JEAN AICARD
MIETTE ET NORÉ
TROISIÈME ÉDITION
CORRIGÉE
AUGMENTÉE D’UNE PRÉFACE
ET D’UN ÉPILOGUE
PARIS
G. CHARPENTIER, ÉDITEUR
13, RUE DE GRENELLE-SAINT-GERMAIN, 13
1880
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
POEMES DE PROVENCE
OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
1 vol. Charpentier
3e ÉDITION AUGMENTÉE
LA CHANSON DE L’ENFANT
OUVRAGE COURONNÉ PAR L’ACADÉMIE FRANÇAISE
3e ÉDITION (ÉPUISÉE)
(_La quatrième édition est sous presse._)
EN PRÉPARATION:
PROVENCE LÉGENDAIRE
_Histoire.--Légendes.--Chansons populaires._
Paris.--Impr. E. CAPIOMONT et V. RENAULT, rue des Poitevins, 6.
PRÉFACE[1]
[1] Cette préface est celle de l’édition spéciale (in-8º) souscrite
par le _Cercle Artistique_ de Marseille. Elle ne figure ni dans la
_première_, ni dans la _deuxième_ édition.
Nous pourrions inscrire en tête de ce poème la formule suivante: «_Lu,
pour la première fois, le 13 février 1880_», comme on indique, sous le
titre d’un drame, la date de la première représentation. L’auteur a
donné en effet, avant la publication, une lecture de _Miette et Noré_,
devant Les représentants de la presse étrangère et française, dans le
salon de madame Edmond Adam (Juliette Lamber).
M. Jean Aicard prit ainsi la parole:
«Je remercie, dès le début, madame Adam qui a bien voulu offrir ses
salons et son appui pour une tentative d’action littéraire que nous
avons appelée LA PREMIÈRE D’UN LIVRE, le mot _lecture_ étant
sous-entendu, comme au théâtre le mot _représentation_.
Ceux qui aiment le Livre s’attristent un peu du demi-oubli où le
laisse l’activité contemporaine quand il ne s’appelle pas le Roman.
Ceux qui aiment la Poésie s’attristent de l’oubli où on la laisse
quand elle ne s’appelle pas le Théâtre.
Au théâtre comme au salon de peinture, la simultanéité des critiques
crée ces beaux succès que les poètes savent aimer, servir même, tout
en regrettant parfois que la poésie n’ait pas, avec les mêmes risques,
des chances pareilles.
La poésie devenant parole entre dans l’action comme l’éloquence, et
peut-être alors lui accordera-t-on une part de l’attention qui
encourage, excite et soutient les arts voisins, théâtre, peinture,
musique.
Comme eux, la poésie sent son œuvre nécessaire à la beauté de la
patrie. Comme eux, elle s’efforce à bien faire. Comme eux, elle
voudrait vivre d’une vraie vie.
Elle vient ce soir au-devant du public et de la critique.»
* * * * *
Cette idée d’une _Première d’un livre_ fut vraiment fort goûtée et le
mot fit fortune, répété par toute la presse qui rendit compte du succès.
Peu de temps après, M. Jean Aicard donnait publiquement des lectures de
son poème en Belgique; puis en Suisse, où déjà, l’année précédente, il
avait porté des fragments de _Miette et Noré_, alors inachevé.
Dans ces diverses lectures, l’auteur rattachait entre eux les morceaux
qu’il citait de son poème, par des réflexions critiques quelquefois
fixées au crayon, un peu au hasard, en marge de son manuscrit.
Il nous a semblé intéressant de réunir un certain nombre de ces notes,
au choix du poète. On y trouvera un point de vue personnel sur les
choses de son art. Ici, il explique ce qu’il entend par poésie
populaire; là, il touche un point curieux de prosodie nouvelle, etc.
Nous avons même, au milieu de ces notes, laissé quelques strophes
inédites[2] qui, un jour, entre deux passages de _Miette et Noré_,
furent citées par l’auteur à seule fin de ne pas redire en prose ce
qu’il avait déjà exprimé en vers.
[2] Voir pages XXIV et XXVIII.
Voici donc ces diverses notes telles à peu près qu’elles ont été
prononcées, mais dépourvues du lien des citations:
«Il a paru à l’auteur qu’un sujet neuf en poésie était le paysan
moderne, vu directement dans la vie, non plus dans les belles
traditions de Virgile et de Théocrite, poètes qui, directement,
s’inspiraient de la vie.
Le paysan, fils des temps nouveaux sans les connaître,--affranchi par
une idée qu’il ne saurait expliquer, patient conquérant du sol, être
passionné et simple, de race saine et toujours jeune comme la nature
même,--le paysan moderne est une figure aux grandes lignes qu’a
dessinée déjà la noble prose de George Sand, mais qui n’est pas entrée
encore, semble-t-il, dans un projet poétique.
Avec le paysan arrive la poésie qui l’entoure, l’horizon sans cesse
varié, et les seuls poèmes qu’il connaisse,--admirables d’ailleurs,
objets d’une étude et d’un mouvement littéraires nouveaux en
France--les chansons populaires.»
* * * * *
«J’avais cherché, pour la mettre en œuvre dans _Miette et Noré_, une
chanson populaire qui exprimât toute l’âme du paysan. Elle existe:
Le pauvre laboureur
Est tout décourtisan;
Est habillé de toile
Comme un moulin à vent.
Le pauvre laboureur
Est toujours méprisé...
Passe devant sa porte
Un gros riche sergent
Il crie à haute tête:
Apporte mon argent!
. . . . . . . . . . . .
Faut prendre patience,
O pauvre laboureur,
Si ta misère est grande
C’est pour te faire honneur.
N’y a ni roi ni prince
Ni curé ni seigneur
Qui vivent sans la peine
Du pauvre laboureur[3].
[3] _Mélusine._
Mais cette _complainte_ vient du Nord. Jamais elle ne sera chantée par
nos hommes du Midi. Malgré la pensée finale, le ton en est bien trop
lamentable. La lumière c’est la joie, et,--je prie qu’on ne l’oublie
pas,--j’ai voulu peindre les hommes d’un pays de lumière. La féodalité
et le gothique chez nous perdent leurs caractères propres, le sombre,
le mystérieux, le fatal. De tout cela, le soleil se moque un peu.
Notre paysan, de par la nature, est libre et joyeux. Même dans la
condition du serf, il devait échapper, j’imagine, aux sentiments de
terreur et d’humilité, sentant bien que s’il avait contre lui le
«sergent,» il avait pour lui le soleil!
