Dans les verts aubépins fleuris d’étoiles blanches,
Drapeau d’amour, pourpré comme un coquelicot,
Flotte.
«Viens le chercher!» dit le gars.
Point d’écho.
Flic, floc! c’est le battoir, mais pas d’autre réponse.
Le gars s’éloigne, et sous les hauts buissons s’enfonce,
Par de petits sentiers qui vont je ne sais où,
Et dans lesquels on a l’herbe jusqu’au genou.
Il disparaît bientôt, car l’eau fait l’herbe épaisse
Et touffus arbrisseaux, buissons de toute espèce,
D’où--comme un voile--monte, attachée aux ormeaux,
La liane en longs jets repleuvant sur les eaux.
Flic, le battoir est lent; et floc, il va se taire;
Flic, il est loin, Noré. La rive est solitaire.
Mais s’il s’était caché? Mion ne le croit pas.
N’est-ce pas lui, tenez, qui disparaît là-bas?
Elle a vu remuer la branche à son passage,
Près du pont. Il est loin. Il va vers le village.
Flouc! le battoir jeté sur le linge, est muet...
«Ma mère!--Il m’a semblé tout près qu’on remuait?»
Non, ce n’est rien. Alors, bien seule,--elle en est sûre,--
La fille en jupons courts fait sauter sa chaussure.
Souliers et bas ôtés, la voici les pieds nus,
Ses jupons retroussés à deux mains retenus,
Et le regard fixé sur le foulard qui flotte.
Un coup d’œil aux entours, le dernier... L’eau clapote:
L’eau rit en cercles d’or et fait un bruit charmant;
Jamais eau n’a chanté ni couru plus gaîment;
Elle s’enroule aux pieds de la fille amoureuse,
Y monte, et sur son lit sonnant de roche creuse
Où mille cailloux vifs luisent comme des yeux
S’écarte à chaque pas par bonds capricieux!...
De l’eau sur les orteils et puis sur la cheville,
Au milieu du ruisseau que penserait la fille,
Baignant jusqu’à mi-jambe, et dans tout l’embarras
Où ses jupons flottants retiennent ses deux bras,
Si--détournée un peu du foulard qui palpite--
Elle voyait,--aï! aï!--sur le bord qu’elle quitte,
Entre d’épais rameaux écartés pour mieux voir,
Deux yeux noyés de trouble, étincelants d’espoir!
Mais ne les voyant pas, elle se préoccupe--
Seulement--de ne pas mouiller trop haut sa jupe,
Pour n’être pas grondée à la maison, ce soir.
Elle avance, tranquille... Et qu’elle est belle à voir!
Que sa jambe est bien faite, et lisse sa peau fraîche,
Duvetée, et pareille en couleurs à la pêche!
Voici la rive atteinte, et le foulard est pris,
Quand tout à coup... quel rire éclatant et quels cris!
«Ah! ah!» elle a jeté le beau foulard de soie...
«Ah! ah!» ce sont des cris et des rires de joie...
C’est Noré qui franchit le ruisselet d’un bond!
Elle court! il la suit sous le taillis profond...
«Ne cours pas! tu mettras le pied sur quelque épine!
Vas-tu fuir, déchaussée?... Ah! je te tiens,--coquine!»
--«Ma mère!» Il est déjà trop tard pour refuser,
Et quand elle a senti sa joue et son baiser:
«De sûr, de sûr, dit-elle à lèvres demi-closes,
De sûr tu me plais bien, Noré; mais que tu l’oses,
Que tu sois revenu, voleur, en te cachant,
Je n’aurais jamais cru cela de toi, méchant!»
PREMIÈRE PARTIE
CHANT II
LA SORCIÈRE
PRÉLUDE
L’ENSORCELÉE
L’ENSORCELÉE
PRÉLUDE
C’est une histoire vieille, vieille,
Vieille comme l’amour.
O les filles! prêtez l’oreille
A l’histoire d’amour.
Il était une demoiselle
La taille faite au tour,
Beau visage, enfin toute belle
A sembler faite au tour!
