Après la levée du siége d'Hennebont, Charles de Blois envoie Louis

d'Espagne et ses gens assiéger la bonne ville de Dinan[304] qui

n'avait alors pour enceinte que de l'eau et des palissades. Sur la

route, Louis d'Espagne met le siége devant un petit et vieux château

nommé _Conquest_[305] qui tient pour la comtesse de Montfort. Le

capitaine est un chevalier de Lombardie[306] et la garnison se compose

de Lombards et de Génois. Le château est emporté d'assaut et la

garnison est massacrée excepté le capitaine qui est pris à rançon.

Louis d'Espagne laisse _Conquest_ sous la garde d'un châtelain et de

soixante hommes d'armes et continue sa route vers Dinan. P. 154, 155,

378 à 381.

[304] Cette mention d'un Dinan, voisin du Conquet, entouré

seulement d'eau et de palissades, rapprochée d'un passage

précédent où Froissart dit que la Roche-Piriou est à moitié

chemin de Vannes et de Dinan, cette mention, dis-je, nous avait

fait penser au premier abord que le Dinan dont il s'agit ici

pouvait être identifié avec le petit port de Dinan situé sur

l'anse du même nom au sud de la grande rade de Brest (aujourd'hui

hameau de la commune de Crozon, Finistère, arr. Châteaulin). Mais

à moins qu'on ne prouve que le Dinan du Finistère avait une

certaine importance au XIVe siècle, il est plus naturel de

supposer que Jean le Bel et Froissart ignoraient la véritable

position du Dinan des Côtes-du-Nord.

[305] Les circonstances du récit de Froissart ne permettent guère

d'identifier _Conquest_ avec _le Conquet_, Finistère, arr. Brest,

c. Saint-Renan. D'un autre côté, tous les historiens de la

Bretagne racontent que le Conquet fut pris par les Français en

1341 et repris au commencement de 1342 par Gautier de Mauny. V.

notamment le _Dictionnaire historique de Bretagne_, par Ogée, au

mot _Conquet_. «Il n'est guère possible, dit Dacier à propos de

ce passage, que Louis d'Espagne ait rencontré sur sa route, en

allant d'Auray à Dinan qui est à l'orient, à une assez grande

distance, le château du Conquet situé à la pointe occidentale de

la Bretagne. Il n'est guère plus possible que Gautier de Mauny se

soit transporté avec une troupe nombreuse en une matinée de

Hennebont au Conquet près de Brest, c'est-à-dire, à plus de

trente lieues, comme Froissart va le raconter. L'historien

ignorait donc la position des lieux dont il a parlé, à moins

qu'on ne suppose, ce qui n'est pas très-vraisemblable, qu'il

existe un autre château du Conquet que celui que nous

connaissons.» _Chroniques de Froissart_, éd. Dacier, p. 198. M.

Kervyn de Lettenhove (t. IV, p. 438 de son édition) identifie

_Conquest_ avec _Concoret_, Morbihan, arr. Ploërmel, c. Mauron.

«Froissart, dit l'éditeur belge, a pu faire de Conquest

Concoret.» Au point de vue phonétique, cette identification nous

semble inadmissible.

[306] Jean le Bel, d'après la lecture de M. Polain, appelle ce

chevalier _Martin_ (v. t. I, p. 296); Froissart, dans ses

rédactions 1re (v. p. 155) et 3e (v. p. 381) le nomme _Mansion_,

et dans la 2e (v. p. 379) _Garsion_.

Informée que Louis d'Espagne s'est arrêté devant _Conquest_, la

comtesse de Montfort charge Gautier de Mauny de délivrer ce château et

d'en faire lever le siége aux Français. Partis d'Hennebont le matin,

Gautier de Mauny et les siens arrivent vers le soir[307] devant

_Conquest_; ils reprennent le château pris la veille par les Français,

le laissent vide et sans garde, car il n'est pas tenable, et retournent

à Hennebont. P. 155, 156, 379 à 383.

[307] Jean le Bel auquel Froissart a emprunté ce récit dit que

Gautier de Mauny et ses compagnons arrivèrent au château de

_Conquest_ «entre midi et nonne» _Chronique de Jean le Bel_, éd.

Polain, t. I, p. 296.

