C'est ainsi que l'art merveilleux du moyen âge a été traité presque

en tout pays, surtout en France. On peut distinguer sur sa ruine

trois sortes de lésions, qui toutes trois l'entament à différentes

profondeurs: le temps d'abord, qui a insensiblement ébréché çà et là

et rouillé partout sa surface; ensuite, les révolutions politiques

et religieuses, lesquelles, aveugles et colères de leur nature, se

sont ruées en tumulte sur lui, ont déchiré son riche habillement de

sculptures et de ciselures, crevé ses rosaces, brisé ses colliers

d'arabesques et de figurines, arraché ses statues, tantôt pour leur

mitre, tantôt pour leur couronne; enfin, les modes, de plus en plus

grotesques et sottes, qui, depuis les anarchiques et splendides

déviations de la renaissance, se sont succédé dans la décadence

nécessaire de l'architecture. Les modes ont fait plus de mal que les

révolutions. Elles ont tranché dans le vif, elles ont attaqué la

charpente osseuse de l'art, elles ont coupé, taillé, désorganisé, tué

l'édifice, dans la forme comme dans le symbole, dans sa logique comme

dans sa beauté. Et puis, elles ont refait; prétention que n'avaient eue

du moins ni le temps ni les révolutions. Elles ont effrontément ajusté,

de par _le bon goût_, sur les blessures de l'architecture gothique,

leurs misérables colifichets d'un jour, leurs rubans de marbre, leurs

pompons de métal, véritable lèpre d'oves, de volutes, d'entournements,

de draperies, de guirlandes, de franges, de flammes de pierre, de

nuages de bronze, d'amours replets, de chérubins bouffis, qui commence

à dévorer la face de l'art dans l'oratoire de Catherine de Médicis, et

le fait expirer, deux siècles après, tourmenté et grimaçant, dans le

boudoir de la Dubarry.

Ainsi, pour résumer les points que nous venons d'indiquer, trois

sortes de ravages défigurent aujourd'hui l'architecture gothique.

Rides et verrues à l'épiderme; c'est l'œuvre du temps. Voies de fait,

brutalités, contusions, fractures; c'est l'œuvre des révolutions,

depuis Luther jusqu'à Mirabeau. Mutilations, amputations, dislocation

de la membrure, _restaurations_; c'est le travail grec, romain et

barbare des professeurs selon Vitruve et Vignole. Cet art magnifique

que les Vandales avaient produit, les académies l'ont tué. Aux siècles,

aux révolutions, qui dévastent du moins avec impartialité et grandeur,

est venue s'adjoindre la nuée des architectes d'école, patentés, jurés

et assermentés, dégradant avec le discernement et le choix du mauvais

goût, substituant les chicorées de Louis XV aux dentelles gothiques,

pour la plus grande gloire du Parthénon. C'est le coup de pied de l'âne

au lion mourant. C'est le vieux chêne qui se couronne, et qui, pour

comble, est piqué, mordu, déchiqueté par les chenilles.

Qu'il y a loin de là à l'époque où Robert Cenalis, comparant Notre-Dame

de Paris à ce fameux temple de Diane à Éphèse, _tant réclamé par

les anciens païens_, qui a immortalisé Érostrate, trouvait la

cathédrale gauloise «plus excellente en longueur, largeur, hauteur et

structure[2]».

[2] _Histoire gallicane._ Liv. II, période III, fol. 130, p. 1.

Notre-Dame de Paris n'est point, du reste, ce qu'on peut appeler un

monument complet, défini, classé. Ce n'est plus une église romane, ce

n'est pas encore une église gothique. Cet édifice n'est pas un type.