Cette nature, qui ne l’irrite ni par l’avarice du sol (elle produit la
vigne et l’olivier avec une demi-culture), ni par les intempéries
d’hiver,--lui permet de vivre au dehors, mal vêtu, frugal, pauvre et
content. Au dehors, il n’est plus l’hôte de la cabane; il est, comme
un seigneur, l’hôte de la forêt, des pinèdes et de l’azur. Aussi
n’est-il pas essentiellement envieux, ni haineux, ni cauteleux, ni
traître, ni humble. Il n’a point les défauts que donne l’habitude de
la lutte; peut-être aussi n’a-t-il pas toutes les qualités qu’elle
maintient. Il est fin sans être madré, il manque souvent de
persistance, mais il est impétueux, et capable d’héroïsme dans un
élan.
Même dans sa maison, il vit avec l’extérieur, car il vit à porte
ouverte, l’œil toujours sur le ciel, la montagne et la mer, dont il
parle à tout instant. Ne soyez pas surpris de l’entendre vous
«décrire» les moindres accidents du chemin par où il a passé; il a
tout vu, ce buisson, ce chêne, ce carré de vigne; il les a d’autant
mieux retenus qu’ils étaient plus variés. Nulle monotonie dans nos
paysages, chacun a sa figure propre. Ne savez-vous pas quels sont les
tableaux accrochés aux murs de votre cabinet? Le _chez lui_ de mon
héros, c’est ce paysage du Midi, large et toujours cependant
proportionné à la taille de l’homme, limité par des collines aux
belles formes. Les déserts, comme la Camargue ou la Crau, sont terres
d’exception, habitées par le pâtre et le «gardian.» Le paysan de
Provence vit dans un horizon défini, achevé. L’infini est par-dessus.
La Méditerranée elle-même est humaine, et s’entend fort bien avec les
rivages heureux. C’est selon le mode grec. Le paysage terrestre
n’écrase point l’homme, ne l’épouvante pas; l’homme ne le fuit ni ne
l’oublie. La lumière intense ne lui permet pas d’être visionnaire,
craintif pour une ombre. Elle précise les formes; elle découpe
finement la silhouette d’un pin parasol debout sur la colline, à deux
lieues d’ici. L’homme est roi, connaît son domaine et l’aime. Son
pays, c’est lui. Voilà pourquoi ce poème reste humain quand il est
descriptif: il montre le tableau de la lumineuse nature, tel que tout
bon Provençal l’a dans la tête.»
* * * * *
«Peut-être, si j’avais eu à montrer le paysan dans sa lutte sociale
avec le citadin possesseur de la terre, m’eût-il révélé d’autres
faces, moins nobles, de son caractère, mais tel n’a pas été mon souci.
Je l’ai montré vis-à-vis de lui-même et de la nature, dans mon pays.»
* * * * *
«La poésie est devenue, sous les doigts d’ouvriers admirables, un art
de raffinés.
Pourquoi la délaisse-t-on? peut-être parce qu’elle délaisse tout le
monde, je veux dire les sentiments universels et l’expression simple.
Sans rien dénier de leur beauté merveilleuse aux œuvres des maîtres
impeccables, il est devenu nécessaire que le poète tente l’expression
spontanée--abondante; peut-être en aura-t-il les charmes naturels et
vivants qu’un artiste constamment ciseleur remplace par la belle idée
qu’il a et donne de son art! Combien de nos modernes Cellini ont
exécuté des coupes si admirables que personne ne songe à y boire. Vite
un ruisselet courant dans l’herbe et le gravier, ou sinon nous
mourrons de soif! la source est là:--la chanson populaire. Mais, chose
singulière! il va falloir de l’audace au poète pour y puiser, pour
chanter comme elle coule, pour raconter tout bonnement son cœur, et
«parler tout droit comme on parle cheux nous», selon l’expression de
Molière! Et cependant il faut qu’il ose, car la Jouvence de la poésie
n’est pas ailleurs.»
* * * * *
«Par ces mots «l’expression spontanée,» il faut entendre non pas celle
qui se présente la première à l’esprit de l’auteur, mais celle qui,
entre toutes, a l’air d’avoir été tout naturellement trouvée. Elle
sera parfois la dernière à s’offrir, après bien des tâtonnements, car
la tradition littéraire offre d’abord à l’écrivain de métier une foule
de «formes convenues,» d’expressions, de tournures de phrases qu’il a
_déjà vues écrites_, toutes consacrées par les belles-lettres et les
rhétoriques, mais qui épouvantent le naturel et mettent la vie en
fuite.
L’expression spontanée ne se présentera donc souvent qu’après avoir
chassé devant elle et écarté d’un effort la végétation parasite des
«termes de livre.» Et avec des mots tout simples, combinés dans un
ordre simple, il s’agira de produire à la fois une impression de _vie_
et de _poésie_. De vie, cela va de soi. Mais d’où viendra l’impression
poétique, puisque, pris isolément, chaque hémistiche du vers ou chaque
membre de la phrase sera de nature à pouvoir être trouvé et prononcé
spontanément par un simple, en dehors de l’art, dans la vie même?--Eh!
l’impression poétique viendra du poète d’abord, qui a en lui la poésie
pour la répandre, le don d’envelopper les choses dans une lumière
créée par lui, et de les garder vraies en les transfigurant; elle
viendra, l’impression poétique, du soin qu’aura mis le poète à
n’accepter le tour simple et naturel que dépouillé de l’expression
vulgaire ou seulement banale; elle viendra du NOMBRE et de la
COMPOSITION. Voyez La Fontaine. Chaque mot, pris à part, est de la
famille des mots ordinaires; le tour de phrase qui les met en ordre
est évangéliquement simple; et les Fables sont des chefs-d’œuvre!
Au théâtre, chez la plupart de nos modernes, ce style n’est pas plus
dans le dialogue qu’il n’est dans la composition des pièces où je
dirai que l’_effet dramatique_ est remplacé par l’_effet théâtral_.
Nous avons plus souvent des pièces dans un décor, pour des comédiens
et des spectateurs, que des drames dans la nature et la passion, pour
des hommes.»
* * * * *
«Le monosyllabe imitatif se retrouve souvent au courant du poème,
parce qu’il est selon le génie du récit populaire où il n’arrive guère
qu’un personnage heurte à une porte, sans que le conteur dise: toc,
toc!»
* * * * *
Les gros savants y reprendront,
Mais chaque mot lui sort de l’âme...[4]
[4] Voir le prélude du Chant Ier, troisième partie.
«Ainsi chante le peuple, qui ne se pique pas d’être écrivain. Sa
poésie, directement, monte de son cœur à ses lèvres,--et la poésie
littéraire _n’arrive que par l’effort à se donner cette allure de
parole venue aux lèvres_, ailée et vivante, qui est justement le
caractère essentiel de la poésie populaire. Il semble donc que la
savante ait à gagner quelque chose si elle prend leçon de l’ignorante.
Il n’y a rien ici de nouveau. C’est l’enthousiasme d’Alceste pour la
_Chanson du roi Henri_.