Louis d'Espagne investit Dinan et fait faire bateaux et nacelles pour

assaillir cette place de toutes parts, par terre et par eau. Les

bourgeois de Dinan prennent peur, car la place n'est pas forte et n'est

fermée que de palissades; leur capitaine, Renaud de Guingamp, fils du

châtelain de Guingamp, s'efforce en vain de les rassurer. Après quatre

jours de siége, les assiégés se rendent aux Français et mettent à mort

sur la place du marché Renaud de Guingamp qui s'oppose à cette

reddition; Louis d'Espagne leur donne pour capitaines Gérard de Mâlain

et Pierre Portebœuf trouvés prisonniers à Dinan. P. 156 et 157, 383 et

384, 386 et 387.

Louis d'Espagne, une fois maître de Dinan, se dirige vers une

très-grosse ville située sur le flux de la mer qu'on appelle

Guérande[308] et l'assiége par terre. Il trouve assez près de là, dans

un havre[309] qui est un des plus fréquentés de Bretagne, un certain

nombre de navires chargés de vins que des marchands de Poitou, de

Saintonge et de la Rochelle, ont amenés pour les vendre. Louis

d'Espagne fait main basse sur les cargaisons; il embarque sur les

navires ses gens d'armes et partie des Espagnols et des Génois.

Assaillie par terre et par mer, la ville de Guérande est emportée

d'assaut, les habitants sont passés au fil de l'épée; cinq églises sont

brûlées, mais Louis d'Espagne fait pendre vingt-quatre de ceux qui y

ont mis le feu. Tout est livré au pillage, et l'on recueille un butin

considérable, car Guérande est une ville grande, riche et marchande. P.

156 et 157, 384, 387 et 388.

[308] Guérande est à 5 kilomètres de l'Océan, mais cette ville

n'étant séparée de la mer que par d'immenses marais salants, Jean

le Bel et Froissart ont pu dire qu'elle est «sur mer» ou «sur le

flun de le mer.»

[309] Froissart veut sans doute désigner le golfe ou havre au sud

duquel se trouve l'excellent port du Croisic.

Tandis que Louis d'Espagne et Ayton Doria s'embarquent avec les

Espagnols et les Génois sur les navires pris à Guérande, le vicomte de

Rohan, l'évêque de Léon, Hervé de Léon son neveu vont rejoindre Charles

de Blois devant Auray. A la nouvelle de l'arrivée de Gautier de Mauny

et des Anglais, le roi de France a envoyé une foule de seigneurs

grossir les rangs de l'armée de Bretagne, notamment Louis de Poitiers,

comte de Valentinois, les comtes d'Auxerre, de Joigny, de Porcien, de

Boulogne, les seigneurs de Beaujeu, de Châteauvillain, de Noyers,

d'Anglure, de Catillon, d'Offémont, de Roye, d'Aubigny et Moreau de

Fiennes. Malgré ce renfort, le château d'Auray n'est pas encore pris,

mais ceux de dedans souffrent tellement de la famine, qu'à défaut

d'autre nourriture, ils mangent en huit jours tous leurs chevaux. La

plupart des gens d'armes de la garnison sont tués une nuit qu'ils

tentent de se sauver à la dérobée en traversant les lignes des

assiégeants. Toutefois, Henri et Olivier de Spinefort parviennent à

s'échapper et vont droit à Hennebont. C'est ainsi que le château

d'Auray est pris après dix semaines de siége. P. 158, 385, 388.

Charles de Blois va assiéger la cité de Vannes dont Geffroi de

Malestroit est capitaine pour la comtesse de Montfort. Le second jour

du siége, des Bretons et autres soudoyers du parti de Montfort qui

tiennent garnison au fort de Ploërmel viennent réveiller les Français.

Deux chevaliers de Picardie qui font le guet cette nuit là, les

seigneurs de Catillon et d'Aubigny, donnent l'éveil; les agresseurs

sont enveloppés et tués ou mis en fuite. Ce même jour, les assiégeants

s'emparent du bourg[310] situé au pied de la cité et du fort jusqu'aux

barrières. Les bourgeois de Vannes prennent le parti de se rendre

malgré les efforts de Geffroi de Malestroit qui s'enfuit Hennebont sous

un déguisement. Charles de Blois passe cinq jours à Vannes, y laisse

comme capitaines Hervé de Léon, Olivier de Clisson, et va assiéger

Carhaix. P. 159, 160, 385 et 386.

[310] Ce bourg situé au pied de la cité est ce qu'on appelle à

Vannes la _ville basse_; la cité est la _ville haute_. Les

lecteurs de Froissart remarqueront que dans la langue de ce

chroniqueur le terme de _cité_ ne s'applique guère qu'aux villes

_épiscopales_.