Passe un garçon qui la regarde,
Aussi beau que le jour...
«Le gueux, dit-elle,--prenons garde!--
Est plus beau que le jour!»
Tous aimaient cette beauté fraîche;
Lui, qui l’aime à son tour,
S’approche, parle et si bien prêche
Qu’elle l’aime à son tour.
Il lui dit: «Si j’avais un trône,
Si j’avais une cour,
Vous vêtirais de bel or jaune;
Seriez reine à ma cour!»
C’était un joli bavardage
Pour faire un vilain tour!
Ne la prit pas en mariage;
Lui fit ce joli tour!
Neuf mois passés, pleurait la belle
En criant au secours.
Elle était mère et demoiselle,
La pauvre, et sans secours!
Le curé contre la maudite
Fit en chaire un discours.
La pauvre dut se mettre en fuite,
A cause des discours.
Et dans les bois se fit sorcière,
Se damna pour toujours;
Au diable elle a fait sa prière:
Il la tient pour toujours!
... Songe, si tu te sens, ma fille,
Le désir de l’amour,
Que le diable, quand il s’habille,
Prend l’habit de l’amour!
CHANT II
LA SORCIÈRE
Elle était là tantôt dans l’herbe agenouillée.
La berge solitaire et plus qu’ailleurs mouillée
Est rendue à présent au rossignol joyeux.
Le coquin! s’il sait tout, c’est qu’il a de bons yeux;
C’est qu’il est curieux et hardi comme un page,
Enfin, qu’il veut tout voir de près, non sans courage,
(Aussi le prend-on vite au piège, le nigaud!)
Or, à la place juste où Miette tantôt
Sur la rive, à genoux, battait si bien son linge,
Que fait-il, sautillant et malin comme un singe,
Tournant de ci, de là, sa tête et son œil noir?
Elle aura, l’étourdie, oublié son battoir!
Juste!
Ah! bon serviteur de l’ingrate laveuse,
Après avoir servi l’amour de l’amoureuse,
Il est là sur le flanc, au pied d’un haut chardon,
Avec cet air piteux que nous fait l’abandon.
Ce que c’est que de nous! quelle chance est la nôtre!
Quel heureux ne fait pas l’infortune d’un autre!
Ainsi sans doute en lui pense le rossignol,
Qui s’approche et qui,--puis,--d’un dernier petit vol,
Saute sur le battoir, et là, haut sur ses pattes,
Maudit à plein gosier l’amour et les ingrates.
Il se fait sur la rive un bruit qui n’est pas loin.
Ah! tu le paîras cher, Mion, ton peu de soin,
Car c’est Finon qui vient, cette vieille sorcière.
Finon sait les secrets de toute la rivière.
L’oiseau la connaît bien. Le laid, le bon crapaud,
Quand il l’entend marcher ne saute pas à l’eau;
Et le rat d’eau non plus, qui même se hasarde
Hors de son trou dès qu’elle approche, et le regarde;
Quant au lézard, il vient à l’ordre de Finon.
Elle en a baptisé plus d’un, et, sur un nom
Qu’elle dit, on a vu des couleuvres se tordre
En colère et monter à son bras sans la mordre.
On dit qu’elle leur donne à boire un peu de lait.
Ce qu’elle fait, pour sûr,--la voleuse qu’elle est,--
C’est de parler aux chiens, à mi-voix, leur langage.
Elle jappe tout bas, ajoutant: Soyons sage!
Lorsque l’un d’eux chez lui la reçoit en grondant,
Et le chien se soumet, un croûton sous la dent,
Car la vieille Finon ne mange que la mie.
De toute belle fille elle semble ennemie;
Elle sait le galant et le dit à qui veut.
On a hait, on la craint, mais qu’est-ce qu’on y peut?
Un sort est tôt jeté! c’est ce que l’on redoute;
Aussi, dès qu’on la voit, du plus loin, sur sa route,
Pour conjurer le sort on garde d’oublier
De tourner à l’envers, vite, son tablier!
La masque, malgré tout, devine toute chose.
Malade, l’on s’adresse à Finon, quand on ose.