Le poème de _Miette et Noré_ a tenté un langage et une composition
simplifiés d’après les modèles populaires, et dans cette forme il
apporte l’hommage au travail du laboureur,--l’ouvrier que nul progrès
ne supprime.»
* * * * *
«Ce n’est pas seulement un poème d’accent populaire, c’est aussi un
poème d’accent provençal. Quand nos paysans s’expriment en français,
ils traduisent les images, les allures, le tour même, et--si l’on peut
dire--le goût du patois provençal. J’ai essayé de parler, en vers, un
français qui laissât, à leur manière, deviner par transparence le
génie des idiomes locaux, heureux si quelques-uns de nos idiotismes,
débris des patois en dissolution, paraissent dignes de rester au
français.»
* * * * *
«J’avais songé d’abord à mettre entre guillemets les incorrections qui
sont des provençalismes: «de suite» pour «tout de suite»; «des fois»
pour «quelquefois,» etc... J’y ai renoncé, persuadé que nul ne
pourrait loyalement m’imputer à négligence ce qui--si visiblement--est
volonté.»
* * * * *
«Les patois provençaux s’en vont. J’ai modelé un peu ma phrase sur la
façon de dire de nos Provençaux de race quand ils parlent français.
Lorsque les seigneurs, dans les chansons populaires, courtisent les
bergères, ils s’expriment ainsi dans un provençal francisé. Il m’a
semblé que c’était la langue naturelle d’un poème qui veut raconter la
Provence moderne. Ma pensée est moderne, ma langue devait être
française, car de plus en plus les caractères particuliers des
provinces se fondent dans la grande unité nationale. Le pittoresque y
perd sans doute; mais, poètes, nous ne sommes pas pour arrêter la
marche de la vapeur. Nous sommes pour essayer de donner la durée des
œuvres d’art aux formes que détruisent le temps et les forces
nouvelles, et pour annoncer les forces de l’avenir. Fixons donc les
choses provinciales qui s’en vont, dans la langue qui doit leur
survivre. N’était-ce pas la volonté de Brizeux? Ce sera demain celle
de Gabriel Vicaire qui nous chantera la Bresse. Gabriel Marc nous dira
l’Auvergne, et Charles Grandmougin la Franche-Comté. Et nous aurons un
jour,--vous verrez!--une représentation poétique par provinces de
toute la belle France.
Quant aux patois, ils sont--et c’est tout simple,--impuissants à
rendre les idées nouvelles. Le provençal est un idiome mort qui
correspond admirablement aux choses mortes, à la légende et à la foi;
il ne peut pas exprimer la PENSÉE, qui est chose neuve. Dites en
provençal ces mots: L’HUMANITÉ, LE BEAU, LE VRAI, vous patoiserez du
français et vous prononcerez des vocables incompréhensibles pour qui
ne sait que le provençal.--«Va, va, je te le donne _pour l’amour de
L’HUMANITÉ_», dit le don Juan de Molière, et la critique philosophique
signale dans ces paroles une conception, un sentiment nouveaux! Il y a
trois cents ans de cela, et le provençal d’aujourd’hui est encore
impuissant à traduire ce verbe sublime.»
* * * * *
«On trouvera dans _Miette et Noré_ deux chansons provençales,
_l’Aubade_ et _le Petit Mousse_. Les chansons de Provence
appartiennent en définitive à la France, qui ne les comprend pas!
Pièces d’or du trésor français, elles n’ont pas cours au-dessus
d’Avignon! Miette voudrait offrir celles-ci à la littérature
française. Dans diverses provinces _l’Aubade_ se retrouve sous des
formes moins heureuses qu’en Provence, et sous des titres différents:
_la Poursuite_, _les Transformations_. Mistral, que j’admire sans le
suivre, en a fait sa chanson de _Magali_. Ma version française est
tirée des quelques soixante couplets que chantent les femmes de
Provence, surtout les vieilles, car les jeunes se mettent à
l’oublier[5]!»
[5] Voir page 250.
* * * * *
«Mgr Miollis[6], qui fut évêque de Digne, est une figure populaire en
Provence, et les paysans des Basses-Alpes racontent encore bien des
traits de sa vie évangélique. Mgr Miollis a servi de modèle à Victor
Hugo quand le maître a tracé, dans les _Misérables_, la figure de Mgr
Myriel, évêque de D...»
[6] Voir page 327.
* * * * *
«Ce n’est pas d’hier que j’ai résolu d’écrire en français un poème de
la Provence. En 1867, j’annonçai formellement ce dessein à un ami.
Déjà je me disais que le récit serait simple comme une chanson
populaire et que le rossignol, l’oiseau favori des chansons
populaires, et l’âne et le bœuf, héros des noëls, y joueraient leur
rôle. J’ai choisi le drame de la fille abandonnée, parce que c’est
l’un des drames par excellence des chansons populaires. Les
complications du récit eussent fait rentrer le poème dans l’anecdote
et le roman.»
* * * * *
«J’ai trouvé dans un livre remarquable (HISTOIRE DU LIED, _par M.
Édouard Schuré_), une page de profonde critique, critique de poète,
vivifiante. Quand je la lus pour la première fois, c’était dans un
moment de doute. Elle m’encouragea au travail entrepris. Voici cette
belle leçon:
«La poésie littéraire devrait se rapprocher de la vraie poésie
populaire, pour y chercher ce qui lui manque trop souvent à elle-même:
la sincérité de la pensée, la sobriété de la forme et le tour musical.
Plagier serait folie, mais non s’inspirer. Brizeux l’a fait pour la
Bretagne... _Il ne s’agit pas de renoncer au trésor d’idées et de
sentiments que nous devons à une éducation supérieure_ pour descendre
au niveau des paysans, ce serait la pire des affectations, mais de
surprendre dans les chants populaires _la manifestation spontanée du
sentiment_. Car cette faculté existe toujours en nous, quoi qu’on
fasse pour l’étouffer. _Partout où il y a un sentiment vrai et
individuel, la manifestation primesautière, qui est toujours la plus
poétique, est possible, pourvu que l’homme ait le courage d’exprimer
son mouvement intérieur._ Malheureusement on s’en laisse imposer de
moins simples et de moins fidèles par la tradition littéraire, on s’y
habitue, et on finit par ignorer sa propre nature. Mais la vue du
vrai, du naïf, nous saisit malgré nous, avec une puissance magique, et
nous aide à retrouver notre originalité perdue.»
* * * * *
«Qui dit paysans dit païens (_pagani_), du moins dans le Midi. Miette
se laisse enlever par un païen véritable, l’insoucieux Noré. J’ai rêvé
là l’image même de la Provence qui échappe à l’influence noire du
gothique par la puissance de la lumière. Maître Pierre Jacque André
est une sorte de philosophe sans le savoir, bien moderne. J’ai connu
ses pareils. Il transforme inconsciemment _charité_ en _humanité_. Il
convertit à l’humanité moderne son fils Noré. Et le poème finit en
joie, en lumière, en espérance, car dans nos pays les fêtes funèbres
elles-mêmes,--dénoûments suprêmes,--ne parviennent pas à s’attrister.»
