XXX

Vendredi 26 avril.

Les premières heures de sommeil passées dans mon logis solitaire,

j'entrevois un rayon de lune qui m'arrive librement du ciel, entre les

battants disjoints de ma porte de cèdre; puis dans le lointain de la

nuit sonore, j'entends psalmodier, psalmodier, toujours à pleine voix

aiguë et triste, des cris de foi ardente, des plaintes chantées qui sont

comme l'expression de tout notre néant terrestre: il est deux heures du

matin, et c'est la première prière de ce nouveau jour, que l'éternel

soleil va revenir éclairer bientôt. C'est comme un immense cantique à

Allah, cantique de rêve, tantôt exalté, tantôt lent et plaintif; et

lugubre toujours, lugubre à faire frémir, les _mouedzens_ ayant, comme

les musettes arabes, emprunté aux chacals un peu du timbre de leur

voix...

Longtemps, longtemps, ce chant des mosquées plane sur les tranquillités

grises de la ville endormie... Puis le silence revient, le silence

mort...

Les dernières heures de la nuit passent. Dans le calme très frais de

l'extrême matin, à pointe d'aube, mêlées au chant des coqs, les voix de

ces hommes recommencent à psalmodier, dans une exaltation croissante de

prière: il est cinq heures et c'est le second office d'aujourd'hui; il

est l'heure aussi où le sultan-prêtre, tout de blanc vêtu, se lève dans

son palais, pour commencer son austère journée religieuse...

Puis un coup de canon lointain annonce le jour, le jour sanctifié du

vendredi; puis un hymne général, puis des musettes qui commencent à

gémir, des tambourins qui commencent à battre... La nuit est finie et le

soleil est levé...

* * * * *

Seul, le matin de bonne heure, vêtu en Arabe, et à pied, bien que ce

soit très bourgeois, je m'en vais au bazar, acheter de l'eau de rose et

du bois odorant des Indes, afin de parfumer ma maison comme il est

d'usage.--Et jamais je ne m'étais fait aussi complètement que ce matin

l'amusante illusion d'être quelqu'un de Fez.

Le bazar, qui vient à peine d'ouvrir ses milliers de petites boutiques,

est encore tranquille et presque désert; les claies en joncs et les

pampres toutes neuves des vignes, qui le recouvrent d'une interminable

suite de berceaux, laissent filtrer du soleil matinal, tamisent de la

lumière fraîche et gaie. Ces parfums, que je suis venu chercher, se

vendent dans le même quartier que les soies non tissées et les perles.

Et ce quartier est le plus coloré du bazar--dans le sens propre du mot

couleur.--En longue et étroite perspective, dans l'enfilade des petites

rues, s'alignent des milliers de choses accrochées aux couvercles

relevés des niches où les vendeurs se tiennent blottis: ce sont des

écheveaux de soie innombrables et des écheveaux de fils d'or; ce sont

des masses de perles dorées ou de perles roses; ou bien de ces

cordelières à glands (pour suspendre au cou des hommes les sabres ou les

livres pieux) qui sont, comme je l'ai déjà dit, une des grandes

élégances du costume arabe. Et des personnages, très nobles et très

beaux sous leurs capuchons de moines blancs, se promènent sans bruit, en

babouches, choisissant parmi tant de cordelières pendues, telle nuance

qui s'harmoniserait bien avec tel costume.

Puis voici devant une boutique de jouets d'enfant, une vieille

grand'mère, voilée en fantôme mais aux yeux très bons, qui marchande une

drôle de poupée pour sa petite-fille, bébé de quatre ou cinq ans,

adorable avec des yeux de jeune chat angora, et des cheveux, des ongles

déjà teints de rouge henné... Ce matin, tout se présente à moi sous des

dehors de tranquillité et de naïve bonhomie. D'ailleurs tout le mystère,

tout le sombre qui à première vue semble envelopper les choses tombe

bien vite dès qu'on se familiarise avec leur aspect. Je connais

maintenant chaque recoin de ce bazar; et certains marchands, quand je

passe, me disent bonjour, m'invitent à m'asseoir.

Involontairement, je suis ramené toujours dans les ruelles noires qui

font le tour de Karaouïn. Là encore le mystère est bien tombé, et

l'impression si étrange du premier jour ne se retrouve plus; je

stationne devant les portes, regardant longuement à l'intérieur; pour un

peu j'entrerais; j'ai peine à me figurer que cela pourrait me coûter la

vie; je trouverais tout naturel de venir m'agenouiller à côté de ces

gens dont je porte le costume.

Ils sont très variés les aspects de Karaouïn, suivant les différentes

entrées par lesquelles on regarde; je ne m'étonne pas qu'à première vue

nous n'ayons rien démêlé de l'ensemble; c'est une sorte d'amas de

mosquées, d'époques et de styles différents, c'est une ville de colonnes

et d'arceaux de toutes les formes arabes. Tantôt des cintres lourds,

écrasés sur des piliers trapus, se succédant en perspectives sans fin,

avec d'innombrables lampes suspendues dans l'obscurité des plafonds;

tantôt des cours, inondées de soleil, à voûte de ciel bleu, entourées de

hautes colonnes frêles et d'arcades infiniment dentelées, d'un dessin

toujours rare et exquis. Et jamais Karaouïn n'a été si beau

qu'aujourd'hui, sous cette éblouissante lumière matinale, qui rayonne et

pénètre partout, claire et blanche, faisant briller les marbres, les

mosaïques sans fin, les gerbes d'eau des fontaines.

