Charles de Blois, son cousin, qui laisse dans cette forteresse comme
châtelain un chevalier nommé Rasse de Guingamp. Puis les Français
prennent le chemin de Nantes, où le comte de Montfort s'est enfermé.
Sur la route, ils s'emparent de Carquefou[280], place située près de
Nantes, entourée de fossés et de palissades, mais dont la garnison, qui
ne se compose que de vilains, ne peut tenir tête aux arbalétriers
génois; la ville est prise et pillée; beaucoup des gens qu'on y trouve
sont passés au fil de l'épée; on met le feu aux maisons, dont la moitié
est la proie des flammes. P. 110, 310, 311, 313.
[280] Loire-Inférieure, arr. Nantes. Carquefou n'est qu'à 10
kilomètres de Nantes.
L'armée du duc de Normandie vient camper devant Nantes et investit
cette grande cité que traverse la Loire, très large en cet endroit.
Jean de Montfort a laissé à Rennes la comtesse sa femme et s'est
enfermé dans Nantes avec Hervé de Léon, Henri et Olivier de Spinefort,
Yvon de Trésiguidy et plusieurs autres chevaliers et écuyers qui l'ont
reconnu comme duc de Bretagne. La cité est forte, bien fermée,
abondamment pourvue de vivres et d'artillerie; en outre, le comte est
très-aimé des bourgeois de Nantes. Pleinement rassuré sur l'issue d'un
siége soutenu dans ces conditions, Jean de Montfort invite les
habitants à se tenir sur la défensive: la saison est trop avancée pour
que le siége puisse durer longtemps. Malgré cette injonction, Hervé de
Léon, à la tête d'une troupe de deux cents armures de fer, la plupart
jeunes bourgeois de Nantes, fait un jour, de grand matin, une sortie
par la poterne de Richebourg[281], pour surprendre un convoi de vivres
destiné aux assiégeants; il s'empare d'environ trente sommiers, mulets
et roncins, et de quinze charrettes remplies de vin et de farine. Une
troupe de cinq cents gens d'armes français commandés par Louis
d'Espagne accourt pour reprendre ce butin; et Hervé de Léon ne parvient
à garder sa proie qu'en fermant précipitamment les portes en dehors
desquelles il laisse deux cents de ses compagnons qui sont tués ou
faits prisonniers. Les parents de ces malheureux sont transportés de
fureur, et Hervé de Léon encourt pour ce fait la disgrâce du comte de
Montfort. P. 110 à 112, 311 à 315.
[281] La poterne de Richebourg, qui donnait accès dans le
faubourg de ce nom, était située au nord-est de Nantes, sur la
rive droite de la Loire, entre l'Erdre et ce fleuve.
Un certain nombre de bourgeois de Nantes, parents et amis des gens
d'armes faits prisonniers par Louis d'Espagne, entrent en pourparlers
avec les assiégeants à l'insu de Jean de Montfort, et conviennent de
laisser la poterne de Sauve[282] ouverte aux Français qui pénètrent
ainsi dans la ville un matin sans coup férir. Ils vont droit au château
de Nantes où ils trouvent le comte de Montfort encore endormi et le
font prisonnier. Henri et Olivier de Spinefort, Yvon de Trésiguidy
parviennent à s'échapper. La rumeur publique voit dans la trahison dont
le comte de Montfort est victime en cette circonstance la main de Hervé
de Léon qui se serait vengé ainsi du blâme sévère que le comte lui
avait infligé quelques jours auparavant. Ce qui est certain, c'est que
Hervé est épargné lui et les siens par Charles de Blois, auquel il fait
féauté et hommage comme à son seigneur, et qu'il reconnut depuis lors
comme duc de Bretagne. P. 112, 113, 315 à 319.
[282] La poterne de Sauve, anciennement appelée de Sauve Tour,
qui donnait accès dans le Bourgneuf, était située sur la rive
droite de la Loire comme la poterne de Richebourg, un peu à
l'ouest de cette dernière, près de la rivière d'Erdre. Une
indication de détail sur la topographie de Nantes aussi précise
que celle des deux poternes de Richebourg et de Sauve semble due
à des souvenirs personnels. Quoi qu'il en soit, il est à
remarquer que cette indication ne se trouve que dans la troisième
et dernière rédaction du premier livre des _Chroniques_
représentée par le ms. de Rome.