* * * * *
«Chacun des _Chants_ du poème est précédé d’un _Prélude_. Je ne sache
pas que cette forme générale ait jamais été employée. Le _Chant_ est
un fragment du récit; c’est l’action; c’est la poésie se dégageant
directement elle-même des héros, et des choses qui les entourent. Le
_Prélude_ c’est la poésie lyrique motivée par le _Chant_, qu’elle
annonce, dont elle donne l’idée essentielle; c’est encore la pensée
philosophique, parfois mère du chant, parfois née de lui; c’est la
poésie dans le poète. Pour donner à un récit où (pour la première fois
peut-être) des paysans parlent en vers une langue autre que celle de
la tradition littéraire,--pour donner à ce récit le goût de la vérité
il fallait ne pas l’interrompre trop souvent par des cris poétiques
d’un autre ton. Quant à étouffer le cri poétique, c’eût été mentir à
la conception d’un poème.
Le _Prélude_ est comme une _ouverture musicale_ avant le lever du
rideau. Le _Chant_ c’est le drame chantant, rideau levé; la pensée du
_Prélude_ l’accompagne.
L’ensemble des _Préludes_ doit former comme un poème d’un sentiment
plus général que le poème en récit,--dont il se dégage, qu’il
enveloppe et même qu’il explique.»
* * * * *
«Un soir où il m’était donné d’écouter notre illustre et bien-aimé
maître, Victor Hugo, j’osai toucher un sujet difficile. Je parlai du
vers alexandrin.--«Grâce à vous, maître, il est devenu...»--«Un
orchestre,» dit Victor Hugo.
Cela est vrai. Aussi, désormais, l’on peut oser faire de longs poèmes,
et voici qu’on ose entreprendre d’en lire. En effet, dans un poème les
morceaux explicatifs, les transitions nécessaires, les passages qui ne
sont ni dramatiques ni lyriques--étaient la monotonie et l’ennui
mêmes, avant que le vers non pas _brisé_ comme on le croit, mais
_articulé_, permît les flexions, les arrêts, les rapidités, les
surprises, le mouvement qui est la vie.
Et beaucoup de vers qui paraissent faux aux lecteurs des prosodies
surannées--sont justes. Un des plus communs est l’_alexandrin
ternaire_:
L’âne allait seul, | suivi de loin | par le bon prêtre.
En des occasions dont le poète est juge (sauf erreur), _le ternaire_
peut s’employer aussi dans la forme suivante:
Il a compris, | le joli mousse, | il rit aux anges!
Et ne dites pas que la césure coupe par le milieu le mot _joli_! Vous
avez ici non pas une, mais deux césures! Vous avez trois hémistiches
de quatre pieds et non deux de six, et l’idée de NOMBRE se trouve
entièrement satisfaite, car _trois fois quatre_ font... un alexandrin
symétrique,--aussi rigoureusement que _deux fois six_!
Je ne parlerai que de ces deux formes du vers ternaire. Il y en a
d’autres.
Les diverses coupes du vers alexandrin sont infiniment variées. Ce
n’est pas ici le lieu de développer cette question complexe, qui
paraît pouvoir se résumer dans la formule suivante:
_Un alexandrin est juste toutes les fois que les césures le
subdivisent en petits vers blancs, égaux ou libres, assemblés suivant
un rythme juste[7]._
[7] A la vérité, il n’est pas de _césures_ proprement dites. Il n’y a
que des _accents toniques_ qui doivent être placés comme nous venons
de dire pour les prétendues césures... De combien de règles puériles
les poètes devraient se délivrer! car les prosodies n’y peuvent
rien. Il faut créer contre les règles absurdes de bons exemples, qui
s’imposent.
Quand la justesse a été _sentie_, elle se peut toujours _prouver_, car
l’idée de NOMBRE est double: harmonie, calcul.
C’est affaire au poète d’employer les diverses formes du grand vers en
temps utile, et de réserver le grand alexandrin à deux hémistiches
pour les moments où la pensée, après avoir voleté et volé,--plane.
Dans l’alexandrin dit _classique_, la _césure de milieu_ n’empêchait
pas d’autres césures accessoires (officieuses), qui sauvaient de trop
de monotonie.
Dans l’hexamètre latin, la césure, indispensable si elle était unique,
ne proscrivait pas l’emploi des autres, qui même, au nombre de deux,
pouvaient la suppléer.»
* * * * *
«Il y a dans le rapprochement de certains mots des hiatus qu’il faut
aimer.
Quoi de plus doux que le prétendu hiatus: _Il y a_. _Date lilia_, dit
Virgile. C’est le son même d’_alliance_.»
* * * * *
«On peut dire de Victor Hugo qu’il est le père de la littérature
moderne. On pourra le lui donner longtemps, ce beau nom de _Père_, que
lui décerne Émile Augier.
Victor Hugo, dont Alfred de Vigny fut le _Précurseur_, a engendré le
romantisme, qui engendra la liberté, qui engendrera l’avenir. Par là,
nos petits-neveux eux-mêmes seront fils du romantisme. Grâce à Victor
Hugo, qui a donné des modèles dans tous les genres sans exception, il
est enfin permis même de faire simple.--L’instrument qui nous est
légué est parfait, et loin que la poésie n’ait plus de sujets, tout
est toujours à faire et sera toujours à faire.
Quant à continuer le romantisme proprement dit, en ce qui constitue
ses caractères essentiels, généraux, qui pourrait y penser? Le
romantisme est l’envers du classicisme, deux formules littéraires qui
ont donné toute leur mesure. Si le romantisme n’existait pas, il
faudrait l’inventer, afin qu’il offrît au monde son œuvre prodigieuse.
Mais cette œuvre existe. Nous ne pouvons pas vivre dans l’admiration
stérile ou dans limitation de ce passé (n’est-ce pas hier?) En art,
rien ne se doit recommencer, les chefs-d’œuvre moins que le reste, car
des chefs-d’œuvre contrefaits sont des rapsodies. Notre-Dame est
bâtie: allons-nous construire sur ce modèle sublime toutes nos humbles
maisons!
Où donc sera notre art nouveau, car nous en voulons un! où est notre
avenir? Dans l’inspiration directement tirée de tout ce qui est la
nature. Les anciens imitaient la nature, nos classiques ont cru
surprendre le secret de l’art antique en imitant non pas la nature,
mais les œuvres des anciens! Imitons, nous, la nature comme faisaient
les anciens, avec nos façons modernes de voir et de penser, comme les
anciens selon les leurs.
Et dire que ce procédé antique peut encore paraître nouveau!»