Elle coupe la fièvre; et savez-vous comment?
Rien qu’avec son couteau, pardi, tout bonnement;
Le malade fût-il à l’autre bout du monde,
La foi le sauvera, si Finon la seconde.
Elle s’en va la nuit, à minuit, dans un champ;
Elle porte à la main son couteau bien tranchant;
Elle erre quelque temps et parle au clair de lune,
Examine avec soin les plantes, court vers une,
Et la tranche d’un coup en faisant un grand cri...
S’il en coule du sang, le malade est guéri.
Quant aux coups de soleil, la chose est plus aisée:
Rien qu’avec de l’eau claire à la source puisée,
C’est fait. Elle choisit un grand verre au besoin,
Et le rayon qu’on a sous le front, comme un coin,
Vient se noyer au fond du verre, de lui-même,
Dès que Finon a dit votre nom de baptême.
Une entorse? elle en est maîtresse en vous tâtant;
Une brûlure? on est guéri dans un instant;
Et même on a surpris ces mots qu’elle murmure,
Quand son pouce vous fait la croix sur la brûlure:
Feu du ciel,
Perds ta chaleur,
Comme Judas
Perdit sa rougeur,
Dans le Jardin
Des Oliviers,
Quand il trahit
Notre-Seigneur!
Elle sait d’autres tours. Par exemple, à coup sûr
Éloigner les renards friands de raisin mûr.
Plus d’un s’est bien trouvé de ce qu’elle conseille;
Voici: Toute la nuit--pour Noël--le feu veille;
La bûche de Noël est un tronc d’olivier
Ou de chêne, à dessein conservé tout entier
Le plus vieux ou le plus petit de la famille
A béni devant tous la bûche qui pétille;
Il a dit: «Sois béni; sers-nous toujours, ô feu;
Sois la vie et jamais la mort, flamme de Dieu.»
Quand la bûche a brûlé jusqu’au jour, il faut prendre
Ce qui reste du bois, serait-ce un peu de cendre,
Et le faire traîner aux bêtes de labour
Sur le champ fréquenté des renards, bien autour...
On n’en finirait pas de bavarder sur elle.
On dit que dans son temps elle fut grande et belle,
Mais sans savoir au juste: elle n’est pas d’ici.
Dans notre endroit, on l’a toujours connue ainsi,
Vieille, l’œil chassieux, le menton de galoche,
Une main au bâton, l’autre gonflant sa poche,
Vivant d’un fruit volé, d’un pain donné, de rien.
Maître Brun lui permet, tout au bout de son bien,
D’habiter le Campas: bastide démolie,
Si triste, avec son puits qui n’a plus de poulie,
Deux mûriers, deux figuiers, des fenouils à foison.
La vieille avec trois chats hante cette maison.
On prétend qu’elle fut jadis fille trompée.
Maintenant à tromper les autres occupée,
Elle dit qu’elle est sourde et qu’elle n’y voit pas,
Mais elle voit de loin ce que l’on dit tout bas!...
Le rossignol,--Finon l’entend! Elle s’arrête,
Le voit sur le battoir perché, hoche la tête,
Et reste là,--riant de son rire sans dents.
Ah! ces jeunes! ah, ah, ils ne sont pas prudents!
Finon a rencontré Noré près du village;
Il portait le plaisir écrit sur son visage,
Ah, ah!--et Finon rit,--et voit, sur l’autre bord,
L’herbe haute, où l’on a couru, couchée encor,
Et deux pieds différents marqués sur chaque berge,
Et l’un, le plus petit, semble nu, sainte Vierge!
L’oiseau sur le battoir chante,--et Finon sourit.
Ah! Pour tout deviner, que faut-il? de l’esprit!
Tout deviner? non pas! c’est «trop» qu’il faudrait dire,
Car la vieille sorcière avec son méchant rire,
(D’après un pas d’enfant sur l’herbe en fleurs laissé)
Devine... l’avenir, qu’elle ajoute au passé!