Notre-Dame de Paris n'a point, comme l'abbaye de Tournus, la grave

et massive carrure, la ronde et large voûte, la nudité glaciale, la

majestueuse simplicité des édifices qui ont le plein cintre pour

générateur. Elle n'est pas, comme la cathédrale de Bourges, le produit

magnifique, léger, multiforme, touffu, hérissé, efflorescent de

l'ogive. Impossible de la ranger dans cette antique famille d'églises

sombres, mystérieuses, basses, et comme écrasées par le plein cintre;

presque égyptiennes, au plafond près; toutes hiéroglyphiques, toutes

sacerdotales, toutes symboliques; plus chargées, dans leurs ornements,

de losanges et de zigzags que de fleurs, de fleurs que d'animaux,

d'animaux que d'hommes; œuvre de l'architecte moins que de l'évêque;

première transformation de l'art, tout empreinte de discipline

théocratique et militaire, qui prend racine dans le bas-empire et

s'arrête à Guillaume le Conquérant. Impossible de placer notre

cathédrale dans cette autre famille d'églises hautes, aériennes, riches

de vitraux et de sculptures; aiguës de formes, hardies d'attitudes;

communales et bourgeoises comme symboles politiques; libres,

capricieuses, effrénées, comme œuvre d'art; seconde transformation de

l'architecture, non plus hiéroglyphique, immuable et sacerdotale, mais

artiste, progressive et populaire, qui commence au retour des croisades

et finit à Louis XI. Notre-Dame de Paris n'est pas de pure race romaine

comme les premières, ni de pure race arabe comme les secondes.

C'est un édifice de la transition. L'architecte saxon achevait de

dresser les premiers piliers de la nef, lorsque l'ogive, qui arrivait

de la croisade, est venue se poser en conquérante sur ces larges

chapiteaux romans qui ne devaient porter que des pleins cintres.

L'ogive, maîtresse dès lors, a construit le reste de l'église.

Cependant, inexpérimentée et timide à son début, elle s'évase,

s'élargit, se contient, et n'ose s'élancer encore en flèches et en

lancettes, comme elle l'a fait plus tard dans tant de merveilleuses

cathédrales. On dirait qu'elle se ressent du voisinage des lourds

piliers romans.

D'ailleurs ces édifices de la transition du roman au gothique ne sont

pas moins précieux à étudier que les types purs. Ils expriment une

nuance de l'art qui serait perdue sans eux. C'est la greffe de l'ogive

sur le plein cintre.

Notre-Dame de Paris est, en particulier, un curieux échantillon de

cette variété. Chaque face, chaque pierre du vénérable monument

est une page non-seulement de l'histoire du pays, mais encore de

l'histoire de la science et de l'art. Ainsi, pour n'indiquer ici que

les détails principaux, tandis que la petite Porte-Rouge atteint

presque aux limites des délicatesses gothiques du quinzième siècle,

les piliers de la nef, par leur volume et leur gravité, reculent

jusqu'à l'abbaye carlovingienne de Saint-Germain-des-Prés. On croirait

qu'il y a six siècles entre cette porte et ces piliers. Il n'est pas

jusqu'aux hermétiques qui ne trouvent dans les symboles du grand

portail un abrégé satisfaisant de leur science, dont l'église de

Saint-Jacques-de-la-Boucherie était un hiéroglyphe si complet. Ainsi

l'abbaye romane, l'église philosophale, l'art gothique, l'art saxon, le

lourd pilier rond qui rappelle Grégoire VII, le symbolisme hermétique

par lequel Nicolas Flamel préludait à Luther, l'unité papale, le

schisme, Saint-Germain-des-Prés, Saint-Jacques-de-la-Boucherie, tout

est fondu, combiné, amalgamé dans Notre-Dame. Cette église centrale

et génératrice est parmi les vieilles églises de Paris une sorte de

chimère; elle a la tête de l'une, les membres de celle-là, la croupe

de l'autre; quelque chose de toutes.

Nous le répétons, ces constructions hybrides ne sont pas les moins

intéressantes pour l'artiste, pour l'antiquaire, pour l'historien.