L'une des portes, dans l'ombre de laquelle je m'arrête de préférence,

donne sur la plus grande et la plus merveilleuse de ces cours, pavée de

faïence et de marbre. Il y a, sur les côtés, des petits kiosques qui

s'avancent, plutôt des petits dais, rappelant, en plus beau, ceux de la

célèbre «cour des Lions» à l'Alhambra; ce sont les mêmes groupements de

colonnes légères, soutenant d'indescriptibles arcades ajourées qui

semblent faites d'une superposition patiente de pendeloques de

givre;--le tout rehaussé d'un peu d'or, mourant sous la poussière des

siècles, et d'un peu de bleu, d'un peu de rose, de je ne sais quelles

autres couleurs pâlies. Et, sur les montants tout droits, tout plats et

d'une raideur voulue, qui séparent ces portiques festonnés, des couches

de sculptures, d'une finesse et d'un dessin inimitables, s'étalent et

s'enroulent, fouillées à des profondeurs différentes; on dirait de

vieilles dentelles de fées dont on aurait accroché là plusieurs doubles

les uns par-dessus les autres.

Cela semble léger, léger, tous ces kiosques, léger comme des petits

châteaux qu'on aurait créés pour des sylphes dans des nuages, avec des

facettes cristallisées de grêle et de neige. Et, en même temps, la

raideur droite des grandes lignes, l'emploi unique des combinaisons de

la géométrie, l'absence de toute forme inspirée de la nature, des

animaux ou des hommes, donnent à l'ensemble quelque chose d'austèrement

pur, d'immatériel, de _religieux_.

Le soleil tombe à flots dans cette cour, toutes les mosaïques, toutes

les faïences brillent de reflets nacrés; la gerbe d'eau bruissante qui

jaillit de la fontaine du milieu a des teintes changeantes d'opale ou

d'iris, et se détache sur le fond délicieusement compliqué d'une grande

porte inférieure, qui est, ainsi que les kiosques des côtés, en

dentelles d'Alhambra.--Et, comme c'est vendredi, tout un peuple de

burnous blancs est prosterné sur les dalles, en immobile prière.

De l'ombre du dehors, de l'espèce de nuit du chemin de ronde, où je suis

obligé de rester caché, dans une incomplète sécurité,--toutes ces choses

défendues prennent à mes yeux des airs d'enchantement.

* * * * *

La «Sainte» s'est acharnée après moi, ce matin. Vêtue de loques de soie

orange, les joues vermillonnées, les yeux dilatés et fous, elle me suit

obstinément au sortir du bazar, en proférant à haute voix des choses

incompréhensibles, qui me semblent être plutôt des bénédictions:

évidemment elle s'est trompée à mes allures et à mes vêtements. Et,

inquiet de la sentir derrière moi, je lui jette des pièces de monnaie

pour qu'elle me laisse passer mon chemin...

* * * * *

Une heure après, sur la place du Marché.--L'heure bruyante,--l'heure des

affaires et de la foule.

Sur cette grande place, qui est une sorte de plaine carrée, s'agitent

les burnous et les voiles, toute la foule encapuchonnée et masquée,

blanchâtre ou grise, à laquelle les bergers en sayon de poil de chameau

mêlent çà et là des tons bruns, et les ânes, des tons roux. Des femmes,

par centaines, sont assises à terre, marchandes de pain, marchandes de

beurre, marchandes de légumes, à visage invisible, enveloppé de

mousseline. Et, derrière cette grande place et cette foule, il y a les

hautes murailles de Fez, qui se dressent sombres et gigantesques,

écrasant tout, les pointes de leurs créneaux découpées sur le ciel.

Naturellement on entend les tambourins, les musettes. Çà et là, les

capuchons pointus se pressent les uns contre les autres, font cercle

compact autour de captivants spectacles: il y a les charmeurs de

serpents; il y a les gens qui s'enfoncent des lardoires dans la langue;

ceux qui s'entaillent le crâne; ceux qui se retirent l'oeil de l'orbite

avec une palette de bois et se le déposent sur la joue; toute la bohème

et toute la truanderie. A moi, qui vais partir après-demain, ces choses

déjà familières sembleront bientôt très étonnantes, quand je serai

revenu dans notre monde moderne, et que je me les rappellerai de loin.

En ce moment, je suis vraiment quelqu'un d'une époque passée, et je me

mêle le plus naturellement du monde à cette vie-là, en tout semblable,

je pense, à ce que devait être la vie des quartiers populaires à Grenade

ou à Cordoue, du temps des Maures.

Demain mon dernier jour. Je laisserai à Fez l'ambassade, qui y est

retenue par des lenteurs politiques, et m'en irai seul, avec le

capitaine H. de V***, en petite caravane intime, ce qui sera amusant et

presque un peu aventureux. Nous nous en irons vers Mékinez, l'autre

sainte ville encore plus délabrée et plus morte, et de là vers Tanger

l'infidèle où, brusquement, finira notre rêve de passé et d'Islam. Je

n'ai pas eu le temps de m'attacher à mon gîte musulman d'ici, qu'il va

falloir quitter et oublier, comme j'ai oublié déjà tant d'autres gîtes

exotiques semés partout sur la terre. Cependant je m'y serais attardé

volontiers une ou deux semaines de plus. Avec quelques tapis, quelques

vieilles tentures et quelques armes, il était tout de suite devenu très

bien, tout en ne perdant pas ses petits airs de mystère, ses abords

difficiles.

Au Maroc · 第 49 / 60 题