Oui, le baiser d’amour fut ardent, fut sauvage,
Oui, l’amoureuse en eut tout le sang au visage
Et se sentit troubler jusqu’au fond de son cœur,
Mais le diable a songé: le bon ange est vainqueur!
Le rossignol s’enfuit d’un coup d’aile...
Eh, la vieille,
La sourde! on a marché, car tu dresses l’oreille...
Le rossignol a fui... Quelqu’un vient donc par là,
Et c’est Miette. Hélas! mon Dieu! protégez-la.
--«Vous êtes vous, Finon?»--«Et qui serais-je? une autre!
J’ai trouvé ce battoir, Miette, c’est le vôtre,
Dit la vieille criant à la façon des sourds;
Ah! j’y vois mieux des fois que d’autres; j’ai mes jours.
Il faut le dire aussi: j’ai buté du pied contre!»
Mion ne le voit pas; la vieille le lui montre:
--«Il est là, lui dit-elle, au pied du gros chardon.»
--«Aujourd’hui, pour le coup, oui, vous avez l’œil bon,»
Dit Miette, et tandis qu’ajoutant: «Merci, Fine,»
Elle s’en va,--la vieille a relevé l’échine,
La suit des yeux et part, disant: «Chacun son tour!»
Et, seul, le rossignol éclate en cris d’amour.
PREMIÈRE PARTIE
CHANT III
PREMIER REGRET
PRÉLUDE
LES ORATOIRES
LES ORATOIRES
PRÉLUDE
On en voit au bord des sentiers
Qui montent roulés aux collines,
De ces niches dans des piliers
Portant des images divines.
Des saint Joseph tendant les mains,
Nous en avons sur les grand’routes
Et dans nos plus petits chemins,
Et nos montagnes en ont toutes.
Ce que l’on voit le plus souvent
Dans la niche close et profonde,
C’est la Vierge avec son Enfant,
Les pieds sur la boule du monde.
Des portes de fer grillagé
Ferment ces niches, et, derrière,
Le Saint, jadis bien arrangé,
Semble souffrir quoique de pierre.
Car ces hauts piliers, autrefois
Bien crépis et de bonne mine,
Sur les routes et dans les bois
Ont tous le même air de ruine.
Crevassés du haut jusqu’au bas,
Ils sont tristes à toucher l’âme;
Souvent le Saint n’a plus de bras,
Ou l’Enfant manque à Notre-Dame.
Même celui du carrefour,
Près du village, est solitaire:
Le soleil le ronge le jour,
Le vent de nuit le met par terre.
Et j’en sais où, depuis dix ans,
Derrière la rouille des portes,
Je vois, sur des débris gisants,
Un bouquet d’immortelles mortes.
CHANT III
PREMIER REGRET
Miette, balançant son battoir qui dégoutte,
Par le chemin pierreux qui tombe à la grand’route
S’en va, l’esprit flottant, pensive, triste un peu.
Au sortir de la rive où vole l’oiseau bleu,
Le beau martin-pêcheur rasant l’eau dans sa fuite,
Au sortir des taillis qu’un rossignol habite,
Elle arrive, en laissant le mystère et la nuit,
Au chemin soleillé que tout le monde suit.
Blanche à crever les yeux, la poussière est profonde
A faire peur. On voit les pas de tout le monde
S’y mêler, s’y croiser, l’un l’autre s’effaçant,
Souliers ferrés, pieds nus, cent traces de passant
Qu’un jour le vent soulève ou qui deviendront boue,
Et dans ces rubans plats qu’a laissés chaque roue,
Dans ces chiffres qu’inscrit le fer rond des chevaux
Mille étoiles qui sont de petits pas d’oiseaux.
Miette voit cela, seule sur la grand’route,
Et c’est le grand chemin qui,--sans qu’elle s’en doute,--
Le premier lui fait peur, hélas! c’est le grand jour!
Le monde,--ici,--déjà lui fait craindre l’amour.
Ah! les jolis sentiers qui courent sur les berges
Conseillent autrement le cœur des jeunes vierges!