Elles font sentir à quel point l'architecture est chose primitive,

en ce qu'elles démontrent, ce que démontrent aussi les vestiges

cyclopéens, les pyramides d'Égypte, les gigantesques pagodes hindoues,

que les plus grands produits de l'architecture sont moins des œuvres

individuelles que des œuvres sociales; plutôt l'enfantement des

peuples en travail que le jet des hommes de génie; le dépôt que laisse

une nation; les entassements que font les siècles; le résidu des

évaporations successives de la société humaine; en un mot, des espèces

de formations. Chaque flot du temps superpose son alluvion, chaque race

dépose sa couche sur le monument, chaque individu apporte sa pierre.

Ainsi font les castors, ainsi font les abeilles, ainsi font les hommes.

Le grand symbole de l'architecture, Babel, est une ruche.

Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l'ouvrage

des siècles. Souvent l'art se transforme qu'ils pendent encore;

_pendent opera interrupta_; ils se continuent paisiblement selon

l'art transformé. L'art nouveau prend le monument où il le trouve,

s'y incruste, se l'assimile, le développe à sa fantaisie, et l'achève

s'il peut. La chose s'accomplit sans trouble, sans effort, sans

réaction, suivant une loi naturelle et tranquille. C'est une greffe qui

survient, une séve qui circule, une végétation qui reprend. Certes, il

y a matière à bien gros livres, et souvent histoire universelle de

l'humanité, dans ces soudures successives de plusieurs arts à plusieurs

hauteurs sur le même monument. L'homme, l'artiste, l'individu,

s'effacent sur ces grandes masses sans nom d'auteur; l'intelligence

humaine s'y résume et s'y totalise. Le temps est l'architecte, le

peuple est le maçon.

A n'envisager ici que l'architecture européenne chrétienne, cette sœur

puînée des grandes maçonneries de l'Orient, elle apparaît aux yeux

comme une immense formation divisée en trois zones bien tranchées qui

se superposent: la zone romane[3], la zone gothique, la zone de la

renaissance, que nous appellerions volontiers gréco-romaine. La couche

romane, qui est la plus ancienne et la plus profonde, est occupée par

le plein cintre, qui reparaît, porté par la colonne grecque, dans la

couche moderne et supérieure de la renaissance. L'ogive est entre deux.

Les édifices qui appartiennent exclusivement à l'une de ces trois

couches sont parfaitement distincts, uns et complets. C'est l'abbaye de

Jumiéges, c'est la cathédrale de Reims, c'est Sainte-Croix d'Orléans.

Mais les trois zones se mêlent et s'amalgament par les bords, comme

les couleurs dans le spectre solaire. De là les monuments complexes,

les édifices de nuance et de transition. L'un est roman par les pieds,

gothique au milieu, gréco-romain par la tête. C'est qu'on a mis six

cents ans à le bâtir. Cette variété est rare. Le donjon d'Étampes en

est un échantillon. Mais les monuments de deux formations sont plus

fréquents. C'est Notre-Dame de Paris, édifice ogival, qui s'enfonce par

ses premiers piliers dans cette zone romane où sont plongés le portail

de Saint-Denis et la nef de Saint-Germain-des-Prés. C'est la charmante

salle capitulaire demi-gothique de Bocherville, à laquelle la couche

romane vient jusqu'à mi-corps. C'est la cathédrale de Rouen, qui serait

entièrement gothique, si elle ne baignait pas l'extrémité de sa flèche

centrale dans la zone de la renaissance[4].

[3] C'est la même qui s'appelle aussi, selon les lieux, les climats

et les espèces, lombarde, saxonne et byzantine. Ce sont quatre

architectures sœurs et parallèles, ayant chacune leur caractère

particulier, mais dérivant du même principe, le plein cintre.

_Facies non omnibus una,

Non diversa tamen, qualem,_ etc.