* * * * *
«On peut dire de la rime _riche_ qu’elle est trop souvent la rime
_prévue_. En ce cas, je l’ai souvent effacée, lui préférant cent fois
une rime suffisante, mais inattendue. Les rimes _inévitables_ ont
engendré l’horreur qu’on a des rimeurs. Du reste, richesse des rimes,
coupes des vers, allure de style, tout cela se modifie selon
l’intention du poème, le sujet et le genre.
Le même peintre traitera-t-il de même sorte la miniature, les grandes
toiles et la fresque?
Enfin une théorie critique ne peut que renseigner sur la manière
générale d’un auteur, sur sa conception de l’art, sa volonté et son
effort,--et sur la tendance d’une époque.»
* * * * *
«L’art n’a pas d’autre but que d’émouvoir--avec le beau. Le beau n’est
que le moyen sublime, et nécessaire, de l’art. Combien d’artistes en
font leur but, en sorte que leurs œuvres ne toucheront jamais les
hommes, quoique destinées à faire toujours l’admiration des artistes.
Créer une œuvre qui montre comme elle était difficile à faire, c’est
être plutôt critique qu’inventeur. Quand l’art est parfait,--de la vie
il vous jette dans une vie idéale où il se fait oublier.»
* * * * *
«En somme, dans notre art, tout devient aisément puéril, qui n’est pas
sentiment, pensée,--et composition.
Hélas! comme c’est éphémère, la grâce, la nuance, le nombre même des
mots! Comme nous les aimons, comme nous les recherchons, ces formes
dont le sens intime ne se révèle qu’à demi aux étrangers, et constitue
le génie de la langue nationale!--Et cependant, ce qui peut, par la
traduction, se transmettre d’un pays et d’un âge à un autre, voilà
l’essentiel, la vraie _création_!»
* * * * *
«AU POÈTE CHARLES GRANDMOUGIN[8]
[8] Voir page V, note 2.
_Après avoir lu _LE RÊVEUR_, qu’il m’envoie inédit._
Dans les vers très bien faits qu’on me lit chaque jour,
Je ne le trouve plus, ce souffle qui soulève,
Ce mouvement du cœur qui s’élance à l’amour,
Ce rythme qui prend l’âme et la berce d’un rêve.
Et je me dis: Lequel, du poète ou de moi,
Lequel est donc si vieux qu’il en respire à peine,
Et qu’il n’ait plus l’élan ni le cri de la foi,
Et qu’il n’entende plus le sang frapper sa veine?
Ah! ce qui rend si beaux les beaux vers, l’art des vers,
C’est ce frémissement de poitrine oppressée,
Ce nombre aisé des mots qui semblent s’être offerts,
La respiration mêlée à la pensée.
Un de nous bien souvent a ce charme divin,
Le meilleur d’entre nous, notre Sully Prudhomme,
Et tu l’as dans ces vers,--et dans l’art tout est vain
Où nous n’avons pas fait passer un souffle d’homme!»
* * * * *
«L’art a horreur du convenu, du banal, du trivial, mais l’esprit de
notre époque ne s’accommode guère du chimérique. Préoccupée de la
seule réalité, la poésie se tue elle-même; envolée dans le rêve pur,
on ne saurait la suivre. Le problème est donc ainsi posé pour le poète
sincère, homme de son temps: il faut tâcher d’être vrai sans bassesse,
chercher le beau dans le réel, la noblesse dans la simplicité.--Rien
de plus ancien que cette formule, neuve en apparence parce que
beaucoup d’autres l’ont fait oublier.»
* * * * *
«Dans la nature, le laid n’est qu’un accident dont elle se délivre au
plus vite; rien n’est laid de ce qui demeure sous la belle lumière; la
dépouille des animaux morts est enlevée par les épurateurs; les
parties basses ne sont pas en évidence (_os homini sublime_...); les
entrailles sont cachées. Les Grecs louaient la cigale de ne point
laisser voir, même morte et ouverte, ses entrailles; on la peut louer
encore, morte, de ne point tomber en pourriture, mais en poussière. La
société cache ses égouts. L’utile et scientifique anatomie est un art,
ce n’est point l’Art, lequel, comme la Nature, fait la vie, même avec
la mort.
Si j’étale au soleil, au premier plan de mon tableau, les laideurs
cachées de la Nature, je n’agis pas d’après ses leçons, je ne suis pas
vraiment _naturiste_.»
* * * * *
«Entre les sujets _vulgaires_ et les sujets _populaires_, il y a un
abîme. Il faut fuir le sujet vulgaire qui conviendrait à bien des
gens, aux médiocres, et chercher,--sans renoncer à de plus rares,--les
sujets populaires qui peuvent toucher tous les hommes.
Le Vulgaire n’est qu’une catégorie: ce n’est pas ce «Tout le monde»
qui a plus d’esprit que Voltaire et plus de cœur que d’esprit.»
* * * * *
«L’Art est libre.--Il n’y a pas de théorie qui l’enferme tout
entier,--qui puisse devenir la règle commune, qui soit toute la
Vérité. Il n’y a que des points de vue personnels; encore, pour être
justes, doivent-ils tenir compte des tendances diverses dont
l’ensemble met la variété et la grandeur dans l’Art. Je cherche une
face nouvelle; je n’oublie pas le TOUT.»
* * * * *
«_Ne rien dire qui ne soit vrai_, c’est une tendance nouvelle de notre
art, qui ajoute: Ne pas dire tout le vrai.»
* * * * *
«Dans l’œuvre qui montre le Réel, l’Idéal apparaissant toujours comme
le ciel au-dessus des rues ou à travers les bois, voilà mon
_naturisme_.»
* * * * *
«Il faut chercher des vers qui,--transmis par la voix,--outre
l’influence mystérieuse du rythme, aient encore sur les hommes tout
l’effet d’une parole venue spontanément et comme dans la vie.
En même temps, il faut fuir avec passion l’effet vulgaire, facile,
sorti du rapprochement forcé de certains mots, ou de leur sonorité
vide, ou du sens déterminé qu’y attachent les passions du moment.
Il faut poursuivre l’effet _vivant-dramatique_, non l’effet
_oratoire-théâtral_[9].
[9] Peut-être le lecteur trouvera-t-il intéressant de savoir que l’un
des passages de _Miette et Noré_ les mieux accueillis par les divers
auditoires du poète, est celui qui commence à _Misé Toinon resta sur
place_, et finit à... _pleurèrent tout le jour_ (page 373).--_N. de
l’Éd._
L’effet facile est indigne de l’art oratoire; à plus forte raison
l’est-il de l’art poétique qui ne doit pas flatter son auditoire pour
le persuader, mais le conquérir par sa magie propre.
Dire mes vers devant des auditoires nombreux a été une école pour
moi,--où j’ai définitivement appris l’amour du simple et du populaire.