Ils disent qu’ils sont peu battus et qu’ils sont frais,
Entourés de buissons postés là tout exprès
Pour faire à l’amoureuse avec des fleurs un voile;
Ils disent qu’en tissant au beau milieu sa toile
L’araignée y contraint les amants aux détours;
Ils disent, les sentiers, qu’ils sont discrets toujours...
C’est en quoi nous savons qu’ils se vantent, les traîtres!
Ils assurent que les oiseaux, leurs seuls vrais maîtres,
Y font des nids cachés aux enfants curieux,--
Et ce que j’en redis, certe ils le disent mieux,
Ajoutant pour finir que la vie est une heure
Et qu’il faut se hâter d’aimer avant qu’on meure...
Fiez-vous aux sentiers du diable et de l’amour
Et vous oublîrez tout... mais gare le retour!
C’est déjà le moment de rentrer au village.
Midi s’avance. Il faut se prêter au ménage;
Il faut aider la mère; il faut rentrer, mon Dieu!
Elle chemine donc pensive, triste un peu.
Ah! comme elle voudrait passer cette journée
Sur l’herbe toute en fleurs que leurs pas ont fanée,
Seule, loin des regards,--et ne rentrer qu’au soir.
L’amour est dans ses yeux; sa mère va le voir!
Le père est si brutal!--Il boit.--Dans sa colère,
S’il la croyait en faute, il la tûrait!--Le père
Est cantonnier. Voici, par monceaux anguleux,
Aux deux bords du chemin, les cailloux gris et bleus
Qu’il casse et qu’il étale ensuite sur la route.
Où donc est-il, le père? Il est rentré sans doute,
Mais non, ce n’est pas l’heure; il est au cabaret.
Tant mieux; s’il était là, le brutal, il crîrait.
Et voici, deux sur les côtés, un en arrière,
Les Trois Pins, abritant le haut pilier de pierre
Dont la niche est grillée, où tenant son enfant
On voit la _Bonne Mère_ écraser le serpent.
Le gros pilier carré qui, tout crevassé, penche,
Tomberait sans l’appui de cette grosse branche;
Mais par miracle il tient, fendu de toutes parts,
Et les trous qu’on y voit sont des nids de lézards.
Un bouquet roussi meurt au dedans de la grille.
Et c’est ici qu’elle a laissé, la pauvre fille,
En paquet bien noué son linge d’eau pesant,
Pour son battoir perdu,--déjà sec à présent.
C’est là que maintenant l’amoureuse s’arrête
Avec mille soucis qui lui brouillent la tête.
Elle s’assied devant la Vierge, et n’osant pas
Se mettre à deux genoux ni lui tendre les bras,
Pense: «Je dois prier!...» car,--elle se l’avoue,--
Le baiser du garçon brûle encore à sa joue,
Et pour tant éprouver de trouble et de souci,
Pour être au fond de soi bouleversée ainsi,
Pour sentir un remords dans sa pensée honnête,
Et pour ne plus savoir ce que devient sa tête,
Il faut bien,--tout à coup Miette le comprend!--
Qu’elle ait l’amour au cœur... oui l’amour! et le grand!
En le reconnaissant, pourtant sans le connaître,
Cet amour dont on dit que personne n’est maître,
De la peur qu’elle en a son sang ne fait qu’un tour.
«Bonne mère du ciel! aï! c’est lui! c’est l’amour!
Jusqu’ici, pauvre moi, je n’y voulais pas croire!
Voici longtemps,--j’en ai maintenant la mémoire,--
Qu’il me tient! c’est bien lui. Tantôt, quand le garçon
A passé sur la rive en sonnant sa chanson,
Qu’ai-je senti dans moi, de gai comme la source,
Vif comme l’eau que suit l’hirondelle à la course,
Et tendre en même temps et doux comme un parfum?
C’était l’amour!--Amour et malheur ne font qu’un!--
Hélas! et quand Noré courant m’a poursuivie,
Je ne l’oublîrai plus tout le long de ma vie,
Quand je vivrais cent ans, le plaisir que j’avais!
Si bon, qu’il m’a semblé d’abord que je rêvais!