[4] Cette partie de la flèche, qui était en charpente, est

précisément celle qui a été consumée par le feu du ciel en 1823.

Du reste, toutes ces nuances, toutes ces différences n'affectent que la

surface des édifices. C'est l'art qui a changé de peau. La constitution

même de l'église chrétienne n'en est pas attaquée. C'est toujours la

même charpente intérieure, la même disposition logique des parties.

Quelle que soit l'enveloppe sculptée et brodée d'une cathédrale, on

retrouve toujours dessous, au moins à l'état de germe et de rudiment,

la basilique romaine. Elle se développe éternellement sur le sol selon

la même loi. Ce sont imperturbablement deux nefs qui s'entre-coupent

en croix, et dont l'extrémité supérieure, arrondie en abside, forme

le chœur; ce sont toujours des bas côtés, pour les processions

intérieures, pour les chapelles, sortes de promenoirs latéraux où la

nef principale se dégorge par les entre-colonnements. Cela posé, le

nombre des chapelles, des portails, des clochers, des aiguilles, se

modifie à l'infini, suivant la fantaisie du siècle, du peuple, de

l'art. Le service du culte une fois pourvu et assuré, l'architecture

fait ce que bon lui semble. Statues, vitraux, rosaces, arabesques,

dentelures, chapiteaux, bas-reliefs, elle combine toutes ces

imaginations selon le logarithme qui lui convient. De là la prodigieuse

variété extérieure de ces édifices au fond desquels réside tant d'ordre

et d'unité. Le tronc de l'arbre est immuable, la végétation est

capricieuse.

II

PARIS A VOL D'OISEAU

Nous venons d'essayer de réparer pour le lecteur cette admirable église

de Notre-Dame de Paris. Nous avons indiqué sommairement la plupart

des beautés qu'elle avait au quinzième siècle et qui lui manquent

aujourd'hui; mais nous avons omis la principale, c'est la vue du Paris

qu'on découvrait alors du haut de ses tours.

C'était en effet, quand, après avoir tâtonné longtemps dans la

ténébreuse spirale qui perce perpendiculairement l'épaisse muraille des

clochers, on débouchait enfin brusquement sur l'une des deux hautes

plates-formes inondées de jour et d'air, c'était un beau tableau que

celui qui se déroulait à la fois de toutes parts sous vos yeux; un

spectacle _sui generis_, dont peuvent aisément se faire idée ceux de

nos lecteurs qui ont eu le bonheur de voir une ville gothique entière,

complète, homogène, comme il en reste encore quelques-unes, Nuremberg

en Bavière, Vittoria en Espagne; ou même de plus petits échantillons,

pourvu qu'ils soient bien conservés, Vitré en Bretagne, Nordhausen en

Prusse.

Le Paris d'il y a trois cent cinquante ans, le Paris du quinzième

siècle était déjà une ville géante. Nous nous trompons en général, nous

autres Parisiens, sur le terrain que nous croyons avoir gagné depuis.

Paris, depuis Louis XI, ne s'est pas accru de beaucoup plus d'un tiers.

Il a, certes, bien plus perdu en beauté qu'il n'a gagné en grandeur.

Paris est né, comme on sait, dans cette vieille île de la Cité qui a

la forme d'un berceau. La grève de cette île fut sa première enceinte,

la Seine son premier fossé. Paris demeura plusieurs siècles à l'état

d'île, avec deux ponts, l'un au nord, l'autre au midi, et deux têtes

de pont, qui étaient à la fois ses portes et ses forteresses, le

Grand-Châtelet sur la rive droite, le Petit-Châtelet sur la rive

gauche. Puis, dès les rois de la première race, trop à l'étroit dans

son île, et ne pouvant plus s'y retourner, Paris passa l'eau. Alors,

au delà du Grand, au delà du Petit-Châtelet, une première enceinte

de murailles et de tours commença à entamer la campagne des deux

côtés de la Seine. De cette ancienne clôture il restait encore au

siècle dernier quelques vestiges; aujourd'hui, il n'en reste que le

souvenir, et çà et là une tradition, la porte Baudets ou Baudoyer,

_porta Bagauda_. Peu à peu, le flot des maisons, toujours poussé

du cœur de la ville au dehors, déborde, ronge, use et efface cette

enceinte. Philippe-Auguste lui fait une nouvelle digue. Il emprisonne

Paris dans une chaîne circulaire de grosses tours, hautes et solides.