J’y ai appris encore que la Parole, ce grand moyen vital de la
démocratie, peut donner à la poésie qu’on délaisse un souffle
d’existence renouvelée.»
* * * * *
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Le peuple parle. Il dit: «Mon travail est trop dur!
A l’action! il faut des cœurs, des bras, des têtes,
Et faire un bien terrestre en oubliant l’azur!...»
Ah! j’ai senti pourquoi les bannières de fêtes
Au mot de liberté flottent dans l’air plus pur!
Mais que ferons-nous là, misérables poètes!
Rêveurs aux bras lassés, vos temps sont révolus!
Les beaux âges, les temps des dieux furent les vôtres;
L’action va parler, et vos livres sont lus;
Vous aimez trop votre art inutile et point d’autres;
L’enthousiasme est mort: on ne veut plus d’apôtres!
La patrie en travail ne nous écoute plus!...
... Non! si je m’étais cru j’en serais mort de honte!
Non, vous ne mentez pas, rimes au timbre d’or!
Rythme qui fais plus beau tout ce que l’on raconte,
Viens dire, ô Poésie, à l’avenir qui monte,
Comment tu sais garder nos gloires de la mort,
Et que les Vers français c’est la patrie encor!»[10]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[10] Voir page V, note 2.
* * * * *
«Assurer qu’il faut écrire comme on parle, c’est la sottise de M.
Joseph Prudhomme; mais prétendre que les choses écrites et fixées dans
l’art par la composition, gagnent à avoir néanmoins l’allure de la
parole venue spontanément,--cela me paraît une vérité simple.
Laissons l’immobilité de la pierre à la statuaire; l’immutabilité d’un
moment déterminé à la peinture. La gloire de la pensée écrite, c’est
le mouvement et la succession des mouvements.
Le sculpteur a l’argile; le peintre a la couleur. Leur rêve à tous
deux est de les animer. Et nous qui avons en notre pouvoir la parole,
matière fluide et subtile, les mots,
Nés de l’air qui fait vivre et des lèvres humaines,
quelle folie serait-ce à nous de les vouloir figer, immobiliser,
pétrifier!
Avec le souffle poétique on ne fait pas Galathée en marbre; on
l’anime.»
* * * * *
«La fleur n’est pas née pour l’herbier; la parole n’est pas née pour
le livre.
L’écriture n’a été inventée que pour fixer la parole, et peu à peu
elle l’a transformée, lui ôtant la vie. On n’a plus été un orateur, ni
un poète, un _trouveur_,--mais un _chercheur_ et un écrivain. On a
écrit pour écrire, oui vraiment, à seule fin d’être imprimé, d’exister
sous forme de livre.
Le moyen de transmission, le livre; le lieu du dépôt, est devenu comme
le foyer, comme le trésor même. Puis les livres se sont inspirés des
livres, non plus de la vie; les poètes se sont inspirés des poèmes; on
a cru être classique en imitant Homère qui n’imitait pas Homère, lui,
mais la Nature;--et comme il faut connaître toute une tradition
savante pour goûter tels vers modernes dont la beauté est en grande
partie dans les souvenirs littéraires qu’ils évoquent, les lecteurs
pour ces vers-là ne sont pas nombreux; car les hommes s’intéressent
avant tout à la vie passionnée,--et l’Art poétique ne correspond plus
assez à la Vie, beaucoup trop aux formes d’art qui l’ont précédé.
Si la poésie veut être comptée au nombre des arts vivants, elle
parlera. Si elle veut conquérir les hommes modernes par la parole,
selon le mode antique, elle se verra forcée d’exprimer des sentiments
éternels, universels, dans une action moderne; car l’érudition
n’intéresse que les érudits. Elle procédera, dis-je, comme la poésie
d’autrefois. Elle racontera la vérité vivante, non la tradition morte.
Comme la musique, elle ne fera pas son destin d’être écrite, mais
d’être chantée. Alors elle vivra vraiment, avant de se conserver par
le livre d’où elle pourra sortir avec toute sa gloire dans une série
infinie de résurrections. Alors, parlée, écoutée, aimée, nécessaire,
elle rentrera dans ce grand mouvement d’activité, de bruit, de
travail, que fait notre siècle.
... Je la vois, mêlant chaque jour sa voix au grand bourdonnement de
la vie sociale; chantant les joies et les douleurs de la patrie,
acclamant un héros, une belle action, saluant les tombes, préparant
les gloires, prouvant à la science qu’elle la comprend, à la
démocratie qu’elle l’aime, à la patrie qu’elle est un de ses honneurs,
au siècle des forces mécaniques qu’elle est une force ressuscitée,
vivante, éternelle.»
* * * * *
Telles sont les considérations principales que l’auteur a mêlées à la
lecture de son poème,--soit chez madame Edmond Adam, soit dans les
conférences faites peu de temps après en Belgique et en Suisse[11].
[11] A la fin de la lecture chez madame Edmond Adam, M. Mézières, de
l’Académie française, voulut résumer l’impression générale dans les
vers suivants, improvisés. Le journal _le Temps_ a publié ces vers,
où le critique s’adresse à l’auteur de _Miette et Noré_:
La Provence revit dans vos vers pleins et chauds;
D’autres nous la rendaient, mais en vers provençaux;
La langue de Mistral, si brillante et si forte,
Hélas! n’est plus pour nous qu’une langue un peu morte;
La vôtre, cher ami, dans sa limpidité,
Reproduit la Provence en toute vérité.
La voilà, cette terre aux aspects de fournaise,
Avec son ciel de feu, son âme si française,
Son terrible mistral, son Rhône aux flots puissants,
La joie et les douleurs de ses rudes enfants.
Déjà, avant de s’adresser à la critique, M. Jean Aicard avait donné deux
lectures publiques de son poème provençal,--l’une à Toulon, sa ville
natale,--l’autre à Marseille,--et cherché, avant le succès parisien, la
consécration provençale. Cette consécration, l’a-t-il obtenue?--La
présente édition spéciale est une réponse, puisqu’elle a été
spontanément souscrite par le _Cercle Artistique_ de Marseille.
Un dernier mot. De nombreuses études critiques ont déjà été publiées en
France et à l’étranger sur _Miette et Noré_. Qu’il nous soit permis de
constater qu’elles établissent le succès tout à fait remarquable de
cette œuvre nouvelle.
L’ÉDITEUR.
Paris, 25 mars 1880.
DÉDICACE
A PARIS
Dès le seuil,--avant tout,--j’évoquerai la gloire,
Paris! ville éternelle au front ceint de rayons,
Que dans l’honneur et dans la peine--nous voyons,
Éclatante, créer des beautés à l’Histoire!
Ton gaz, la nuit, pâlit sur ta tête les cieux;
Ton rêve a des éclairs de phares et d’étoiles,
Et les esprits du monde entier, comme des voiles,
Flotte d’or,--vont à toi comme au port merveilleux.