Les Français se rendent ainsi maîtres de Nantes aux environs de la
Toussaint[283] l'an 1341. A l'occasion de cette solennité, le duc de
Normandie et Charles de Blois tiennent cour plénière au château de
Nantes, où ils donnent des fêtes qui durent quatre jours. Là, le
vicomte de Rohan, les seigneurs de Clisson, d'Ancenis, de Beaumanoir,
de Malestroit, d'Avaugour, de _Gargoule_, de Quintin, de Léon, de
Dinan, de Retz, de Rieux et bien quarante chevaliers bretons des
environs de Nantes font féauté et hommage au mari de Jeanne de
Penthièvre et le reconnaissent comme leur duc. Charles de Blois reste à
Nantes pour y passer l'hiver avec plusieurs vaillants chevaliers de son
lignage. Le reste de l'armée se disperse après avoir promis au nouveau
duc de revenir en Bretagne l'été prochain, si besoin est. Le duc de
Normandie retourne à Paris, emmenant avec lui[284] le comte de Montfort
qu'il remet entre les mains du roi de France. Philippe de Valois fait
enfermer son prisonnier au château du Louvre; on dit même qu'il
l'aurait fait mourir, si Louis de Nevers, comte de Flandre, n'avait
intercédé pour son beau-frère. P. 114, 318, 320 à 322.
[283] Froissart a varié dans ses diverses rédactions sur la date
de la reddition de Nantes: dans la première rédaction (v. p.
113), cette date est fixée aux environs de la Toussaint, dans la
troisième (v. p. 319) à la nuit de la Toussaint, dans la deuxième
(v. p. 318) au 20 octobre. Ce qui est certain, c'est que les
Français occupaient Nantes dès le 21 novembre. En vertu d'une
charte datée du 21 novembre 1341, une imposition de 4 deniers
pour livre sur l'achat et la vente des denrées fut établie à
Nantes par Robert Bertran, sire de Bricquebec, maréchal de
France, capitaine pour le roi ès parties de Bretagne, et par
Olivier, évêque de Nantes. _Mémoires pour servir de preuves à
l'histoire de Bretagne_, par Morice, t. I, col. 1429.
[284] D'après la deuxième rédaction (v. p. 317), l'arrivée du
comte de Montfort à Paris aurait précédé le retour du duc de
Normandie. D'après les première (v. p. 114) et troisième (v. p.
321) rédactions, au contraire, c'est le duc de Normandie lui-même
qui, au retour de son expédition en Bretagne, aurait amené à
Paris le compétiteur de Charles de Blois et l'aurait livré au roi
de France. Cette dernière version est d'autant plus vraisemblable
que, selon Froissart, le duc de Normandie et les seigneurs
français quittèrent Nantes pour retourner dans leurs foyers _peu
après la Toussaint_; or il est certain que le comte de Montfort
était encore à Nantes le 18 décembre, date d'une lettre qu'il
écrivit à «ses petits bacheliers» Tanneguy du Châtel, Geffroi de
Malestroit et Henri de Kaër. _Preuves de l'hist. de Bretagne_,
par Morice, t. I, col. 1428.