Et comme il est fier, lui, ce Noré, grand de taille,
Large d’épaules, beau, fort comme un qui travaille!
Ses cheveux sont d’un noir brûlé, comme ses yeux;
Son teint roux et ses dents si blanches!--Nul n’est mieux;
Sa barbe pointe à peine. Il est brave, et plus d’une,
Toutes voudraient l’avoir, certe,--aussi sa fortune!
Car il est riche; il a de la terre, un grand bien,
Et peut marcher un temps sans aller hors du sien.
Son père l’a gagné, le bien,--colline et plaine!
Et quoique riche, il est brave et rude à la peine,
Ce Noré!--Trouvez-en un plus vif, plus adroit!
Voulez-vous une preuve où son talent se voit?
S’il faut tracer en plaine une première raie,
Un peu longue, plus d’un hésite et s’en effraie,
Et s’adresse à Noré qui, la charrue en main,
Trace droit, sans chercher, comme on suit un chemin!
C’est orgueil de talent, goût de rendre service...
Mais on le dit léger?--jeunesse n’est pas vice!
... Et pour tenir le van, sur l’aire, au plein soleil,
Tout un jour, c’est connu qu’il n’a pas son pareil!
Il le berce avec grâce, et fait, d’une main sûre,
Chanter dedans--le grain qui tournoie en mesure.
Il est aussi toucheur adroit de tambourin,
Beau chasseur!...» Et Mion pèse ainsi son chagrin,
Et, songeant qu’elle est pauvre: «Aï! aï! Sainte madone,
Bonne mère, qui tiens l’Enfant au bras, pardonne!
J’aime déjà Noré!... Comment faire, aï! hélas!
Sauve-moi, toi qui tiens, mère, l’Enfant au bras!»
Ainsi Miette prie au dedans d’elle-même.
Il fera son malheur, et pourtant elle l’aime!
Le voilà, son péché! c’est d’aimer ce garçon,
Car être un jour sa femme et soigner sa maison,
Quel rêve! pour y croire il faudrait être folle.
A-t-il dit là-dessus une seule parole?
Pas une! et cependant, qui sait? il faudra voir.
Il y songe peut-être!... On ne vit que d’espoir.
Miette de nouveau pense à sa mère, au père;
Puis, encore à l’amour; alors se désespère
Et prie, et puis revient par l’espoir à l’amour,
Prête à sourire et prête à pleurer tour à tour.
Et le chagrin peut-être emporte la balance,
Quand Miette, cherchant un mouchoir en silence
Pour essuyer ses yeux où les pleurs ont germé,
Revoit le foulard rouge,--et rit au bien-aimé!...
La soie en est bien souple et la couleur bien belle
Vraiment! Et ce Noré qui s’en prive pour elle!
Il faut aimer, voyons, pour donner de bon cœur
Ce grand foulard soyeux, marque qu’on fut vainqueur!
... Elle le portera le dimanche à l’Église,
Sûrement! et plus d’une, au moins, sera surprise!
On fera des jaloux! tant pis! on verra bien!
Et Miette déjà ne regrette plus rien!
Ce cadeau lui plaît tant, l’enfant, qu’elle s’oublie,
Sur ses genoux étend la soie et la replie,
Puis, le front dans sa main, sans bouger, rêve au jour
Où ce beau prix valut à Noré son amour.
Et Notre-Dame, aux pieds de qui tantôt Miette
Est venue apporter sa prière inquiète,
Voit l’amour qui grandit occuper tout son cœur
Au souvenir du jour où Noré fut vainqueur.
PREMIÈRE PARTIE
CHANT IV
LA SAINT-ÉLOY
PRÉLUDE
LE TAMBOURIN
LE TAMBOURIN
PRÉLUDE
Celui qui fit le tambourin
Avait écouté les abeilles,
Et les voix du vent dans un pin
Au bruit des flots pareilles.
Celui qui fit le galoubet
Avait écouté l’alouette,
Quand à l’aurore elle jetait
Sa voix perçante et nette.
De l’amandier creusé; trois trous
Dans une branchette odorante;
Deux doigts dessus, l’autre dessous,
On souffle, et le bois chante.