Pendant plus d'un siècle, les maisons se pressent, s'accumulent et

haussent leur niveau dans ce bassin, comme l'eau dans un réservoir.

Elles commencent à devenir profondes, elles mettent étages sur étages,

elles montent les unes sur les autres, elles jaillissent en hauteur

comme toute séve comprimée, et c'est à qui passera la tête par-dessus

ses voisines pour avoir un peu d'air. La rue de plus en plus se creuse

et se rétrécit; toute place se comble et disparaît. Les maisons enfin

sautent par-dessus le mur de Philippe-Auguste, et s'éparpillent

joyeusement dans la plaine, sans ordre et tout de travers, comme des

échappées. Là, elles se carrent, se taillent des jardins dans les

champs, prennent leurs aises. Dès 1367, la ville se répand tellement

dans le faubourg qu'il faut une nouvelle clôture, surtout sur la

rive droite. Charles V la bâtit. Mais une ville comme Paris est dans

une crue perpétuelle. Il n'y a que ces villes-là qui deviennent

capitales. Ce sont des entonnoirs où viennent aboutir tous les versants

géographiques, politiques, moraux, intellectuels d'un pays, toutes

les pentes naturelles d'un peuple; des puits de civilisation, pour

ainsi dire, et aussi des égouts, où commerce, industrie, intelligence,

population, tout ce qui est séve, tout ce qui est vie, tout ce qui

est âme dans une nation, filtre et s'amasse sans cesse, goutte à

goutte, siècle à siècle. L'enceinte de Charles V a donc le sort de

l'enceinte de Philippe-Auguste. Dès la fin du quinzième siècle, elle

est enjambée, dépassée, et le faubourg court plus loin. Au seizième, il

semble qu'elle recule à vue d'œil et s'enfonce de plus en plus dans la

vieille ville, tant une ville neuve s'épaissit déjà au dehors. Ainsi,

dès le quinzième siècle, pour nous arrêter là, Paris avait déjà usé

les trois cercles concentriques de murailles qui, du temps de Julien

l'Apostat, étaient, pour ainsi dire, en germe dans le Grand-Châtelet et

le Petit-Châtelet. La puissante ville avait fait craquer successivement

ses quatre ceintures de murs, comme un enfant qui grandit et qui crève

ses vêtements de l'an passé. Sous Louis XI, on voyait, par places,

percer, dans cette mer de maisons, quelques groupes de tours en ruine

des anciennes enceintes, comme les pitons des collines dans une

inondation, comme des archipels du vieux Paris submergé sous le nouveau.

Depuis lors, Paris s'est encore transformé, malheureusement pour nos

yeux; mais il n'a franchi qu'une enceinte de plus, celle de Louis XV,

ce misérable mur de boue et de crachat, digne du roi qui l'a bâti,

digne du poëte qui l'a chanté.

Le mur murant Paris rend Paris murmurant.

