M. Adolphe travaillait lui aussi à plein cœur.

La raie soigneusement faite, ses cheveux noirs ourlés comme une vague

sur le front et au-dessus de l’oreille droite, la moustache cosmétiquée

formant un chapiteau ionique renversé, il circulait entre les tables,

ramassait à poignées l’argent qu’il enfouissait à mesure dans la poche

de son pantalon, une immense poche de cuir qui lui battait le genou et

dont, tous les quarts d’heure, il versait le contenu dans le

tiroir-caisse.

Promenant dans le salon le regard du maître, il criait au garçon, dès

qu’il apercevait des verres vides:

--Gustave, on a soif au six!

--Gustave, renouvelez à l’as!

Et Gustave servait diligemment, bière, menthe verte, bénédictine ou

cognac à l’eau.

Ah! les soirs magnifiques, les soirs glorieux, les soirs inoubliables du

quatrième trimestre de 1914! Jamais on ne revivra cela! Jamais le

commerce ne connaîtra une telle ère de prospérité!

Lorsque, le dernier client parti et ces dames, recrues de fatigue,

couchées, M. Adolphe et Mme Mireille faisaient leurs comptes avant de

s’aller reposer, ils éprouvaient une sorte de vertige tant leur

paraissait folle l’allure à laquelle ils avançaient sur la route de la

fortune.

--C’est trop beau! disait Mme Mireille oppressée, dont les larmes

mouillaient les magnifiques yeux d’ombre, Tu verras, il nous arrivera

sûrement quelque chose...

M. Adolphe l’embrassait. Il la morigénait. Il lui faisait lire, sur un

calepin soigneusement tenu à jour, le chiffre de leur dépôt à la banque

et la liste des valeurs qu’ils avaient achetées.

Mme Mireille souriait entre ses larmes et son mari songeait avec orgueil

que lui, Rabier, quatrième du nom, avait su, en quelques mois, augmenter

d’un quart le bien paternel.

--La belle vie! disait-il, la belle vie!... Et ça ne fait que

commencer!...

Car, grâce à Dieu, on ne parlait plus de guerre courte! Grâce à Dieu, de

longs mois, peut-être de longues années étaient accordés aux hommes et

aux femmes de bonne volonté pour qu’il leur fût permis de prospérer dans

l’état qu’ils avaient choisi ou qu’ils tenaient de leurs parents.

V

--Il nous arrivera sûrement quelque chose, répétait Mme Mireille.

Elle n’était que trop bonne prophétesse.

Il arriva ceci: invité, au début de 1915, par la voie administrative, à

passer une visite de récupération, M. Adolphe dut à son physique

avantageux, à l’harmonie parfaite de son corps, à ses muscles bien

dessinés sous la peau la plus saine qui fût, d’être déclaré bon pour le

service armé.

Dix jours plus tard, il partait pour un camp d’où, après six semaines

d’instruction, on l’envoyait à la Riflette.

Il n’y resta pas longtemps: quatre mois à peine après avoir laissé son

foyer, il y rentrait libre de tout engagement envers l’Armée et la

Patrie.

Car la guerre, qui élit partout ses victimes, qui ne demande pas aux

hommes des certificats de bonnes vie et mœurs pour en faire des héros,

ayant pris les deux yeux du soldat Rabier, le rejetait...

Mme Mireille qui, plusieurs fois depuis la blessure de son mari, avait

réussi à s’échapper, pour se rendre auprès de lui à l’hôpital, l’alla

chercher le jour qu’on le restitua à la vie civile.

A la gare, ils prirent une voiture. Mais la rue des Trois-Raisins étant

trop étroite, tortueuse et mal pavée pour qu’un fiacre s’y puisse

engager, ils descendirent du leur au coin de la rue du Saint-Esprit.

Malgré la douleur qui l’étreignait, Mme Mireille éprouvait de l’orgueil

à guider vers la Maison, sous les regards admiratifs et compatissants

des portiers des établissements voisins, les pas de ce beau soldat, vêtu

de bleu déteint, coiffé du bonnet de police et qui portait sur sa capote

la Médaille Miliaire et la Croix de Guerre.

--Ce qu’elles te visent! avait-elle murmuré.