CHAPITRE XLIX.

1342. DÉFAITE DE LOUIS D'ESPAGNE PRÈS DE QUIMPERLÉ; SIÉGE DE LA

ROCHE-PIRIOU, DU FAOUËT, ET PRISE DE LA FOREST PAR GAUTIER DE

MAUNY[311] (§§ 172 à 174).

[311] Cf. Jean le Bel, chap. LVIII, t. I, p. 301 à 307.

Louis d'Espagne et Ayton Doria s'embarquent avec un certain nombre de

gens d'armes sur les navires pris à Guérande et vont ravager la

Bretagne bretonnante, notamment les environs de Quimperlé, de

Quimper-Corentin et de Saint-Mathieu[312]; ils font des descentes sur

les côtes et courent tout ce pays dont ils entassent les dépouilles sur

leurs navires. A cette nouvelle, Gautier de Mauny, qui se tient à

Hennebont auprès de la comtesse de Montfort, prend la mer avec une

flotte montée par cinq cents hommes d'armes et deux mille archers.

Cette flotte parvient à joindre celle de Louis d'Espagne et d'Ayton

Doria dans le havre de Quimperlé. Gautier de Mauny saisit l'instant où

les Français sont descendus à terre pour piller le littoral, il fond à

l'improviste sur leurs navires sans défense et les capture; puis il

laisse sa flotte sous la garde de cent hommes d'armes et de trois cents

archers, met pied à terre et marche à la rencontre de Louis d'Espagne.

P. 160, 161, 392, 393, 388, 389.

[312] Aujourd'hui hameau de la commune de Plougonvelin,

Finistère, arr. Brest, c. Saint-Renan. La pointe de Saint-Mathieu

où l'on voit les ruines de l'abbaye du même nom est l'un des

trois promontoires les plus occidentaux de France: d'où le

département où se trouvent ces promontoires a reçu le nom de

Finistère. Saint-Mathieu-de-_Fine-Poterne_ est sans doute une

corruption bizarre de l'ancien nom du hameau dont il s'agit:

Saint-Mathieu-_Fin-de-Terre_.

Gautier de Mauny et Louis d'Espagne se livrant un combat acharné aux

environs de Quimperlé[313]. Gautier de Mauny a réparti ses gens en

trois batailles. Louis d'Espagne met en déroute la première bataille

dans un engagement où il fait chevalier son neveu Alphonse d'Espagne,

mais il ne peut tenir tête malgré son courage aux deux autres batailles

accourues au secours de la première et auxquelles les paysans des

environs viennent prêter main forte; il est forcé de prendre la fuite

après avoir perdu presque tous les siens, entre autres Alphonse son

cher neveu: il se jette dans une grosse barque et se sauve à force de

voiles avec quelques-uns de ses compagnons. Gautier de Mauny fait

appareiller sa flotte en toute hâte et se met à la poursuite des

fugitifs. Louis d'Espagne aborde à Redon au moment où ses ennemis sont

sur le point de le ratteindre; il réussit à leur échapper en montant

sur de petits chevaux qu'il emprunte et à l'aide desquels il gagne

précipitamment la cité de Rennes voisine de Redon. Gautier de Mauny et

les siens font voile de Redon pour revenir par mer à Hennebont, mais

les vents contraires les forcent à prendre terre à trois lieues de

Dinan[314] d'où ils vont assiéger la Roche-Piriou. Gérard de Mâlain,

autrefois capitaine de ce château, est revenu depuis six jours y tenir

garnison par l'ordre de Charles de Blois. Gautier de Mauny commande

l'assaut, mais ceux de dedans repoussent les assaillants par le jet de

pierres et de poutres, par le tir de leurs canons et de leurs arcs à

tour. Deux chevaliers, Jean le Bouteiller et Hubert de Frenay, sont

blessés en montant à l'assaut; on les porte dans un pré situé au pied

du château et où sont déjà gisants un certain nombre d'autres blessés.

P. 161 à 164, 393 à 396, 389 à 391.

[313] La 2e rédaction dit: «en l'_ille de Camperli_.» Il n'y a

pas, que nous sachions, d'île de Quimperlé. Froissart désigne

peut-être ainsi la presqu'île formée par le confluent de l'Ellé

et de l'Isole.

[314] Ce passage emprunté par le chroniqueur de Valenciennes dans

ses deux premières rédactions à Jean le Bel, fournit une nouvelle

preuve que le chanoine de Liége ignorait complétement la

véritable position de Dinan. Froissart a pris soin de faire

disparaître cette erreur grossière dans sa troisième rédaction.