Immortelle au grand sein, tu nourris la Chimère!
Tout homme qui se sent un cerveau--court vers toi;
L’adolescent te cherche et t’aime, et c’est pourquoi
L’avenir est en toi comme l’œuf dans la mère.
La patrie au vieux sang gaulois, grec et latin,
Ses provinces, ses mœurs, ses races, sa fortune,
Tu les portes en toi; par toi la France est une,
Paris! et tu la tiens liée à ton destin.
O tête! tout le corps frémit en chaque fibre,
Et tressaille et se meut à ton commandement;
Tout ce vieux peuple est gai si tu ris seulement;
Il souffre par tes maux; libre, tu l’as fait libre.
O synthèse, ô cerveau, Paris!--Entre tes murs
Se viennent assembler les provinces unies,
Leurs vœux et leurs travaux, leurs forces,--leurs génies,
Et tu mets le rayon sacré sur les obscurs.
L’autel de la patrie, ô Cité, c’est toi-même.
Les Fédérations n’ont-elles pas un jour
Voué sur tes degrés, parmi les cris d’amour,
Les clans provinciaux à la France suprême?
Bretagne et Languedoc s’aimèrent dans tes lois;
Toulouse descendit pour toi du Capitole;
Devant toi, tout orgueil provincial s’immole,
Et, toute dans Paris, la France parle aux rois.
Eh bien, comme on présente à ces rois, dans leurs villes,
Un symbole d’amour fidèle: les clefs d’or,
Je t’apporte, ô Paris,--œuvre nouvelle encor,
Ce livre, un gage sûr des concordes civiles.
Nos patois provençaux me charment; je les sais;
Mais je voudrais,--et nul encor ne m’y devance,--
Fondre les paillons d’or du parler de Provence,
Pour les mettre au trésor du langage français.
Et je chante,--et la voix des choses m’accompagne,--
Terre et ciel,--ciel et mer, azur plein de baisers;
Je chante avec des mots du terroir,--francisés.
Ainsi parlent déjà nos hommes de campagne.
Comme ce grès qui fut notre ville des Baux,
Foi, légende et patois s’effritent miette à miette,
J’ai donc mis le français aux lèvres de Miette,
Et j’ai planté l’esprit nouveau--sur les tombeaux.
A la Suisse neigeuse, à la verte Hollande,
Si j’ai porté déjà, vrai fils des troubadours,
Nos vieux chants provençaux, compris partout, toujours,
C’est que je les ai dits dans ta langue, la grande.
... Quand mourut Charles III, qui vint après René,
Son testament donna la Provence à la France,
Mais notre esprit chantant, du Var à la Durance,
Quand parla-t-il ta langue? et qui te l’a donné?
J’ai traduit en français cette âme provençale,
L’âme de nos patois,--morts qu’on aime toujours,--
Et c’est le testament des anciens troubadours
Que je mets à tes pieds, ô notre Capitale.
MIETTE ET NORÉ
INVOCATION
«Si je te connais bien, Provence, et si je t’aime,
Tombe vivante des aïeux,
Dicte-moi des vers forts comme tes rochers même,
Et, comme ton ciel, purs et bleus.
«Inspire-moi l’élan des hautes vagues claires
Battant la terre à temps égaux,
Et la simplicité de tes chants populaires
Où sonne l’âme des échos.
«Je n’écoute que toi. Sois ma muse, toi seule;
Souffle-moi ton âme et mes vers,
Nourrice aux flancs dorés, jeune et puissante aïeule,
Terre des myrtes toujours verts.
«Tout ce qui n’est pas toi, tes flots, ta plage amère,
Efface-le de mon esprit...
Je veux être un enfant qui répète à sa mère
Les plus beaux chants qu’il en apprit!»
... Et sortant aussitôt des projets et du rêve,
J’ouvris ma croisée au levant,
Puis celle du mistral, puis celle de la grève,
Mes quatre fenêtres au vent:
«Entre, Soleil!--Toi, Vent, souffle, murmure et crie;
Viens-moi du Sud comme du Nord!
Apporte-moi vivant l’esprit de la patrie,
Et la poussière de la mort!
«Apporte-moi le bruit des eaux creusant les roches,
L’adieu des vaisseaux inclinés,
L’appel des laboureurs, le son perdu des cloches,
Le cri nouveau des derniers nés!
«Entre, et m’apporte, ô Vent, par mes vitres ouvertes,
Tous les bruits et toutes les voix,
Cependant qu’au travers des hautes branches vertes
Je chanterai ce que je vois.»
PREMIÈRE PARTIE
CHANT Ier
LE BATTOIR
PRÉLUDE
LES RUISSEAUX
LES RUISSEAUX
PRÉLUDE
A côté de tous nos ruisseaux,
Le Rhône a l’air d’un père;
Pour la force et l’élan des eaux,
La Durance est la mère.
Tous ils portent, verts sur le bord,
Près du myrte--l’yeuse,
Le peuplier, le bois du Nord,
Qu’appelle l’eau joyeuse.
Pendant l’hiver ils sont torrents;
Au printemps, fournis d’herbe;
En automne, encor murmurants;
L’été--secs comme gerbe!
Pourtant, lorsque sous un ciel d’or
La plaine est jaune et dure,
Même taris, ils sont encor
Des torrents de verdure.
Peut-être l’un d’eux, s’étalant
Tout en pierre éclatante,
Montre son lit nu--mais si blanc
Que l’âme en est contente!
Et torrents, ruisseaux, ruisselets,
Ils ont tous un nom tendre...
Les jolis noms! écoutez-les:
L’Argens, la Douce et l’Endre.
L’Argens reluit comme le ciel;
L’Endre est douce aux oreilles;
Nous avons le Ruisseau de Miel,
Et le Riaù des Abeilles.
Mais on donne à beaucoup d’entr’eux
Un nom cher au jeune homme:
La Rivière des Amoureux,
Voilà comme on les nomme!
C’est que, le printemps et l’été,
Quand l’oiseau s’amourache,
Leur lit plein d’ombre est fréquenté
Par l’amour qui se cache.
CHANT Ier
LE BATTOIR
Flic, floc! c’est le battoir, floc, sur le linge blanc
Que frappe aussi l’éclat du soleil aveuglant;
Floc, l’écume jaillit et vogue à la dérive
Par gros flocons, sur l’eau peu profonde mais vive;
Floc, elle y tombe en pluie, en étincelles d’or,
Flic, et l’eau qu’elle ride en est plus gaie encor.
Ainsi quand vous riez, ô jeunesses coquettes,
Votre joue aussitôt se plisse de fossettes,
Et vous le savez bien, et vous riez souvent!
Ainsi fait en avril l’eau pure sous le vent,
Ainsi fait la rivière autour de la laveuse.
Flic, floc! le linge blanc se soulève et se creuse,
Car le battoir l’abat dès que l’air l’a gonflé...