Charles de Blois écrit aux habitants de Rennes, de Vannes, de
Quimperlé, de Quimper-Corentin, d'Hennebont, de Lamballe[285], de
Guingamp, de Dinan, de Dol[286], de Saint-Mathieu[287], de Saint-Malo,
de venir à Nantes lui prêter serment de fidélité comme à leur duc; mais
la plupart de ces villes prennent parti pour la comtesse de Montfort
qui apprend à Rennes[288] que son mari est tombé aux mains de ses
ennemis. A cette nouvelle, la comtesse, femme au cœur d'homme et de
lion, rassemble ses partisans, leur présente son jeune fils Jean âgé
de sept ans, et se met à chevaucher de forteresse en forteresse à la
tête de cinq cents lances, renforçant partout les garnisons, payant
très-largement les gages de ses gens d'armes et réchauffant par tous
les moyens le zèle des Bretons restés fidèles à sa cause. Elle renforce
surtout la garnison de Rennes, car elle prévoit que ce sera la première
ville que viendra assiéger Charles de Blois; et elle met dans cette
place comme capitaine un vaillant chevalier et de bon conseil,
très-attaché à elle et à son mari, nommé Guillaume de Cadoudal, Breton
bretonnant. Puis elle va, en compagnie de son fidèle Amauri de Clisson,
qui ne la quitte pas, s'enfermer dans Hennebont, fort château et bon
port de mer, afin d'assurer en cas de besoin ses communications avec
l'Angleterre. P. 114, 115, 320 à 324.
[285] Côtes-du-Nord, arr. Saint-Brieuc.
[286] Ille-et-Vilaine, arr. Saint-Malo.
[287] Aujourd'hui hameau de la commune de Plougonvelin,
Finistère, arr. Brest, c. Saint-Renan.
[288] D'après le ms. de Rome (v. p. 320), c'est à Vannes, au
château de La Motte, non à Rennes, que la comtesse de Montfort
aurait appris que son mari était tombé aux mains des Français.
CHAPITRE XLVI.
1341 et 1342. GUERRE EN ÉCOSSE[289] (§§ 151 à 161).
[289] Cf. Jean le Bel, chap. XLVIII à LI, t. I, p. 251 à 275.
1341. Continuation des hostilités entre l'Angleterre et l'Écosse: prise
de Stirling par les Écossais.--Trêve entre l'Angleterre et
l'Écosse.--Retour de David Bruce dans son royaume[290]. P. 116 à 120,
324 à 329.
[290] David II, accompagné de Jeanne d'Angleterre sa femme,
débarqua à Inverbervic dans le comté de Kincardine, le 4 mai
1341.
Incursions de David Bruce et des Écossais dans le Northumberland et
l'évêché de Durham: siége de Newcastle.--Prise de Durham. P. 120 à 124,
329 à 335.
Édouard III fait ses préparatifs[291] pour marcher contre les Écossais
qui, tout en effectuant leur retraite le long de la Tyne dans la
direction de Carlisle, mettent le siége devant un château où la
comtesse de Salisbury se tient enfermée[292].--Les Écossais livrent un
assaut infructueux, mais la garnison du château est bientôt réduite à
la dernière extrémité.--Le capitaine de cette garnison, Guillaume de
Montagu, réussit à traverser pendant la nuit les lignes ennemies pour
aller à York demander du secours à Édouard III.--Aussitôt qu'ils
apprennent que le roi d'Angleterre marche contre eux à la tête d'une
puissante armée, les Écossais lèvent le siége du château de la comtesse
de Salisbury et se retirent dans les forêts de Jedburgh. P. 124 à 131,
335 à 338.
[291] Le mandement du roi d'Angleterre pour faire assembler à
Newcastle-upon-Tyne le 24 janvier 1342 les troupes qui doivent
marcher contre les Ecossais, est daté de Newcastle-upon-Tyne le 4
décembre 1341. V. Rymer, _Fœdera_, vol II, p. 1183 et 1184.
[292] Froissart veut sans doute désigner ici le château de Wark,
situé entre Newcastle et Carlisle, sur la rive gauche de la Tyne,
qui appartenait au comte de Salisbury.
1342. Édouard III au château de la comtesse de Salisbury.--Passion du
roi d'Angleterre pour la belle comtesse. P. 131 à 135, 339 à 340.
Récit d'une partie d'échecs entre le roi et la comtesse. P. 340 à 342.
Édouard III poursuit les Écossais jusque au delà de Berwick.--Nouvelle
trêve entre les Anglais et les Écossais[293].--Le roi d'Angleterre
renvoie le comte de Murray son prisonnier au roi d'Écosse en échange du
comte de Salisbury mis en liberté par le roi de France[294]. P. 135 à
137, 342 à 347.