D'après cette rédaction, Gautier de Mauny ne se mit point à la

poursuite de Louis d'Espagne et revint tout droit à Hennebont

d'où il alla assiéger la Roche-Piriou (v. p. 391 et 396), tandis

que Louis d'Espagne, après une nuit de navigation, venait aborder

«à _Grède_, au plus proçain port de Vennes et de Rennes.» Nous

avons eu l'occasion de faire ressortir plus haut (p. XXXVI, note

1) l'importance de ces dernières lignes qui semblent indiquer que

Froissart identifie _Grède_ ou _Gredo_ avec _Redon_.

Renier de Mâlain, frère de Gérard, châtelain d'un autre petit fort

appelé le Faouët[315] situé à moins d'une lieue de la Roche-Piriou,

accourt avec quarante de ses compagnons pour porter secours à son

frère; il trouve au pied du château assiégé Jean le Bouteiller, Hubert

de Frenay et les autres hommes d'armes blessés du côté des assaillants

étendus au milieu d'un pré; il n'a pas de peine à les faire prisonniers

et revient les mettre sous bonne garde dans sa forteresse du Faouët.

Indignés d'une si lâche surprise, Gautier de Mauny et Amauri de Clisson

abandonnent la Roche-Piriou et viennent assiéger le Faouët pour

délivrer leurs compagnons. Gérard de Mâlain veut alors rendre à son

frère Renier service pour service; il monte à cheval, part une nuit de

la Roche-Piriou et arrive un peu devant le jour à Dinan[316] où il

implore le secours de Pierre Portebœuf, son bon compagnon, en faveur

de son frère Renier. Il réussit à faire accueillir favorablement sa

demande et ne tarde pas à revenir vers le Faouët avec un corps de six

mille auxiliaires fournis par les bourgeois de Dinan. Gautier de Mauny,

craignant de se trouver pris entre les gens d'armes amenés par Gérard

de Mâlain, d'une part, et l'armée de Charles de Blois, de l'autre, lève

le siége du Faouët. P. 164 à 166, 397 à 399, 401.

[315] Morbihan, arr. Napoléonville, sur l'Ellé.

[316] La distance entre la Roche-Piriou, à l'est du Morbihan, et

Dinan, à l'ouest des Côtes-du-Nord, est beaucoup trop

considérable pour que, même à cheval, on puisse faire le trajet

en une nuit; mais, nous le répétons, Jean le Bel auquel ces

détails sont empruntés, ne se faisait pas la moindre idée de la

position exacte de Dinan.

Avant de rentrer dans Hennebont, Gautier de Mauny met le siége devant

le château de _Ghoy le Forest_[317]. Charles de Blois, à qui ce château

s'est rendu quinze jours auparavant, y a maintenu comme capitaine Gui

de _Ghoy_, auquel il a adjoint Hervé de Léon; mais ces deux chevaliers

sont absents au moment où Gautier de Mauny se présente devant la

forteresse confiée à leur garde: ils sont allés se joindre au gros de

l'armée française qui assiége Carhaix. Gautier de Mauny profite de leur

absence pour emporter d'assaut _Ghoy le Forest_, qui est un château

merveilleusement fort; il passe la garnison au fil de l'épée, et

revient après ce beau fait d'armes à Hennebont. P. 167, 168, 400 à 402.

[317] On lit _Glay la Forest_ dans Jean le Bel (v. t. I, p. 306,

éd. Polain). Ici encore Froissart a corrigé dans sa troisième

rédaction une erreur géographique commise d'après Jean le Bel

dans les deux rédactions précédentes. Dans celles-ci, en effet,

notre chroniqueur disait que Gautier de Mauny avait trouvé Ghoy

le Forest sur son chemin en revenant du Faouët à Hennebont, comme

si Ghoy le Forest était placé entre ces deux localités (v. p.