Alors, M. Adolphe s’étant assuré du doigt que la petite spirale de sa

moustache cosmétiquée était bien collée à sa lèvre, redressa sa taille,

tendit le jarret, et défila tête haute, comme à la parade.

Toutes ces dames, à commencer par Mme Lucie et y compris Mme Bambou,

l’embrassèrent en pleurant.

Lui, ne proféra pas une plainte, n’émit pas une parole de regret. Tâtant

les murs, les tables, la caisse, les chaises, les banquettes, il se

dirigeait avec une étonnante sûreté.

Les pensionnaires qui, déjà, étaient en tenue, avaient fardé leurs

visages, mis fleurs artificielles et rubans dans leurs cheveux,--car

l’heure du travail était proche,--le regardaient avec surprise aller,

venir, essayer de reconnaître toutes choses.

Elles éprouvaient un grand respect, mêlé d’un certain malaise, pour ce

colosse mutilé, silencieux, dont les mains étaient douées d’une vie,

d’une intelligence qui paraissaient surnaturelles.

Il atteignit le piano, l’ouvrit et caressa l’ivoire qui chanta:

Viens avec moi pour fêter le Printemps,

Nous cueillerons des lilas et des roses.

On entendit un bruit de sanglot étouffé. C’était Mme Bambou qui ne

pouvait maîtriser son émotion. Mme Mireille se tourna vers elle, lui fit

signe de se retirer.

La négresse quitta ses mules, les prit en main, sortit de la pièce à

pied de bas.

M. Adolphe abaissa le couvercle du piano, fit une conversion sur le

tabouret, se leva et, mains en avant, traversa le salon.

Suivi de sa femme, qui veillait sur chacun de ses mouvements, mais se

défendait de le toucher, de lui prêter assistance pour ne point

l’humilier, il s’engagea dans l’escalier.

Il monta d’un pas ferme jusqu’au premier étage, s’arrêta un temps pour

s’orienter, alla droit à la chambre conjugale. Il en ouvrit la porte et

but longuement l’air avec une expression heureuse.

--La petite? demanda-t-il.

Mme Mireille alla chercher l’enfant dans une étroite pièce, où, sous la

surveillance d’une jeune bonne, elle jouait assise par terre.

M. Adolphe la saisit dans ses bras, la palpa, la caressa, l’embrassa.

Mais elle poussa des cris si stridents, elle le frappa si violemment au

visage qu’il la rendit à la mère en prononçant avec un sourire:

--En voilà une qui ne paraît pas avoir beaucoup de goût pour les

militaires.

--Ça lui viendra toujours assez tôt, répondit Mme Mireille pour dire

quelque chose.

Une surprise attendait M. Adolphe au salon où il redescendit.

Six messieurs de la ville, six messieurs qui occupaient des situations

également importantes en des domaines différents, ayant appris par ces

dames le jour et l’heure de son retour, avaient tenu à apporter au

mutilé le tribut de leur admiration et de leur sympathie apitoyée.

Vêtus et cravatés de noir, ils étaient arrivés au 17, sur les pas l’un

de l’autre, quelques minutes après que M. Adolphe était monté au premier

étage, et avaient pris place en ligne sur les deux banquettes voisines

de la porte donnant accès à l’escalier.

M. Adolphe parut, ils se levèrent. Mme Mireille leur sut gré d’une

démarche qui lui confirmait en quelle considération était tenu celui

dont elle portait le nom. Pour l’instruire de la présence de la

délégation, elle murmura quelques mots à l’oreille de son mari.

A la pâleur subite de son visage, au tremblement de ses mains, elle

comprit qu’il cédait à une émotion que, jusqu’alors, il avait réussi à

dissimuler.

Mais il eut assez d’ascendant sur soi-même pour ne point la laisser voir

aux notables qui le venaient visiter. Et c’est d’une voix ferme que, six

fois de suite, il murmura: «Merci» en recevant la poignée de main que,

déclinant son nom, sa qualité ou sa fonction, selon la mode depuis peu

lancée par les militaires et que l’élément civil commençait d’adopter,

chacun des visiteurs lui donna.

C’est ainsi que M. Adolphe, héros et martyr de la grande guerre, reprit

possession de la maison de ses pères.

Mireille des Trois Raisins · 第 8 / 21 题