétrable. Et les vizirs temporisent, ce qui

est la grande force de la diplomatie musulmane. Et puis le ramadan

approche, pendant lequel on ne peut plus rien faire; on commence à en

sentir l'influence. Ce n'est d'ailleurs que le matin de très bonne heure

qu'on peut traiter quelques questions, avec force périphrases

orientales: le midi étant réservé aux prières et au sommeil,--et le

soir, aux affaires intérieures. Puis aussi un des plus importants

personnages politiques vient d'être mordu au bras par une de ses

nombreuses femmes blanches, jalouse d'une de ses nombreuses femmes

noires: il est alité et c'est encore un retard.

Nous qui allons partir, on nous charge de commissions pour Tanger; pour

le monde moderne et vivant, dont on se sent bien séparé ici. Ceux qui

restent sont déjà pris, il est facile de le voir, de cette espèce de mal

particulier, de cette _envie de s'en aller_ qui est très connue; qui,

paraît-il, atteint infailliblement les ambassades au bout d'une

quinzaine de jours passés à Fez; et qui d'ailleurs est un moyen

politique sur lequel les diplomates arabes sont habitués à compter. Moi

qui resterais si volontiers, je m'explique cependant ce sentiment-là,

car j'ai déjà éprouvé par instants l'oppression de l'Islam...

Au Maroc · 第 50 / 60 题