166, 167 et 400). Froissart mieux informé a soin de faire

remarquer dans la troisième rédaction que Gautier de Mauny se

détourna du chemin d'Hennebont pour mettre le siége devant Ghoy

le Forest: «Quant mesires Gautiers de Mauni et sa route se furent

departi de Fauet, _il n'alèrent pas le droit cemin pour retourner

à Hainbon, mais s'adrechièrent vers Goi le Forest_.» P. 401. Il

est vrai que le chroniqueur retombe dans une autre erreur

lorsqu'il ajoute que Gautier de Mauny, après avoir pris Goy la

Forest, rentra ce jour même à Hennebont, à moins que _Goy_ ne

soit une corruption du breton _Coët_ qu'on aura joint, par une

sorte de tautologie assez fréquente dans les noms de lieu, à sa

traduction française _la Forest_. Dans cette hypothèse,

Goy-la-Forest pourrait désigner le château de Coët situé à 10

kilomètres nord-est d'Hennebont dans la commune de Languidic,

qui, d'après M. de La Borderie, si versé dans la géographie

féodale de la Bretagne, était au moyen âge le chef-lieu d'une

seigneurie investie du droit de haute justice.

CHAPITRE L.

1342. SIÉGE ET OCCUPATION DE CARHAIX PAR CHARLES DE

BLOIS.--SECOND SIÉGE D'HENNEBONT PAR LES FRANÇAIS, SIGNALÉ PAR UN

MERVEILLEUX EXPLOIT DE GAUTIER DE MAUNY ET LEVÉE DE CE

SIÉGE.--REDDITION DE JUGON A CHARLES DE BLOIS.--TRÊVE ENTRE LES

BELLIGÉRANTS SUIVIE DU DÉPART DE JEANNE DE MONTFORT POUR

L'ANGLETERRE[318] (§§ 175 à 180).

[318] Cf. Jean le Bel, chap. LVIII à LX, t. I, p. 307 à 317.

La comtesse de Montfort donne un grand dîner pour fêter le retour de

Gautier de Mauny et de ses compagnons; elle prend plaisir à leur faire

conter leurs exploits et leurs aventures.--Gérard de Mâlain, informé

que les Anglais ont pris _Ghoy le Forest_ et l'ont laissé sans garde,

fait réparer ce château par les paysans des environs, a soin de le

pourvoir de vivres ainsi que d'artillerie et y met bonne garnison. P.

168, 169, 402.

Pendant ce temps, Charles de Blois maintient toujours le siége devant

Carhaix[319]. Les assiégés appellent en vain à deux ou trois reprises

Jeanne de Montfort à leur aide. Désespérée de son impuissance, la

comtesse envoie des messagers en Angleterre et les charge d'informer

Édouard III, son allié, de la détresse où elle se trouve réduite après

la prise de Rennes, de Vannes et de plusieurs autres places par Charles

de Blois; elle conjure le roi d'Angleterre d'expédier en Bretagne de

nouveaux secours, sans quoi elle ne répond pas de l'avenir.--Sur ces

entrefaites, les habitants de Carhaix, pressés par la famine et se

voyant abandonnés à leurs seules forces par la comtesse de Montfort,

prennent le parti de se rendre et font leur soumission à Charles de

Blois. P. 169, 170, 402, 403.

[319] Finistère, arr. Châteaulin.

Après la reddition de Carhaix, Charles de Blois va mettre une seconde

fois le siége devant Hennebont, il investit la ville et le château

défendu par l'élite de la chevalerie bretonne et anglaise. Le quatrième

jour du siége, Louis d'Espagne vient se joindre aux assiégeants après

être resté six semaines à Rennes pour la guérison de ses blessures. Du

reste, ce n'est pas le seul renfort que reçoit Charles de Blois. Tous

les jours il voit arriver à son camp des chevaliers de France qui,

revenant de guerroyer avec le roi Alphonse d'Espagne contre les

Sarrasins de Grenade et apprenant à leur passage en Poitou qu'il y a

guerre en Bretagne, accourent y prendre part. Charles de Blois fait

dresser seize grandes machines qui lancent d'énormes pierres contre les

murailles d'Hennebont et dans l'intérieur de la ville. Les assiégés

n'en ont cure; du haut des remparts ils essuient par bravade la face

extérieure des créneaux avec leurs chaperons. «Allez donc, crient-ils

aux assiégeants, allez donc chercher vos compagnons qui se reposent au

camp de Quimperlé!» P. 170, 171, 403, 404.