Le tambourin semble un tonneau
Très long et léger mais sans ventre;
Les fonds sont en peau de chevreau:
Il faut taper au centre.
La peau d’en haut porte en travers
Une cordelette qui vibre,
Et le tambourin suit les airs...
Le galoubet est libre.
Le tambourin se pend au bras,
Au bras gauche qui tient la flûte...
Bon toucheur, quand tu toucheras,
Marque bien chaque chute.
Quand on est un toucheur adroit
Et qu’on sait souffler en mesure,
Celui qui vous écoute--croit
Entendre la nature!
CHANT IV
LA SAINT-ÉLOY
... Elle s’y voit encore; elle y est; c’est la fête.
Elle en repasse tous les détails dans sa tête:
Et la veille, dès l’aube, en poussant son volet,
Elle entendit au loin les cris du galoubet,
Le bruit du tambourin, qui semblent aux oreilles
Les cris vifs d’un enfant suivi par des abeilles.
Et par les sentiers verts qui sillonnent les biens
Elle vit arriver les deux musiciens:
Un autre,--et puis Noré.--Tistin portait les Joies:
Ce foulard en était!... L’argent, l’acier, les soies,
Montre, écharpes, luisaient suspendus au cerceau.
Mius avait le sac et Martin le drapeau,
Et fric! le galoubet vous perçait les oreilles,
Et broum! le tambourin imitait les abeilles.
Elle était donc à sa fenêtre, se levant,
Et la bande joyeuse allait passer devant,
Car c’est un cabanon que Mariette habite,
Pauvre et devant lequel on marche toujours vite
Puisqu’il est écarté du village, à cent pas,
Et quand c’est de l’argent qu’on cherche, il n’en a pas.
Mais Noré vit Miette et cria: «Camarade,
La fille est belle! il faut donner pour rien l’aubade!»
Et fric!--son père était dehors au cabaret,--
Le galoubet, fric, fric, fit son cri guilleret,
Et broum!--sa mère sort tous les jours à l’aurore,--
Le tambourin, broum, broum, fit son bourdon sonore.
Et bien qu’elle n’osât se pencher pour les voir,
Les deux flûteurs faisaient de leur mieux leur devoir
Et ne s’arrêtaient pas de taper en musique,
Et ce cri vif à qui le gros bourdon réplique
Miette en palpitait jusqu’au fond de son cœur!
Fric, fric, le galoubet quelquefois est vainqueur;
Broum, broum, et quelquefois le tambourin l’emporte;
Fric, broum, cela dura quelque temps de la sorte...
Des disputes d’amour, voilà vraiment quel bruit
Font tous ces tambourins... que la flûte conduit!
Quand ils eurent fini:--«Parais à ta fenêtre,
Petite! On ne vient pas pour te manger, peut-être!»
Mais elle ne dit mot et ne se montra pas.
--«C’est là notre paîment? fit une voix en bas;
Quoi! pas même un bonjour! Parais un peu la tête!»
Et comme elle se tut: «--C’est bon! on fait la bête?
Eh bien, voilà pour toi!» Noré, sur ce mot, prit,
Dans le sac de Mius, le plus gros pain bénit,
--De ceux qu’on donne, pour la Saint-Éloy, la veille,
Aux bêtes qui tout l’an s’en trouvent à merveille,--
Et, déposant le pain sur le seuil,--au milieu
Des rires de la bande, il dit:--«Tiens, mange! adieu!»
Et, tambourin grondant, les malins s’en allèrent.
C’était en juin, à l’heure où les vallons s’éclairent,
Et le cri des moineaux, dans l’air frais du matin,
Eut bientôt dominé le tambourin lointain.
Et qui mangea le pain? ce fut la chèvre blanche.
Et Miette, pardi, le lendemain dimanche,
Vite alla voir bénir les ânes, et surtout
Revoir ce fin moqueur qui lui plaisait beaucoup.
Pour qu’une fille y soit trompée et qu’elle en rie
Un malin fait parler l’amour en moquerie.