[293] Les pouvoirs donnés par Édouard III pour traiter avec les
ambassadeurs de David Bruce, soit de la paix, soit seulement
d'une trêve, sont datés des 20 mars et 3 avril 1342. V. Rymer,
_Fœdera_, vol. II, p. 1189, 1190 et 1191. Édouard III était de
retour à Londres le 20 février 1342 (Rymer, _ibid._, p. 1187),
après avoir demeuré sur les frontières de l'Ecosse depuis le
commencement de novembre 1341.
[294] Philippe de Valois ne consentit à remettre en liberté le
comte de Salisbury qu'à la condition qu'il jurerait de ne porter
jamais les armes contre la France. Le comte sollicita la
permission de faire ce serment, et Édouard la lui accorda par
lettres datées du 20 mai 1342. Par conséquent, le comte de
Salisbury ne put être de retour en Angleterre que vers le
commencement du mois de juin au plus tôt. V. Rymer, _Fœdera_,
vol. II, p. 1195.
CHAPITRE XLVII.
1342. SIÉGE ET PRISE DE RENNES PAR CHARLES DE BLOIS.--SIÉGE
D'HENNEBONT: DÉFENSE HÉROÏQUE DE JEANNE DE MONTFORT; LEVÉE DU
SIÉGE PAR LES FRANÇAIS A LA SUITE DE L'ARRIVÉE DE GAUTIER DE
MAUNY ET DES ANGLAIS[295] (§§ 162 à 169).
[295] Cf. Jean le Bel, chap. LII à LVII, t. I, p. 277 à 295.
Au printemps de 1342, les seigneurs français qui ont fait partie de
l'expédition de Bretagne l'année précédente, reviennent à Nantes où
Charles de Blois a passé l'hiver. La lutte est plus vive que jamais
entre les deux partis qui se disputent la Bretagne. La comtesse de
Montfort tient, comme on l'a dit plus haut, garnison dans Hennebont,
mais elle a eu soin d'établir Guillaume de Cadoudal comme capitaine à
Rennes et de pourvoir cette place d'artillerie et d'approvisionnements
de toute sorte. L'armée de Charles de Blois, forte de six mille hommes
d'armes et de douze mille soudoyers à lances et à pavois, met le siége
devant Rennes. Ayton Doria et Charles Grimaldi commandent les
arbalétriers génois. Rennes avait alors de grands faubourgs auxquels le
capitaine de la ville est obligé de faire mettre le feu pour pourvoir
aux nécessités de la défense. Les efforts des assiégeants, surtout des
Génois et des Espagnols, très-nombreux dans l'armée de Charles de
Blois, réduisent bientôt la garnison de Rennes à la situation la plus
critique. P. 137 à 139, 347 à 349, 351, 352.
La comtesse de Montfort, qui se tient enfermée dans Hennebont, envoie
son fidèle Amauri de Clisson[296] demander du secours à Édouard III. Le
roi anglais fait bon accueil au messager de Jeanne de Montfort et
charge Gautier de Mauny de se rendre en Bretagne à la tête de trois
cents lances et de deux mille archers d'élite pour porter secours à la
comtesse. Amauri de Clisson, Gautier de Mauny et le corps d'auxiliaires
anglais se mettent en mer et cinglent vers Hennebont; mais la flotte
qui les porte, assaillie par les vents contraires, erre au gré des
vents pendant plus de soixante jours avant de pouvoir aborder en
Bretagne, et ce retard plonge Jeanne de Montfort dans une angoisse
mortelle. P. 139 à 141, 350 à 354.
[296] Le voyage d'Amauri de Clisson en Angleterre doit être peu
antérieur au 10 mars 1342. Le 10 mars 1342, Édouard III ordonne
une levée de cent hommes d'armes et de neuf cents _hobbiliers_
(hommes d'armes de cavalerie légère, de _hobby_) en Irlande et
charge Gautier de Mauny de prendre possession en son nom de
toutes les forteresses de Bretagne qu'Amauri de Clisson, tuteur
de l'héritier du duché, s'est engagé à lui remettre. Le roi
d'Angleterre reconnaît par deux autres actes, datés aussi du 10
mars 1342, que Gautier de Mauny a reçu d'Amauri de Clisson un
subside de mille livres sterling et envoie en Bretagne, comme il
a été convenu avec les messagers bretons, _de assensu nunciorum
Britaniæ, ad nos in Angliam destinatorum_, des monnayeurs chargés
de convertir la monnaie anglaise en monnaie bretonne. V. Rymer,
_Fœdera_, vol. II, p. 1188 et 1189.