Au quinzième siècle, Paris était encore divisé en trois villes tout

à fait distinctes et séparées, ayant chacune leur physionomie, leur

spécialité, leurs mœurs, leurs coutumes, leurs priviléges, leur

histoire: la Cité, l'Université, la Ville. La Cité, qui occupait

l'île, était la plus ancienne, la moindre, et la mère des deux autres,

resserrée entre elles, qu'on nous passe la comparaison, comme une

petite vieille entre deux grandes belles filles. L'Université couvrait

la rive gauche de la Seine, depuis la Tournelle jusqu'à la tour de

Nesle, points qui correspondent, dans le Paris d'aujourd'hui, l'un

à la Halle aux vins, l'autre à la Monnaie. Son enceinte échancrait

assez largement cette campagne où Julien avait bâti ses thermes. La

montagne de Sainte-Geneviève y était renfermée. Le point culminant de

cette courbe de murailles était la porte Papale, c'est-à-dire à peu

près l'emplacement actuel du Panthéon. La Ville, qui était le plus

grand des trois morceaux de Paris, avait la rive droite. Son quai,

rompu toutefois ou interrompu en plusieurs endroits, courait le long

de la Seine, de la tour de Billy à la tour du Bois, c'est-à-dire

de l'endroit où est aujourd'hui le Grenier d'abondance à l'endroit

où sont aujourd'hui les Tuileries. Ces quatre points, où la Seine

coupait l'enceinte de la capitale, la Tournelle et la tour de Nesle

à gauche, la tour de Billy et la tour du Bois à droite, s'appelaient

par excellence _les quatre tours de Paris_. La Ville entrait dans les

terres plus profondément encore que l'Université. Le point culminant

de la clôture de la Ville (celle de Charles V) était aux portes

Saint-Denis et Saint-Martin, dont l'emplacement n'a pas changé.

Comme nous venons de le dire, chacune de ces trois grandes divisions de

Paris était une ville, mais une ville trop spéciale pour être complète,

une ville qui ne pouvait se passer des deux autres. Aussi trois aspects

parfaitement à part. Dans la Cité abondaient les églises, dans la

Ville les palais, dans l'Université les colléges. Pour négliger ici

les originalités secondaires du vieux Paris et les caprices du droit

de voirie, nous dirons, d'un point de vue général, en ne prenant que

les ensembles et les masses dans le chaos des juridictions communales,

que l'île était à l'évêque, la rive droite au prévôt des marchands,

la rive gauche au recteur. Le prévôt de Paris, officier royal et non

municipal, sur le tout. La Cité avait Notre-Dame, la Ville le Louvre et

l'Hôtel de Ville, l'Université la Sorbonne. La Ville avait les Halles;

la Cité l'Hôtel-Dieu; l'Université, le Pré-aux-Clercs. Le délit que les

écoliers commettaient sur la rive gauche, on le jugeait dans l'île, au

Palais-de-Justice, et on le punissait sur la rive droite, à Montfaucon.

A moins que le recteur, sentant l'Université forte et le roi faible,

n'intervînt; car c'était un privilége des écoliers d'être pendus chez

eux.

(La plupart de ces priviléges, pour le noter en passant, et il y en

avait de meilleurs que celui-ci, avaient été extorqués aux rois par

révoltes et mutineries. C'est la marche immémoriale. Le roi ne lâche

que quand le peuple arrache. Il y a une vieille charte qui dit la chose

naïvement, à propos de fidélité: _Civibus fidelitas in reges, quæ tamen

aliquoties seditionibus interrupta, multa peperit privilegia._)

Au quinzième siècle, la Seine baignait cinq îles dans l'enceinte de

Paris: l'île Louviers, où il y avait alors des arbres et où il n'y

a plus que du bois; l'île aux Vaches et l'île Notre-Dame, toutes

deux désertes, à une masure près, toutes deux fiefs de l'évêque (au

dix-septième siècle, de ces deux îles on en a fait une, qu'on a

bâtie, et que nous appelons l'île Saint-Louis); enfin la Cité, et à

sa pointe l'îlot du passeur aux vaches qui s'est abîmé depuis sous le

terre-plein du Pont-Neuf. La Cité alors avait cinq ponts: trois à

droite, le pont Notre-Dame et le pont au Change, en pierre, le pont

aux Meuniers, en bois; deux à gauche, le Petit-Pont, en pierre, le

pont Saint-Michel, en bois; tous chargés de maisons. L'Université

avait six portes, bâties par Philippe-Auguste; c'était, à partir de la

Tournelle, la porte Saint-Victor, la porte Bordelle, la porte Papale,

la porte Saint-Jacques, la porte Saint-Michel, la porte Saint-Germain.

