--Qu’on y retourne, ordonna-t-il d’une voix impérieuse, et qu’on lui
dise que je l’attends sans faute jeudi à la même heure. Je ne veux de
lui ni demain, ni après.
Mme Mireille n’avait jamais discuté aucune des décisions de son mari.
Elle dépêcha de nouveau le garçon.
Cette fois, la réponse fut conforme au désir du maître.
--Nous réglerons donc cette affaire-là jeudi sur le coup de quatre
heures, prononça-t-il.
* * * * *
L’accordeur fut exact.
Il prit possession du tabouret que M. Adolphe lui céda, mit un diapason
entre ses dents et commença d’éprouver chaque note.
Ponctuel comme s’il se fût agi d’une affaire de service, le capitaine
William-George Ellis, dont c’était le jour, survint peu après.
Déjà parée pour la soirée, c’est-à-dire vêtue d’une seule tunique de
gaze, très courte, sans manches, et de bas verts, la négresse était
assise, cigarette aux lèvres, devant un cahier de chansons qu’elle
feuilletait. En reconnaissant le pas de l’Anglais, elle se leva, sourit
et, selon le protocole établi, monta avec lui.
M. Adolphe n’écoutait plus les sons émis par l’instrument. Il tendait
l’oreille vers l’escalier dont chaque marche sonnait sous le martèlement
de la mule de Mme Bambou et gémissait sous la botte de l’officier.
A l’étage, une porte s’ouvrit. Elle se referma. Tout bruit cessa.
M. Adolphe croisa les bras, emplit d’air sa poitrine et dit à
l’accordeur:
--Maintenant, jouez la _Valse des Roses_ un peu _forte_, sans arrêt,
jusqu’à ce que je revienne... Et quoi qu’il arrive ne vous occupez de
rien. C’est pour faire une blague!
Il enleva ses bottes qu’il jeta sous une banquette, et, mains en avant,
traversa le salon en fredonnant:
Viens avec moi, pour fêter le printemps,
Nous cueillerons des lilas et des roses...
puis s’engagea dans l’escalier, dont il saisit fortement la rampe.
Opérant sur celle-ci des tractions successives, il touchait à peine les
marches qui ne craquaient pas plus que si un enfant allant pieds nus les
eût foulées.