Les bourgeois de Rennes, réduits au dernier degré de dénûment,
manifestent l'intention de traiter avec les assiégeants; et comme
Guillaume de Cadoudal, capitaine de la garnison, ne veut entendre
parler d'aucun arrangement, ils le font mettre en prison. Ils traitent
ensuite avec Charles de Blois et conviennent de lui rendre la ville à
la condition que les partisans de Montfort auront la vie sauve et
pourront aller où ils voudront. Cette reddition de Rennes a lieu au
commencement de mai 1342. Guillaume de Cadoudal, à peine mis en
liberté, accourt à Hennebont auprès de la comtesse de Montfort. P. 141,
142, 355, 356.
Une fois maître de Rennes, Charles de Blois assiége Hennebont[297] où
Jeanne de Montfort s'est enfermée avec ses principaux partisans, Gui,
évêque de Léon, oncle de Hervé de Léon, Yvon de Trésiguidy, le seigneur
de Landerneau, le châtelain de Guingamp, Henri et Olivier de Spinefort.
Jeanne de Montfort, armée de pied en cap, chevauche de rue en rue et
exhorte ses gens à se bien défendre; à la voix de la comtesse, les
dames de la ville elles-mêmes travaillent à défaire les chaussées et du
haut des créneaux font pleuvoir des pierres ou versent des pots pleins
de chaux vive sur les assiégeants. P. 142 à 144, 356 à 359.
[297] Morbihan, arr. Lorient, sur le Blavet navigable en aval
d'Hennebont pour les navires de moyenne grandeur. _Le 13 juin
1342_, «en noz tentes devant la ville de _Hambont_» Charles de
Blois donne à Ayton Doire (Doria), damoiseau, en récompense de
ses services dans la guerre de Bretagne, les châteaux de
Châteaulin et de Brélidy et toute la terre confisquée sur Yvon de
Trésiguidy pour crime de forfaiture. Arch. de l'Empire, JJ. 74,
p. 685.
Pendant un assaut, Jeanne de Montfort, qui observe l'action du haut
d'une tour, s'aperçoit que l'ennemi est sorti en masse de ses
campements et que presque tous les Français sont occupés à attaquer la
ville. Aussitôt elle monte à cheval, se met à la tête de trois cents
cavaliers, sort d'Hennebont par une fausse poterne et court mettre le
feu aux tentes et logis des Français. Ceux-ci, à la vue de leur camp en
flammes, quittent précipitamment l'assaut et tombent sur Jeanne de
Montfort après avoir eu soin de lui couper la retraite. Se voyant
poursuivie par Louis d'Espagne et ne pouvant rentrer dans Hennebont, la
comtesse va se jeter à trois ou quatre lieues de là dans le château de
Brech[298], mais les plus mal montés de ses hommes sont faits
prisonniers par les Français. Cinq jours après cette affaire, Jeanne
de Montfort part vers minuit de Brech avec cinq cents compagnons et
rentre au lever du soleil dans sa bonne ville d'Hennebont, dont les
habitants l'accueillent à son de trompe et avec des transports de joie.
Les assiégeants livrent alors un nouvel assaut qui n'est pas plus
heureux que les précédents. Ce que voyant, les Français prennent le
parti de se diviser en deux corps d'armée. Charles de Blois, le comte
Louis de Blois, son frère, le duc de Bourbon, Jacques de Bourbon,
Robert Bertran, maréchal de France, les comtes d'Eu, de Guines et
d'Auxerre, Charles de Montmorency, Gui de Chantemerle, Hervé de Léon,
le seigneur d'Avaugour et partie des Génois et des Espagnols vont
assiéger le château d'Auray, tandis que Louis d'Espagne, Ayton Doria,
Charles Grimaldi et le restant des Espagnols et des Génois, le vicomte
de Rohan, le comte de Joigny, les seigneurs d'Ancenis, de Tournemine,
de Retz, de Rieux, de _Gargoule_ et le Galois de la Baume maintiennent
le siége devant Hennebont avec l'aide de douze grands engins que l'on
fait venir de Rennes. P. 144 à 147, 359 à 365.