Louis d'Espagne, qui veut tirer vengeance de la mort de son neveu

Alphonse tué à Quimperlé, se fait délivrer par Charles de Blois, Jean

le Bouteiller et Hubert de Frenay, deux des compagnons de Gautier de

Mauny, qui au retour de l'expédition de Quimperlé ont été faits

prisonniers devant la Roche-Piriou par Renier de Mâlain et enfermés au

Faouët; puis, malgré les instances de Charles et des autres seigneurs

français, il déclare, une fois que les deux prisonniers sont entre ses

mains, qu'il les va mettre à mort. Gautier de Mauny, informé par ses

espions du sort cruel réservé à ses deux compagnons d'armes, entreprend

de les arracher au péril qui les menace. Tandis qu'Amauri de Clisson,

en s'avançant vers l'heure du dîner jusque sur le bord des fossés avec

trois cents armures de fer et mille archers, fait sortir les

assiégeants en masse de leurs campements et les occupe à des

escarmouches, Gautier de Mauny sort d'Hennebont par une poterne avec

cent ou deux cents compagnons d'élite et cinq cents archers à cheval,

gagne par un chemin détourné le camp français où il n'est resté que des

valets, se fait conduire par ses espions droit à la tente où l'on garde

les deux prisonniers, les délivre et rentre avec eux dans Hennebont. En

revanche, deux chevaliers de la garnison, le seigneur de Landerneau et

le châtelain de Guingamp sont pris dans une sortie par les assiégeants

et se soumettent le soir même à Charles de Blois. P. 171 à 177, 404 à

409, 411.

Cependant le siége d'Hennebont ne fait aucun progrès. Le château est

très-fort, et la garnison, aussi nombreuse qu'aguerrie, peut se

ravitailler tous les jours par mer. D'un autre côté, l'hiver approche:

on est entre la Saint-Remy (1er octobre) et la Toussaint (1er

novembre); et le pays des environs a été tellement ravagé que les

assiégeants ne savent plus où trouver vivres ni fourrages. Toutes ces

raisons déterminent Charles de Blois à donner congé au gros de son

armée, et le siége d'Hennebont est levé vers la Saint-Luc (18 octobre).

La plupart des seigneurs de France retournent chez eux, et Charles de

Blois avec les gens d'armes qui lui restent prend ses quartiers[320]

d'hiver à Carhaix. P. 176 à 178, 409 à 412.

[320] Froissart, en supposant ici l'année 1342 près de finir,

semble placer en 1343 les faits dont le récit va suivre, par

exemple, l'arrivée de Robert d'Artois, puis celle d'Édouard III

en Bretagne, tandis qu'en réalité ces événements appartiennent à

l'année 1342.

Sur ces entrefaites, un riche bourgeois et un grand marchand de

Jugon[321], qui fait tous les approvisionnements de la comtesse de

Montfort, tombe entre les mains de Robert de Beaumanoir, maréchal de

l'armée de Charles de Blois. Ce bourgeois, pour sauver sa vie et

recouvrer sa liberté, s'engage à livrer Jugon aux Français. Charles de

Blois laisse une partie de ses gens à Carhaix sous les ordres de Louis

d'Espagne, et vient en personne avec cinq cents lances à Jugon, dont le

bourgeois qui est de sa connivence lui ouvre à minuit les portes. La

ville une fois prise, le château lui-même finit, après quelque

résistance, par se rendre au vainqueur. Gérard de Rochefort est

maintenu comme capitaine de la garnison par Charles de Blois qui

retourne à Carhaix. Bientôt, par les soins d'Yvon de Trésiguidy, au nom

de la comtesse de Montfort, et de Robert de Beaumanoir, au nom de

Charles de Blois, une trêve est conclue entre les belligérants qui doit

durer jusqu'à la mi-mai[322] 1343. Aussitôt après la conclusion de

cette trêve, la comtesse de Montfort s'embarque à Hennebont et se rend

en Angleterre auprès d'Édouard III, tandis que Charles de Blois vient à

Paris faire visite au roi Philippe de Valois, son oncle. P. 178 à 181,

412 à 417.

[321] Côtes-du-Nord, arr. Dinan. Il ne reste rien aujourd'hui de

la redoutable forteresse qui avait donné lieu au proverbe:

Qui a Bretagne sans Jugon

A chape sans chaperon.

[322] On ne trouve ni dans le recueil de Rymer ni ailleurs aucune

mention d'une trêve qui aurait été conclue à cette date entre

Charles de Blois et la comtesse de Montfort. Froissart veut

peut-être parler, ainsi que Dacier l'a supposé, de l'armistice

arrêté entre les deux parties au commencement de cette année 1342

pour durer jusqu'au retour de la belle saison. V. _Hist. de

Bretagne_, par dom Morice, t. I, p. 254.

CHRONIQUES

DE J. FROISSART.

LIVRE PREMIER

Chronique du crime et de l'innocence, tome 4/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 5 / 41 段