M. Adolphe eut un rire muet.

--Qu’est-ce que c’est? répéta la voix. Qui est là?

Reculant d’un pas, puis faisant une flexion sur les jarrets, puis

donnant de l’épaule dans la porte qui céda sous la violence du choc, M.

Adolphe fut projeté plutôt qu’il n’entra dans la chambre.

--C’est moi! dit-il.

Mme Bambou avait bondi dans l’escalier. Quatre détonations qu’elle

entendit coup sur coup précipitèrent son élan.

Sa tunique de gaze s’étant accrochée à un barreau, elle se crut

poursuivie, poussa un cri de bête traquée, arracha de son corps l’étoffe

légère, sauta les marches qui la séparaient encore du salon où elle

arriva nue, hurlante, les yeux fous, les cheveux en désordre.

Fidèle à la consigne qu’il avait reçue, croyant que la tumultueuse

entrée de cette négresse frénétique, vêtue de bas vert-pomme, faisait

partie de la blague annoncée, l’accordeur continuait de jouer

Nous cueillerons des lilas et des roses.

Mme Lucie rentrait de la ville. Mme Bambou tomba dans ses bras.

--M. Adolphe vient de tirer sur Mme Mireille et sur l’Angliche, là-haut,

dans ma chambre.

Puis elle s’évanouit.

La cousine la poussa sur une banquette:

--Arrêtez donc votre musique à la noix, vous, nom de Dieu! cria-t-elle.

Et occupez-vous de Madame.

Elle se précipita dans l’escalier.

L’accordeur comprit que, décidément, il devait se passer des événements

exceptionnels. Il termina la phrase commencée, rabattit le couvercle du

piano, fit pivoter son tabouret, enleva ses lunettes et considéra le

corps de bronze qui se tordait sur la peluche saumon de la banquette.

--Encore que cette personne de couleur soit déparée par des seins un peu

flasques, elle est assez harmonieuse de formes, remarqua-t-il.

Il était fort intéressé par le spectacle qui lui était offert, peu ému

et très perplexe quant aux services qu’il pouvait rendre à cette femme

dont les yeux étaient blancs, les mâchoires serrées, qui émettait des

cris stridents et se retournait les ongles en cardant de la si belle

peluche.

A tout hasard, il la gifla avec force cinq ou six fois et constata qu’il

éprouvait un certain plaisir à appliquer ce traitement.

* * * * *

--En voilà une brute!

--Il tape comme un sourd!

--Voulez-vous la laisser tranquille!

--Il va lui casser les dents, ma petite!

L’accordeur fit volte-face: huit femmes aux cheveux enguirlandés de faux

géraniums, de faux myosotis, de fausses capucines, et qui étaient nues

sous des tuniques de gaze, de mousseline ou de surah, se trouvaient

devant lui.

Au bruit des détonations, elles avaient quitté leurs chambres en hâte

et, se bousculant, étaient descendues au salon afin de s’enquérir de ce

qui se passait.

Bien qu’elles fussent de volumes, de teints, de types différents,

l’accordeur les estima également désirables et se félicita que la saison

de l’amour fût, depuis longtemps déjà, terminée pour lui, car il eût été

fort embarrassé s’il lui eût fallu élire l’une d’elles.

--Mesdames!... Mes hommages!... prononça-t-il en s’inclinant.

--On s’en fout de vos hommages, répliqua Mme Carmen qui l’écarta pour

s’occuper de Mme Bambou.

Il faut croire que l’intervention dont la négresse venait d’être l’objet

était parfaitement appropriée à son cas, puisque son corps, raidi tout à

l’heure, se détendait, puisque ses mains cessaient de griffer et ses

jambes de s’agiter, puisque, enfin, ses yeux avaient perdu leur aspect

effrayant et pris une expression de douceur et de puéril étonnement pour

regarder le visage de la compagne penchée sur elle.

--Tu me reconnais, mon noiraud? demanda Mme Carmen avec sollicitude.

--Oui, répondit Mme Bambou en sanglotant à petits coups dans la saignée

de son bras replié. J’ai froid, ajouta-t-elle.

Elle grelottait.

Heureux de démontrer que, malgré les apparences selon quoi on venait de

le juger peut-être un peu légèrement, son âme n’était pas tout à fait

insensible, l’accordeur étendit avec beaucoup de soin son pardessus sur

la négresse.

Considérant tour à tour Mme Bambou et le vieil homme, ces dames ne

parvenaient point à établir une corrélation entre la scène dont elles

venaient d’être témoins et les détonations qu’elles avaient entendues.

Elles échangeaient des regards interrogateurs, des hochements de tête,

des haussements d’épaules, des gestes par quoi chacune exprimait à la

fois son ignorance et son désir d’entendre sa compagne émettre une

hypothèse qu’elle-même ne voulait pas prendre la responsabilité de

formuler.

--Qu’est-ce qui s’est donc passé?... Qui a tiré? Y a-t-il quelqu’un de

blessé? demanda Mme Joujou à la négresse.

Mais celle-ci continua de pleurer et ne répondit pas.

* * * * *

Une sorte de hululement vint de l’escalier. Toutes les têtes se

tournèrent vers la porte.

Paupières gonflées, visage tuméfié et verni par les larmes, poitrine

secouée de sanglots, Mme Lucie parut.

On s’élança vers elle. Elle fit effort pour reprendre son souffle.

--Madame est morte, réussit-elle à articuler.

Ces dames comprirent. Toutes poussèrent le même cri suivi de

lamentations semblables à celles, qu’en Orient, les pleureuses juives

modulent sur les tombeaux.

--Et l’Angliche? demanda Mme Andrée.

--Lui? Crevé!

--Et M. Adolphe?

--Il a jeté son revolver dans un coin et maintenant... maintenant, il

est étendu par terre, à côté des deux cadavres... Il pleure!

Mme Zizi apporta une chaise, Mme Lucie s’y laissa tomber. Elle posa les

coudes sur la table, cacha son visage dans ses mains.

Entre deux hoquets, elle disait d’une voix brisée;

--Quand on pense qu’il l’a tuée!... Tuer une femme comme ça!... Une

femme qui a tenu la Maison tout le temps qu’il a été là-bas... qui avait

l’œil à tout... qui l’aimait comme on n’aime pas quelqu’un!

«Une femme qui était sérieuse et dévouée et toujours à l’ouvrage... Qui

ne savait qu’inventer pour augmenter les bénéfices, même qu’elle avait

trouvé le moyen de faire payer une taxe de luxe aux clients!... Et

maintenant, la voilà morte... elle qui aurait fait la fortune de son

mari et de sa fille... Pauvre Mireille!...

«C’est pas juste!... Non, c’est pas juste, car, par le fait, c’est pour

lui et pour la petite qu’elle avait repris le peignoir trois après-midi

par semaine.»

Elle suffoqua sous son chagrin et poursuivit:

--Mais aussi, pourquoi ne l’avait-elle pas prévenu? Pourquoi ne lui

avait-elle pas fait toucher les billets qu’elle recevait... Il ne se

serait pas forgé des idées, cet homme... Il n’aurait pas cru que c’était

pour le plaisir de la chose...

--Trop bonne, dit Mme Andrée.

--Trop délicate dans ce qu’elle était, dit Mme Joujou.

--Voilà où ça mène, constata Mme Zizi.

--Sainte Mireille! murmura Mme Carmen en joignant les mains.

Assises sur les chaises, les banquettes, les tables, elles

sanglotaient...

La nuit tombait dans le salon.

L’accordeur reprit son pardessus et, marchant sur la pointe des pieds,

se retira.

Mireille des Trois Raisins · 第 19 / 21 题