[298] Jean le Bel, dont Froissart reproduit ici le texte, appelle
ce château _Brayt_ qu'on peut lire _Brayc_ à cause de la
ressemblance du t et du c dans l'écriture du XIVe siècle: «elle
s'en rala par une aultre voye droit au chastel de _Brayc qui
estoit_ A QUATRE LIEUES _de là_.» (_Chronique de Jean le Bel_,
éd. Polain, t. I, p. 284). Jean le Bel ajoute quelques lignes
plus bas et Froissart répète que Jeanne de Montfort, partie à
minuit de Brayc, rentra au point du jour à Hennebont. Aucune de
ces circonstances ne convient à Brest qu'une distance de plus de
trente lieues sépare d'Hennebont. Les anciens compagnons d'armes
de Charles de Blois, de Jeanne de Montfort, de qui Jean le Bel et
Froissart tenaient le récit de cette affaire, ont sans doute
voulu désigner BRECH (Morbihan, arr. Lorient, c. Pluvigner),
situé en effet à environ quatre lieues anciennes d'Hennebont, sur
la voie romaine d'Hennebont à Vannes. Il appartient aux érudits
qui ont fait une étude spéciale de la géographie féodale de la
Bretagne, de nous dire, pour confirmer notre conjecture, s'il y
avait à Brech un château fort au XIVe siècle.
La garnison du château d'Auray[299] compte deux cents hommes en état de
porter les armes sous les ordres de Henri et d'Olivier de Spinefort. A
quatre lieues d'Auray, Vannes, qui tient aussi pour la comtesse de
Montfort, a pour capitaine Geffroi de Malestroit. Dinan, situé d'un
autre côté et fermé seulement de fossés et de palissades, en l'absence
du châtelain de Guingamp, enfermé dans Hennebont avec Jeanne de
Montfort, est confié à la garde de son fils Renaud de Guingamp. Le
château de la Roche-Piriou[300] entre Vannes et Dinan est au comte de
Blois, et la garnison qui se compose de Bourguignons a pour chefs
Gérard de Mâlain[301] et Pierre Portebœuf. Cette garnison ravage et
pille tout le pays des environs et fait des incursions tantôt du côté
de Vannes, tantôt du côté de Dinan. Un jour que Gérard de Mâlain et
vingt-cinq de ses compagnons ont fait main basse sur quatorze ou quinze
marchands et se sont emparés de leurs marchandises, ils tombent à leur
tour entre les mains de Renaud de Guingamp qui les fait prisonniers et
les amène à Dinan. Cependant Louis d'Espagne redouble ses efforts pour
emporter d'assaut Hennebont, et la détresse des assiégés, qui attendent
en vain le retour d'Amauri de Clisson et l'arrivée des Anglais, est à
son comble. A l'instigation de Gui, évêque de Léon, les défenseurs
d'Hennebont consentent à traiter de la reddition de cette place
moyennant certaines conditions stipulées entre l'évêque Gui[302] de
Léon et son neveu Hervé de Léon rallié à Charles de Blois. Au moment
où Hervé de Léon s'approche de la ville pour entrer en pourparlers avec
les assiégés, la comtesse de Montfort regarde du côté de la mer par une
petite lucarne du château; tout à coup elle voit flamboyer des voiles à
l'horizon. Elle s'écrie alors à deux reprises avec des transports de
joie: «Voici venir, Beau Dieu! le secours que j'ai tant désiré!» A ce
cri, chacun se précipite aux fenêtres et aux créneaux; toute une flotte
apparaît qui cingle à pleines voiles vers Hennebont: c'est Amauri de
Clisson qui arrive enfin avec Gautier de Mauny et les Anglais au
secours de la ville assiégée. P. 147 à 150, 365 à 372.
