CXLII

Eh bien! monsieur, ce fut pourtant le premier air que je me sentis

inspirée de jouer devant la Madone du pont; jamais les sons de la

zampogne ne m'avaient paru avoir une telle expression sous les doigts

de mon père, de mon oncle, d'Hyeronimo, de moi-même, ni de personne;

il me semblait que ce n'était pas moi qui jouais, mais qu'un esprit du

ciel, caché dans l'outre, soufflait les notes et remuait les doigts

sur le roseau à sept trous du chalumeau.

Si j'étais la Madone, pensais-je tout en jouant, il me semble que je

serais flattée et attendrie par un air. J'y mêlais des soupirs et des

paroles tout bas dans mon coeur, tout en jouant; cela allait bien tant

que l'air du couplet était sérieux, dévot et tendre comme mon idée;

mais à la fin du couplet, quand il fallut jouer la ritournelle, la

ritournelle gaie, folle et sautillante comme les éclats de voix du

pinson ivre de plaisir, au bord de son nid sur les branches, oh!

alors, monsieur, je pus à peine achever, malgré la dissonance si je

n'achevais pas, et, malgré la peur de manquer ainsi à l'oreille de la

Madone, j'achevai cependant, mais le chalumeau s'échappa de mes doigts

à la dernière note de gaieté qui contrastait trop fort avec mon

désespoir: mes larmes me coupèrent le souffle, la zampogne se dégonfla

dessous mon coude avec un long gémissement faux, comme de quelqu'un

qu'on étrangle, et je roulai évanouie sur le pont sans regarder, sans

voir, jusqu'à ce qu'un char à quatre boeufs, qui menait une noce de

contadini, s'arrêta devant moi, à ce qu'on me dit depuis.

Cours familier de Littérature - Volume 21 · 第 221 / 222 题