La Ville avait six portes, bâties par Charles V; c'était, à partir de

la tour de Billy, la porte Saint-Antoine, la porte du Temple, la porte

Saint-Martin, la porte Saint-Denis, la porte Montmartre, la porte

Saint-Honoré. Toutes ces portes étaient fortes, et belles aussi, ce qui

ne gâte pas la force. Un fossé large, profond, à courant vif dans les

crues d'hiver, lavait le pied des murailles tout autour de Paris; la

Seine fournissait l'eau. La nuit, on fermait les portes, on barrait la

rivière aux deux bouts de la ville avec de grosses chaînes de fer, et

Paris dormait tranquille.

Vus à vol d'oiseau, ces trois bourgs, la Cité, l'Université, la Ville,

présentaient chacun à l'œil un tricot inextricable de rues bizarrement

brouillées. Cependant, au premier aspect, on reconnaissait que ces

trois fragments de cité formaient un seul corps. On voyait tout de

suite deux longues rues parallèles, sans rupture, sans perturbation,

presque en ligne droite, qui traversaient à la fois les trois villes

d'un bout à l'autre, du midi au nord, perpendiculairement à la Seine,

les liaient, les mêlaient, infusaient, versaient, transvasaient sans

relâche le peuple de l'une dans les murs de l'autre, et des trois

n'en faisaient qu'une. La première de ces deux rues allait de la

porte Saint-Jacques à la porte Saint-Martin; elle s'appelait rue

Saint-Jacques dans l'Université, rue de la Juiverie dans la Cité, rue

Saint-Martin dans la Ville; elle passait l'eau deux fois sous le nom

de Petit-Pont et de pont Notre-Dame. La seconde, qui s'appelait rue

de la Harpe sur la rive gauche, rue de la Barillerie dans l'île, rue

Saint-Denis sur la rive droite, pont Saint-Michel sur un bras de la

Seine, pont au Change sur l'autre, allait de la porte Saint-Michel dans

l'Université à la porte Saint-Denis dans la Ville. Du reste, sous tant

de noms divers, ce n'étaient toujours que deux rues, mais les deux rues

mères, les deux rues génératrices, les deux artères de Paris. Toutes

les autres veines de la triple ville venaient y puiser ou s'y dégorger.

Indépendamment de ces deux rues principales, diamétrales, perçant Paris

de part en part dans sa largeur, communes à la capitale entière, la

Ville et l'Université avaient chacune leur grande rue particulière, qui

courait dans le sens de leur longueur, parallèlement à la Seine, et

en passant coupait à angle droit les deux rues _artérielles_. Ainsi,

dans la Ville, on descendait en droite ligne de la porte Saint-Antoine

à la porte Saint-Honoré; dans l'Université, de la porte Saint-Victor

à la porte Saint-Germain. Ces deux grandes voies, croisées avec les

deux premières, formaient le canevas sur lequel reposait, noué et serré

en tous sens, le réseau dédaléen des rues de Paris. Dans le dessin

inintelligible de ce réseau on distinguait en outre, en examinant

avec attention, comme deux gerbes élargies l'une dans l'Université,

l'autre dans la Ville, deux trousseaux de grosses rues qui allaient

s'épanouissant des ponts aux portes.

Quelque chose de ce plan géométral subsiste encore aujourd'hui.

Maintenant sous quel aspect cet ensemble se présentait-il, vu du haut

des tours de Notre-Dame, en 1482? C'est ce que nous allons tâcher de

dire.

Notre-Dame de Paris - Tome 1 · 第 9 / 20 段