Pendant la première quinzaine d’août, si lourde, si chaude, si chargée
d’électricité et d’angoisse, la Maison chôma presque complètement.
Messieurs les sous-officiers du régiment de hussards étaient à la
frontière. Beaucoup de clients civils avaient rejoint leurs corps. Les
autres, écrasés, vivaient dans l’hébétude. Ils ne quittaient leurs
demeures que pour aller, le soir, quêter des nouvelles, commenter les
événements sur les places ou analyser le communiqué dans les cafés.
Toute joie de vivre avait disparu. Nul ne pensait à se rendre au 17, où,
dans le Salon, parcimonieusement éclairé maintenant, les dames restaient
penchées de longues heures, cigarettes aux lèvres, sur les tables de
marbre, à faire des réussites.
Mme Mireille songeait à licencier son personnel, à fermer sa maison, à
partir avec Adolphe et la petite Aimée-Désirée pour la Bretagne ou la
Normandie.
Au bord de la mer qu’elle ne connaissait point, vers quoi, depuis tant
d’années, allaient ses désirs et ses rêves de recluse, que, sur la foi
des romances dont elle était nourrie, elle imaginait comme un domaine
fabuleux et enchanté, elle passerait les deux mois, les trois mois au
plus que, selon les augures, dureraient les hostilités.
Mais, aux premiers jours de septembre, lasse de tant de recueillement,
de torpeur et d’austérité, la ville secoua sa tristesse. La vie y prit
une intensité nouvelle.
Chacun éprouvait un besoin de mouvement, de plaisir. A demi dépeuplée le
2 août, elle se repeupla par l’afflux de réfugiés du Nord, de Parisiens
que l’approche de l’ennemi avait affolés, de soldats de tous âges, de
toutes armes, de toutes couleurs, qu’on entassait dans les édifices
publics, de médecins et d’infirmières, d’officiers sans troupes, et
d’«assimilés» dont les costumes, aux formes, aux teintes, aux insignes
inconnus, insoupçonnés même, surprenaient.
Les hôtels refusaient du monde. Cafés et restaurants, plus éclairés,
plus bruyants que jamais, faisaient en une journée plus de recettes
qu’autrefois en un mois.
La rue des Trois-Raisins profita de la prospérité générale. Elle eut sa
part, sa large part de cet argent que l’État répandait avec une si
magnifique générosité qu’il coulait de toutes les mains.
Le soir, une foule ardente et pressée, où les uniformes dominaient,
roulait dans l’étroite venelle.
Dans chaque maison, la portière devait, pour éviter l’encombrement,
dépenser beaucoup de vigilance. Embusquée derrière son judas, elle
tenait ses verrous poussés et laissait entrer un client seulement
lorsqu’un autre sortait.
Au 17, l’affluence était telle que Mme Mireille avait décrété la
suppression du choix. Une affiche, calligraphiée par M. Adolphe qui
avait une assez jolie main, en informait respectueusement le visiteur.
Désormais, celui-ci monterait avec la première pensionnaire libre. En
raison des circonstances créées par l’état de guerre, il n’y avait plus
de spécialités.
Les temps étaient désormais au travail en série.
Malgré l’élan, l’enthousiasme qui les animaient, ces dames étaient
débordées.
Aussi Mme Mireille dut-elle songer à augmenter son effectif. Mais
l’agence lyonnaise à laquelle elle s’adressa lui répondit que, depuis le
début de septembre, dans toute l’étendue du territoire, la demande
dépassant l’offre, il ne restait plus sur le marché une seule dame
disponible.
Il fallait agir, improviser, comme on improvisait partout: au front,
dans les hôpitaux et les usines de munitions.
Mme Lucie, qui avait le sentiment du devoir, l’esprit de famille et
savait se plier aux nécessités, offrit spontanément de faire le salon
avec les pensionnaires. Elle écrirait à son frère pour lui proposer de
la remplacer à la porte. Il avait dépassé la cinquantaine. La
mobilisation l’épargnerait. Il était solide comme un chêne. Son seul
défaut était d’aimer le vin. On le surveillerait.
Le frère accepta. Le contingent fut donc porté à six. Mais il était
encore insuffisant.
Résolue à tailler flèche dans tout bois pourvu qu’il fût solide, Mme
Mireille se rendit dans un bureau de placement. Elle y engagea quatre
servantes que leurs maîtres mobilisés avaient congédiées. Elle les
amena, les fit monter dans sa chambre, les mit au courant de ses
desseins.
Deux refusèrent avec violence et menacèrent de se plaindre à la police.
Les deux autres, qui acquiescèrent, proposèrent d’aller quérir deux
amies qui, certainement, ne feraient point de difficultés: le soir même,
le 17 pouvait résister à l’assaut avec dix amazones qui, toutes,
savaient le prix du temps et ne ménageaient point leur peine.