[299] Morbihan, arr. Lorient.
[300] Aujourd'hui hameau de la commune de Priziac, Morbihan, arr.
Napoléonville, c. le Faouët. On lit dans le _Dictionnaire
topographique du Morbihan_, par M. Rosenzweig, p. 236:
«ROCHE-PIRIOU, vill. et moulin à eau sur le Pont-Rouge, comm. de
Priziac; pont sur l'Ellée, reliant Priziac et
Meslan.--Seigneurie.» L'identification du Rocheperiot de
Froissart avec Roche-Piriou peut être faite avec certitude
puisque le chroniqueur dit lui-même un peu plus loin (v. p. 164)
que Rocheperiot ou Roceperiot est situé à moins d'une lieue du
Faouët. Roche-Piriou était le chef-lieu d'une châtellenie qui
dépendait de la grande seigneurie de Guémené, érigée en
principauté en 1570. Le dernier jour de mai 1377, le vicomte de
Rohan acquit de Jean de Longueval «les châteaux, châtellainies et
terroers de Guemenetguinguant et de _la Rocheperriou_.» D.
Morice, _Preuves de l'histoire de Bretagne_, t. II, p. 178. Un
acte d'hommage de 1575 rendu par Louis de Rohan mentionne encore
«l'aplacement de l'ancienne forteresse de son chasteau de la
Roche-Periou.» (_Archives de Nantes_; note communiquée à M.
Kervyn par M. Arthur de La Borderie.)
[301] Mâlain, Côte-d'Or, arr. Dijon, c. Sombernon.
[302] Entre Guillaume III, évêque en 1335 et Guillaume IV, évêque
en 1349, l'éditeur du XIVe volume du _Gallia Christiana_ place
Yvon III de Trésiguidy auquel il consacre l'article suivant: «Yvo
sæculari militiæ primo nomen dederat et sub Joannis
Montifortensis vexillis contra Carolum Blesensem pugnaverat.
Dein, deposito gladio, sacris initiatus est creatusque Leonensis
episcopus. Carolo Blesensi, susceptis infulis, amicus fuit anno
1342 apud Suaresium.» _Gallia Christiana_, t. XIV, ed. Hauréau,
col. 978. Admis par M. Hauréau d'après Suarez, Yvon III de
Trésiguidy est rejeté par Ogée qui ne propose d'ailleurs personne
à sa place: «Quelques-uns donnent pour successeur à Pierre
Bernard un Yves de Trésiguidy qui ne paraît pas admissible.»
_Dict. hist. de Bretagne_, par Ogée, t. IV, p. 371. Enfin,
d'après M. Kervyn (t. IV de son édition des Chroniques de
Froissart, p. 436, en note), Gui de Léon aurait succédé comme
évêque de Léon à Pierre de Guémené.
Rassurés par ce renfort, les défenseurs d'Hennebont s'empressent de
désavouer les démarches faites par Gui de Léon. Cet évêque, qui se sent
compromis vis-à-vis de la comtesse, quitte la ville pour se rendre au
camp de Louis d'Espagne et se rallier comme son neveu Hervé au parti de
Charles de Blois. Le jour même de son arrivée à Hennebont, Gautier de
Mauny fait une sortie contre les Français et parvient à détruire une
machine qui faisait beaucoup de mal aux assiégés. Louis d'Espagne,
voyant la ville d'Hennebont ainsi secourue et ravitaillée par les
Anglais, désespère de prendre cette place et va rejoindre Charles de
Blois devant Auray. P. 150 à 154, 372 à 378.
CHAPITRE XLVIII.
1342. SIÉGE ET PRISE DE CONQUEST, DE DINAN, DE GUÉRANDE PAR LOUIS
D'ESPAGNE, D'AURAY ET DE VANNES PAR CHARLES DE BLOIS[303] (§§ 170
et 171).
[303] Cf. Jean le Bel, chap. LVII, t. I, p. 295 à 299.