Il devient comme neuf le linge--qu’a filé,
Tous les soirs, en chantant, durant sa vie entière,
Mère-grand, aujourd’hui couchée au cimetière...
Flic et floc! c’est qu’on veut le dimanche être beau
Et propre! et qu’y faut-il? un peu de peine et d’eau.
Le meilleur travailleur, pardi, pense au dimanche!
Flic, floc! l’arbre verdoie et l’aubépine est blanche;
C’est le beau temps des nids, c’est le mois des amours,
Flic, floc! l’herbe d’amour reverdira toujours.
Floc, vient un rossignol se poser sur la rive,
Cherchant pour ses petits un peu de bonne eau vive,
Et de sa queue en bas et de sa queue en l’air,
Imitant le battoir, il reste là tout fier.
La laveuse le voit et pense qu’il se moque;
C’est qu’il lui dit, avec son grand œil équivoque:
«Flic et floc, c’est le temps d’aimer; à quand ton tour?»
Le rossignol sait tout, dès qu’il s’agit d’amour!
Il sait même le nom de celui qu’on préfère...
Aimer bien, bien chanter, c’est tout ce qu’il sait faire...
Avec sa queue il sait encor--flic, il faut voir!--
Pour railler la laveuse imiter le battoir!
Flic, floc! Elle a quinze ans... Le rossignol s’esquive...
C’est qu’il a vu venir quelqu’un sur l’autre rive.
Flic, floc! Les yeux baissés, petite, tu le vois,
Ce passant!--C’est Noré, qui chante à demi-voix:
«Au mois de rose éclose,
Passant par le sentier
Tout vert, tout rose,
Au mois de rose éclose,
Vis fleurir l’églantier.
«Je ne vis pas l’abeille,
Qui vint là pour son miel...
Méchante abeille!
Elle y dormait; s’éveille;
M’a fait un mal mortel!
«Je ne vis pas l’épine,
Qui se cachait par là...
Mauvaise épine!
Je cueillis l’églantine:
Mon sang rouge coula.
«Je ne vis pas la toile...
L’aragne m’a guetté.
Maudite toile!
C’était comme une étoile,
Où mon cœur est resté.
«Au mois de rose éclose,
J’ai pleuré tout un jour.
Maudite soit la rose,
Mais béni soit l’amour!»
Il marche, fouettant l’herbe avec une baguette.
Sans doute il va passer sans avoir vu Miette?
Mais floc, floc! le battoir,--qui me dira pourquoi?--
Se fâche et bat plus fort... «Tiens, Miette, c’est toi?»
Fait le gars s’arrêtant sur la berge opposée.
Mais le battoir est sourd; toute fille est rusée;
Le linge claque! l’eau bourdonne! à quatre pas,
Sous ces arbres qui font ramage, on n’entend pas!
Et la belle laveuse, à son linge attentive,
Rattrape un mouchoir blanc--qui part à la dérive...
Oh! ce n’est pas d’ailleurs qu’on soit coquette, non;
Mais Honoré,--Noré,--c’est là son petit nom--
Est un gars trop cossu pour une pauvre fille,
Flic, floc, oh! beaucoup trop! Que dirait la famille?
Et c’est pourquoi, battoir en main, et cœur battant,
Elle le suit des yeux,--sans les lever pourtant!
«... Et alors? c’est ainsi, dit-il, qu’on fait la fière?
Tu m’entends. Ce n’est pas le bruit de la rivière
Qui t’en empêcherait lorsqu’elle a si peu d’eau!...
Ah! cet hiver fut sec; le blé ne vient pas beau.
Il te faut une goutte à toi, pour ta lessive...
Que te voilà jolie, à genoux sur la rive!
Et que tu te plairais si tu pouvais te voir!
Avance un peu sur l’eau pour t’en faire un miroir,
Et laisse reposer ton battoir qui la trouble.
J’aurai tant de plaisir, si belle, à te voir double!...
Laisse là ton battoir, te dis-je, il m’étourdit!...»
Et comme elle est muette à tout ce qu’il lui dit:
«Si tu ne le crois pas que tu me plais, petite,
C’est que tu ne sais pas toi-même ton mérite,
Et que moi, pour ma part, je ne m’explique pas.
Regarde-toi dans l’eau, va, tu me comprendras!
Comment tu fais la sourde?... ah! coquine, ah! mauvaise,
Que faut-il faire,--allons, voyons,--pour qu’on te plaise
Si tu ne le crois pas que je t’aime, tant pis:
Je suis trop malheureux... mais quel est l’autre, dis?»
Le battoir seul répond, luisant d’eau qui dégoutte,
Flic, flic, répond bien bas--pour que la fille écoute;
Flic, la fille se tait, mais le battoir répond,
Flic, flic, et le ruisseau moins troublé, peu profond,
Réfléchit le portrait de la belle laveuse
Sur un rideau d’azur et de branches d’yeuse
Dans lesquelles, en bien cherchant, l’on pourrait voir
Le rossignol, toujours imitant le battoir!
Et le galant poursuit sa prière plaintive.
--La cigale charmée au sifflet se captive,
Les cailles aux appeaux, la mouche d’or au miel,
A l’eau le papillon s’il la prend pour le ciel,
Les filles à l’amour quand la parole est douce!
Et celle du galant qui craint qu’on le repousse
Sait se faire dorée et s’emmieller à point,
Et la voix de Noré qui ne se lasse point,--
Ni trop haut, ni trop bas,--sonne bien à l’oreille,
Claire à travers cent bruits qui sont fredons d’abeille,
Susurrement de l’eau, des arbres tour à tour,
Long murmure de tout, qui conseille l’amour!
Et voici quel adieu, de l’une à l’autre rive,
Par-dessus l’eau, qui rend la voix persuasive,
Vient toucher l’amoureuse au fin fond de son cœur,
Tandis que chante aussi le rossignol moqueur:
«Lève les yeux, au moins! car je veux que tu voies
Ce grand foulard soyeux, le plus beau prix des Joies,
Que j’ai gagné, regarde, aux courses l’an passé...
Je tombai de cheval au but: je fus blessé;
Mais je conquis le prix sur la jument du comte.
Pierre qui la montait en a pleuré de honte,
Et si j’ai de bons yeux c’est lui que tu voudrais!
Pardi! tu peux changer de galant sans regrets...
Vois-le, mon beau foulard; j’y tiens, tu peux me croire;
Ma mère l’a, tout l’an, conservé dans l’armoire;
Je l’ai pris ce matin pour toi; j’y tiens beaucoup:
Prends-le; si je le vois le dimanche à ton cou,
Miette, gentiment croisé sur ta poitrine,
Et d’un beau nœud bien fait serrant ta taille fine
Comme je voudrais, moi, faire avec mes deux bras,
Ce sera donc qu’alors je ne te déplais pas!»